Suite de Veuillez patienter, s’il vous plaît 1/2


Une heure s’écoule. Les gestes des candidats sont de plus en plus tendus, trahissent l’agacement. Pour passer le temps, je réfléchis et finis par me demander quel effet ça fait d’être à la place de ces recruteurs, de pouvoir agir aussi significativement sur des vies. Depuis ma naissance, ces boites, ces groupes, ces chefs d’entreprises jouissent des pleins pouvoirs ; personne pour réguler leurs actes, pour mettre en doute leur dogme. Je n’ai jamais connu le plein emploi, j’ai toujours vécu dans un monde où leur demande écrase notre offre. « Tu n’acceptes pas nos conditions ? Bon. Au suivant. » Ils en ont bien profité. Quelle étape de ma vie ces connards en col blanc n’ont-ils pas façonnée pour leurs objectifs ? Mon enfance ? L’école primaire ? Certes, mais après ? Dès l’entrée au collège, tu apprends leurs règles du jeu : notation individuelle, course à l’excellence, concurrence… ça commence. Mais voyez-vous, il faut bien préparer ces enfants au marché du travail ! Putain. « Il faut ». Fatalité. Je le répète : personne ne remet en cause leur foutu dogme libéral. Et passé le lycée, ils se lâchent complètement, ces cols-blancs, pilotant avec doigté afin que ton esprit, tes connaissances, le moindre de tes choix de vie soit modélisé selon leur convenance. Ouais mon gars, et estime toi heureux ; s’ils pouvaient investir ton cerveau dès ton expulsion de l’utérus, ils seraient là à te claquer la fesse, s’assureraient que tu pousses un premier cri de qualité et en profiteraient pour marquer ton existence au fer rouge du sceau flamboyant de la productivité…

J’ai fini par discuter avec Alex, la petite rousse qui sera mon binôme. Elle me parle de ses expériences passées, de sa collection de CDD en call-center. Espère beaucoup. « Espérer » doit être son verbe préféré, j’ai l’impression, un verbe de premier groupe, facile à conjuguer. Je lui demande comment elle s’occupe entre deux envois de CV. Elle me fait alors l’étal de son vide abyssal. Aucune passion, aucun avis politique, aucune aspiration, au mieux lui arrive-t-il de s’indigner de la souffrance animale après avoir vu une vidéo choc d’un abattoir sur Facebook. Elle me demande si j’ai vu le dernier Night Shyamalan au cinéma…

Où est passé cette étrange sensation qu’elle avait un petit truc différent ? Parce que des nanas comme ça, le système en chie des armées… Une vraie plaidoirie pour la stérilisation de l’espèce humaine.

Je l’interroge sur ses moments de folie. Le truc le plus dingue qu’elle ait fait. La question la désarçonne. Elle me répond que « tu sais », elle est ce genre de fille à ne pas avoir de regrets. Ça, je m’en doute. Quand on suit le chemin de monsieur madame tout le monde, difficile d’avoir des regrets… Allez, dis-moi que tu as un petit tatouage de l’infini sur le poignet, histoire qu’on finisse de se vautrer dans la médiocrité.

Je suis déçu.

Une annonce résonne à travers les hauts parleurs à la fin de la deuxième heure. La voix d’Anastasia.

— Nous sommes désolés pour l’attente, mais devons faire face à quelques soucis de matériel, ainsi qu’à l’absence d’un des jurys, retenu contre son gré dans les transports en commun. Toutefois, nous pourrons faire passer deux binômes d’ici une heure.

Plus de place au doute. L’attente fait partie du jeu. Une attente bien cruelle et gratuite, puisqu’ils savent que personne ne claquera la porte. Les indemnités…

Ça commence à souffler toutefois, en tout cas pour ceux qui n’ont pas encore remarqué les caméras de surveillance disposées de manière à capter le moindre bâillement. Panoptique.

Mon binôme croise les bras. Quelque chose l’embarrasse.

— Tu avais quelque chose de prévu ?

Elle se mord les lèvres.

— Non.

Si. Tout son langage corporel dit que « si » et le regard qu’elle me jette réveille ma fameuse intuition. Un regard d’une agressivité insoupçonnée.

*

Il y a eu une altercation, une heure après le passage du premier binôme. Le puceau en costard a engueulé une autre candidate parce qu’elle faisait « autant de boucan qu’une famille de porcs » en mangeant une barre chocolatée. Je ne vais pas blâmer le rouquin sur ce coup-là, la grosse dame faisant effectivement un boucan de tous les diables, et je ne supporte pas les bruits de mastication. Seulement, le maigrichon avec le blouson de cuir s’en est mêlé. Investi sans doute d’un élan protecteur vis-à-vis de son binôme obèse, il a chahuté le rouquin par son col de chemise. J’ai horreur des altercations musclées, mon rythme cardiaque s’accélère à chaque fois que j’en suis le témoin. Je ne peux pas réagir…

C’est le barbu qui a mis un terme au début de bagarre de manière plutôt élégante.

— Hé les gars, levez un peu les yeux. Il y a des caméras partout.

*

Nous attaquons la cinquième heure d’attente depuis notre arrivée dans ce hall. Le dernier binôme a suivi Anastasia dans les bureaux il y a une heure et demi.

Afin de supporter l’attente, je ferme les yeux et visite mon palais mental. M’isoler dans un coin de mon esprit et construire des fictions ou bien des raisonnements me fait du bien (tendance schizoïde dirait mon père) et m’empêche de sentir le temps filer. Je pourrais certes m’intéresser à Alex, lui poser des questions sur sa vie mais à quoi bon ? Elle est une réplique, similaire jusqu’aux gouts, jusqu’aux principes, jusqu’au bout de ses ongles rongés à toutes les autres. Je pourrais deviner la bouillie fadasse et irréfléchie qu’elle s’apprête à dire sans qu’elle ait besoin d’ouvrir la bouche. Autant s’épargner cette peine. Avec sa mèche rousse qui cache son œil, elle essaie de démontrer sa singularité, son unicité. Observe mes particularités, je ne suis pas comme les autres, tu vois ? Bah si. Les gens ne sont pas uniques. Première leçon de sociologie. Ils se comportent comme ce qui les entoure les fait se comporter. On appelle ça le déterminisme. On ne peut pas s’y soustraire, la seule pseudo-échappatoire existante consistant à le savoir et l’accepter. Et à partir de là, le mieux qu’on puisse faire est de piocher avec cynisme dans la grande garde-robe des idées, des principes, des personnalités. Ça me rappelle une ex qui s’était rendue à l’un de ces stages de renforcement personnel, pour apprendre « qui elle était au fond ». La « coach » avait commencé en leur annonçant qu’elles étaient toutes belles et uniques, que leur personnalité recelait des trésors de sensibilité artistique et blaaaa et blaaaa ». Elles avaient payé. Moi, je peux te dire la vérité, en moins de temps qu’un stage, et gratuite qui plus-est : ne cherche pas ce que tu as d’unique, la réponse va te décevoir.

— Vous êtes en binôme ?

Je relève la tête. Anastasia s’adresse à Alex et moi. Alex acquiesce.

— Si vous voulez bien, nous dit-elle en accompagnant sa parole d’un geste ample.

Nous la suivons.

— Pas trop froid, j’espère ? demande Anastasia sans se retourner.

— La clim est un peu basse, mais on a survécu, plaisanté-je.

Nous empruntons un escalier, puis couloirs sur couloirs. De part et d’autres, de nombreuses portes qui m’évoquent plus un hôtel qu’un musée. Certaines, entrouvertes, débouchent sur des débarras, des locaux d’entretiens à en juger par les bouteilles de plastique coloré, seaux à serpillères et aspirateurs entassés.

Anastasia s’arrête à ce moment, applique un passe qu’elle vient de sortir de la poche intérieure de son veston sur une surface métallique jouxtant la poignée. Comme dans les hôtels.

Elle nous invite à entrer. Je passe devant et découvre alors une suite à la décoration dépouillée, tout ce qu’il y a de plus classique. Un lit double sur notre gauche, deux petites tables de nuit avec ces fameuses lampes argentées sur bras modulables. Suspendue au-dessus de la tête de lit, un spécimen de ces toiles abstraites et génériques, surement achetées à un IKEA ou équivalent — Ils ont dû leur faire un prix de gros avec les merdes suspendues aux murs du hall au rez-de-chaussée. À ma droite, deux fauteuils et une table basse. Et face à nous, une baie vitrée donnant sur un balcon. Vue typiquement parisienne sur l’immeuble en vis-à-vis, où un petit drapeau français s’agite au-dessus d’une jardinière au cinquième étage.

Je ne sais pas quoi penser. Alex semble aussi sceptique que moi. Où sont les bureaux, les jurys ? Le DRH de la boite ?

— Je vais prévenir Monsieur Le Bon, nous dit Anastasia. Vous pouvez vous installer dans le petit salon en attendant.

Elle disparait de l’embrasure de la porte et s’éloigne à en juger le son de percussion de ses talons étouffés par la moquette du couloir.

« En attendant »… Le leitmotiv de la journée. Alex traine son sac à main comme un fardeau jusqu’à l’un des fauteuils. Elle souffle en s’affalant. Moi, je balaye une nouvelle fois la suite du regard et remarque sans m’en émouvoir les petites caméras de surveillance disposés dans les coins. Ça ne m’étonnerait pas que l’endroit soit aussi truffé de micros. La DRH de cette boite à arnaque serait-elle fan des pays de l’est sous l’ère soviétique ?

Je m’installe sur le fauteuil en face d’Alex, lui adresse un sourire poli… Et j’attends.

Cinq minutes plus tard, nous entendons une voix émerger des murs de la pièce. Sans doute des hauts parleurs dissimulés…

« Avant toute chose, nous vous remercions d’avoir patienté jusqu’ici. À présent, et pour que vous puissiez passer votre entretien, vous devez vous accorder avec votre binôme »

Silence. J’échange un regard interloqué avec Alex. La voix reprend.

« Seulement l’un d’entre vous pourra passer l’entretien. L’autre doit partir »

Ma première réaction est de pouffer. Un rire nerveux. Ces cons, ils n’ont pas osé…

« Nous répétons : seulement l’un d’entre vous pourra passer l’entretien. L’autre doit partir. Veuillez vous accorder avec votre binôme afin de choisir qui restera et qui quittera la pièce, s’il vous plait ».

Je reprends vite fait mes esprits.

— Hé ! Dis-je en levant la tête en direction d’une caméra de surveillance. Je veux bien qu’on se mette d’accord, mais au niveau des indemnités ?

La voix décide naturellement de rester muette. Je hausse les épaules. Les mots me manquent…

Alex me dit :

— Il faut que tu partes. J’ai absolument besoin de ce boulot.

*

La « boite » a donc dévoilé sa stratégie. L’attente, la recherche d’un binôme, tout convergeait vers cette situation : l’un de nous doit partir. Comme dans ces télé-réalités puantes, ces arènes de gladiateurs du vingt-et-unième siècle desquelles ces médiocres ont dû s’inspirer. Ces connards bouffis de suffisance nous demandent donc de nous entretuer, symboliquement. De forcer l’autre à quitter la pièce, perdre ses indemnités je suppose, sans aucun recours possible. Tu peux très bien les traîner jusqu’au pénal, mais ils t’écraseront, moucheron.

Paradoxalement, ce qui m’irrite le plus dans l’immédiat, ce n’est pas cette situation sordide. C’est la réaction d’Alex. La tête penchée vers l’avant, ses yeux rétrécis qui me scrutent, elle me balance, sur le ton de l’évidence :

— Il faut que tu partes. J’ai absolument besoin de ce boulot.

Pourquoi ? Pourquoi devrais-je me sacrifier pour elle ? Si encore elle avait tourné sa phrase d’une autre manière, « il faut que je reste » par exemple, j’aurais daigné y réfléchir. Mais non, c’est à moi de partir pour madame. Elle estime qu’elle a plus de légitimité que moi à rester en lice. Là, je sens l’énervement monter face à son manque complet d’empathie, son absence de considération pour autrui. J’en viens même à oublier que cette boite n’est qu’une escroquerie. J’en fais un cas personnel.

— Pourquoi ça serait à moi de partir ?

Elle ouvre la bouche, feint l’air outré. Je décèle à nouveau cette agressivité dans son regard. Pour elle, la laisser gagner coule de source. Remettre cette vérité en doute revient à l’insulter.

— J’ai des problèmes, j’ai besoin de tunes, me lance-t-elle.

Ah bah tiens. Elle a évidemment des problèmes. S’est-elle posé la même question à mon sujet ? Peut-être ai-je aussi des problèmes d’argent ? Elle s’en fout. Putain d’égoïste. Une égoïste stupide. Toute ma vie, j’ai passé l’éponge sur ces cas-là. Un type me grille à la poste, je laisse, on ne va pas s’étriper pour si peu. Un couple ne se pousse pas sur la route, passons encore, je me fais petit. Mais là, finito. C’en est trop. Désolé, j’en ai marre de m’écarter pour laisser passer les médiocres dans ton genre. Ta vie est inintéressante et tes problèmes, je m’en bas la raie puissance mille. Je sers les poings, et lui balance tout :

— Écoute, je vais te dire un truc. Il y a à peine deux minutes, je t’aurais laissé volontiers la place. Je ne sais pas si t’as entendu parler des boites qui te font signer des contrats d’auto-entrepreneur pour vendre des assurances à la con, mais spoiler, c’est ce qu’ils vont te proposer à la fin. Une sacré escroquerie. Je ne comptais pas me battre pour ça. Mais les gens comme toi…

Elle ne bouge pas.

— … les gens comme toi me dégoutent au plus haut point. Ils se sentent tous uniques, tout doit leur tomber tout cuit dans le bec. Alors qu’au fond, ils sont cons comme des balais. Désolé de briser ta haute opinion de toi même, mais t’es inintéressante, pauvre fille. Intellectuellement, t’es le vide absolu.

Là, au moins, elle n’a pas besoin de feindre pour être outrée. Elle reste là, figée, à gober les mouches. Je détourne le regard, continue de parler… Il faut que ça sorte, c’est cathartique :

— Vraiment, moi qui rêve à une nouvelle société, pleine de solidarité, qui ne peux plus supporter ce système où chacun ne pense qu’à sa gueule, il fallait que je tombe sur quelqu’un comme toi, un vrai petit produit de notre époque à la con. Alors ouais. Je comptais laisser ma place, mais j’ai changé d’avis. Je la mérite mieux que toi. Maintenant, dégage ou reste, mais je te garantis que ça va être long, j’ai pas la moindre envie de bouger d’ici.

Quand je relève les yeux, elle est debout, elle fulmine. Ses yeux se brouillent de larmes. Je le sens venir, le pathos, crains même qu’elle finisse par me supplier. Vas-y, supplie. Tu peux même me sucer si tu veux, tu n’auras rien.

Elle ne me supplie pas. Je hausse les sourcils, l’air de lui demander ce qu’elle fout là, debout, qu’elle se décide un peu, quand elle claque les talons et disparait par la porte.

Mes mains sont froides et tremblantes, j’ai horreur de la confrontation, mais là, ça fait un bien fou. Je jubile. Je me dis même que ce petit moment délicieux valait bien les cinq heures d’attente.  Maintenant, calmons-nous. Mon regard erre sur le bâtiment en vis-à-vis. Se fixe sur le drapeau qui claque avec le vent.

Désormais, je vais pouvoir passer l’entretien. Je ferai tout pour qu’ils me refusent, conservant ainsi mes précieuses indemnités. Réfléchissons… Il ne faut pas leur dire un truc trop évident…

Je passe en revue les possibilités quand une douleur soudaine éclate dans mon crâne. Et je bascule de mon fauteuil, tombe au sol.

*

Un liquide suinte par mes oreilles, suivi d’une désagréable sensation d’écoulement, similaire à ces otites à répétition qui me pourrissaient la vie, petit. Ma tête est engourdie, je veux serrer ma mâchoire pour déglutir, je bave.  Rampe, tente de me relever mais mes bras ne parviennent pas à me hisser. Une migraine horrible me fait craindre le pire pour ma boite crânienne.

Je tourne la tête, remarque que la moquette s’est tâchée de rouge. Je saigne.

Quelqu’un me saisit, me fait pivoter avec force sur le dos. Dans ma vision périphérique, je distingue une sorte de sculpture jonchant le sol, une sorte de buste, une touffe de cheveux accrochée à la base. Un poids me couvre le torse et l’estomac. Je cligne des yeux pour y voir plus clair et vois Alex à califourchon sur moi, en train de déboucher une bouteille en plastique vert. Je cligne encore des yeux. Elle a n’a pas l’air énervée. Elle… agit de manière méticuleuse, avec un brin de malice comme ces gamines qui dessinent en sortant la langue pour mieux s’appliquer.

Elle est folle.

— Ouvre la bouche.

Je tourne la tête, saisit sa taille par les bras mais sans aucune force. Merde, je suis un homme, je devrais avoir le dessus ! Elle me colle une claque sonore.

— Ouvre la bouche.

Que contient la bouteille ? Elle veut me tuer. Je cherche des yeux la caméra. Regardez-là ! Regardez ce qu’elle me fait ! Elle veut me tuer.

Je gémis.

— Ta gueule. Ouvre ta putain de bouche.

Je ne l’entends plus, mon regard est entièrement focalisé sur la bouteille qu’elle agite au-dessus de ma tête. De la soude caustique ? Elle penche la bouteille. Je me débats.

Par chance, mon bras accroche la bouteille de plastique, l’agrippe, et la projette. Elle vole en l’air, tournant sur elle-même. Je reçois une giclée sur la joue droite. Alex en a la main recouverte. Elle lâche sa prise, les yeux écarquillés. Elle hurle, me frappe, hors d’elle. Je me protège comme je peux en croisant les bras devant mon visage.

Des bruits de pas puis des cris résonnent dans la suite. Le barbu, Walter,  accompagné de deux hommes larges d’épaules aux allures de videurs de bar attrapent la furie par les épaules. Ils mettent une éternité à la maîtriser…

Enfin, je les entends s’éloigner dans les cris d’hystérie d’Alex et les gémissements des deux gars, tous à l’exception de Walter qui me prend la main.

— Calmez-vous, calmez-vous. Le SAMU arrive.

Je dégage mes deux bras. Ahuri, incapable de formuler la moindre phrase, je bafouille. Ma joue me démange. Walter semble remarquer quelque chose sur mon visage et se relève affolé.

— De l’eau, apportez-moi de l’eau ! gueule-t-il.

*

Hormis le souvenir de migraines atroces, j’ai nagé dans la confusion jusqu’au lendemain. Quelques bribes ont refait surface des jours plus tard et, si je les aligne, il me semble bien avoir passé le restant de cette étrange journée à dire oui ou non et à suivre les directives du personnel médical et de la police. Après ma nuit d’observation à l’hôpital, on m’a expliqué que cet état se nommait état post-commotionnel et qu’il survenait presque tout le temps, à des degrés différents, après une commotion cérébrale, causée dans mon cas par le choc reçu à l’arrière du crâne. Moi qui croyais bêtement que ça se déroulait comme dans les films où les types recouvraient leurs esprits en quelques minutes…

Un journaliste de l’AFP m’a rendu visite à l’hôpital et m’a demandé si j’étais conscient d’avoir frôlé la mort. Je lui ai répondu non, je n’ai pas tilté sur le coup. Il m’a alors révélé le contenu de la bouteille : de l’acide chlorhydrique. Elle m’aurait versé ce truc dans le gosier, je me serais liquéfié de l’intérieur. Maintenant, alors que je sens sous mes doigts le gros pansement recouvrant ma joue, je réalise que j’ai en effet échappé à la mort ; et même si une semaine s’est écoulée depuis, penser à cet événement provoque chez moi des crises de panique, de jour comme de nuit. Curieuse machine, le cerveau.

Mon père m’a proposé de m’héberger, au moins le temps de me ressourcer, et de m’aider concernant la paperasse pour l’assurance maladie ainsi que la plainte en cours. J’ai décliné. Ça m’occupera.

Quand je repense à tout ça, au fond, je me dis que j’aurais dû le sentir venir. Cette incroyable chaîne de détails infimes que captent nos sens et qu’on nomme l’intuition, voilà ce qu’elle voulait me dire : elle comptait me prévenir que cette fille était folle, hystérique, dangereuse. Mais moi, j’y ai décelé autant de qualités sur lesquelles compter dans le cadre de cette sélection en binôme pour un emploi. Je me suis dirigé vers elle parce que je l’imaginais prête à tout. Voilà qui étaye la théorie que je ressasse ces derniers temps : ces entreprises qui désireraient qu’on s’entretue pour de misérables postes ont réussi à valoriser les pires traits de nos personnalités et à les transformer, aux yeux de la société, en qualités. Vous savez qu’un psychopathe progresse trois fois plus vite qu’une personne « saine d’esprit » dans les échelons hiérarchiques ? J’ai lu ça dans une étude canadienne.

Le plus drôle dans cette histoire, c’est qu’il n’y avait pas de poste à pourvoir. Pas de boite non plus. Toute cette mise en scène entrait dans le cadre d’une expérience de psychologie sociale menée par une équipe de chercheurs afin d’établir les effets pervers de la sélection sur les chômeurs longue durée. Finalement, c’était moi l’objet de curiosité sociologique.

FIN