Note de Moun : Et hop ! Voici une nouvelle toute fraiche dans le style « thriller » (ou « horreur » ? Aucune idée en fait…), une déclaration d’amour au monde de l’entreprise et à Pôle Emploi. On y suivra un chômeur qui répond à une offre qu’il ne pourra pas refuser… (imiter l’accent du parrain).

 

« La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés »

Antonio Gramsci

*

 

Mon regard va et vient entre l’heure en bas à droite de l’écran et les onglets ouverts sur mon navigateur. Youtube, Facebook, Twitter, ma boite mail, la clique habituelle. J’attends que tout s’agite un peu. Rien n’attire suffisamment mon attention. Je passe de l’un à l’autre et je tourne la molette en pensant qu’elle a dû s’en taper des kilomètres, cette molette. Les kilomètres du vide absolu, le marathon de la glande. Sur Twitter, au rang des hashtags tendance figurent de nombreux délires sur des émissions de télé pathétiques, une indignation globalisée que suscitent une journaliste et ses propos homophobes et, juste après, #BourseFormation, le hashtag officiel de la nouvelle loi concernant les personnes sans emploi. Je clique. Cette loi, nouvelle preuve que le gouvernement désespère face aux treize millions de chômeurs, encourage avec un accès à une bourse l’inscription à des formations ou stages proposés par l’agence Pole-Emploi. Quelques intellectuels gueulent au sujet de ce dispositif sur des sites de presse, reprochant à ces stages d’être gérés par les secteurs privés et certains de ressembler à des emplois déguisés. En bref, tu bosses comme un salarié mais pour une bourse de trois-cents euros sur six semaines. Le seul problème, c’est qu’en cas de refus, on te sucre tes maigres indemnités chômage.

Putain. Faites que ce monde s’écroule. Mais quand je vois le petit (2) apparaître sur ma boite mail, je me dis que c’est pas demain la veille…

Je clique instinctivement sur l’onglet. Au bout de trois ans d’oisiveté, c’est fou comme tu te sens isolé, et même un spam te fournit ta dose d’interaction sociale.

Le premier vient de mon père.

Hey Sylvain. Richard m’a filé ça, ça peut peut-être t’intéresser ?

Une offre de chef de projet technique dans une grosse boite qui fait de l’agro-alimentaire. Mon père a dû voir « maîtrise d’Excel obligatoire » et s’est dit que je pouvais faire le taff. D’ailleurs, peut-être aurais-je pu faire le taff — j’imagine qu’un chef de projet technique fait « blablabla » le matin et « blabla bon j’me casse » le soir, rien en dehors de mon champ d’expertise, rien en dehors du champ d’expertise de quiconque au demeurant — mais avec mon master recherche en langues et civilisation du pacifique, les chances que je serre la main d’un type de cette boite frôlent le zéro absolu.

Le deuxième mail provient de Pole-Emploi. Quand on parle du loup…

Il s’agit d’une invitation, aux bons relents de convocation, à un fameux stage auprès d’une société de communication spécialisée dans le B2B. À la fin du mail figure la petite mention « *offre figurant dans le cadre de la nouvelle loi PPE-22-al-13 dite bourse de formation ». Bien. Reformulons : Nous vous invitons à prendre le thé ; PS : ne vous inquiétez pas du flingue braqué sur votre tempe.

En bref, si je ne me pointe pas, ils me sucrent mes indemnités et tchao l’appartement. Pour me préparer à l’avenir, je tape dans ma barre de recherche « comment vendre un rein » et je finis par me marrer tout seul devant l’écran. Non, bien que son fonctionnement soit discret, je me dis qu’il doit bien servir à quelque chose ce rein supplémentaire. Je consulte la date du rendez-vous et entre l’adresse dans Google Map.

Demain ? Ils ne perdent pas de temps, ceux-là.

*

Le lendemain

Lever sept-heures. Pour l’occasion, je suis un vrai petit soldat. Ouais, je n’y crois pas vraiment, je me dis que ça va finir avec une bourse de trois-cents balles et un mois et demi à répondre au téléphone, le bullshit job par définition. Et, sait-on jamais, peut-être même que la boite sera assez cruelle pour nous coller en compétition entre chercheurs d’emplois. Le meilleur aura droit à l’esclavage, les autres, retour au bercail !

Jouer à ce jeu me dégoute. C’est contre mon éducation humaniste. Mais ai-je vraiment le choix ?

Je profite de la petite heure devant moi pour me renseigner sur la boite mais ne trouve pas grand-chose d’autre que la présentation figurant sur le mail. C’est une boite de communication B2B. Je ne connais aucun client de leur liste. Après vérification, je crois comprendre qu’il s’agit de cabinets d’audits obscurs et d’assureurs hyper spécialisés. Rien de très utile pour peaufiner le blabla que je servirai là-bas. Je crains déjà de devoir leur balancer le refrain « je suis dynamique et motivé ». Reformulons : « J’ai besoin de tunes ». Voilà.

J’enfile ma chemise blanche, un jean propre et une belle ceinture. Je n’ai pas de veste. Ça n’a jamais été mon truc. Je n’ai jamais eu de veste. Je préfère m’y rendre en chemise, quitte à me les geler en plein mois de novembre, que de faire une fausse note avec mon blouson imitation cuir. Je chausse mes pompes de ville les moins crades. Puis quitte mon appartement, traverse mon avenue en évitant les flaques de vomi de la veille — une diffusion d’un match de foot dans un bar du coin, ça laisse toujours des flaques — pour prendre le tram et rejoindre les beaux quartiers, sur les quais.

À l’adresse indiquée sur le mail, je lève les yeux pour contempler un grand bâtiment vitré. C’est une pépinière d’entreprises. Là-dedans, ça doit faire chauffer le wifi et le téléphone pour gagner du client, du pognon et courir dans les petits bureaux pour garder son salaire. Reformulons : ici, on trime jusqu’au burnout. Mon estomac se serre. Je me persuade que c’est par dégout pour cette société et parce qu’il fait un froid de canard, mais la raison est autrement plus simple : j’ai le trac.

J’aperçois une petite affichette A4 sur la porte d’entrée bloquée en position ouverte. « Rendez-vous stage PPE-22-al13 – 4ème étage, conference-room 3 ». Je retrouve sans peine la fameuse conference-room, une porte fermée devant laquelle attend un petit groupe de personnes. Voilà donc les autres invités, pardon, les autres conviés.

On pourrait croire que les chercheurs d’emploi font preuve de solidarité et de convivialité entre eux. C’est faux. Ici, on se jauge avec distance et on se dit que si l’autre est chômeur, c’est parce que lui le mérite, pas comme nous. Puis on évalue nos chances dans un cadre compétitif. Pour ma part, ma première impression est plutôt bonne. À l’exception d’un jeune gominé à l’allure de prêt-à-tout, les autres ne sont pas sapés comme des pingouins, loin de là. L’assemblée est principalement composée de jeunes femmes aux ongles rongés, au regard bas et anxieux. Deux d’entre elles souffrent d’obésité morbide. Discrimination oblige, on les remerciera à coup sûr. À l’écart, adossé au mur, je repère un type mal rasé au visage émacié, une silhouette toute maigrichonne recouverte par une veste en jean informe. Je l’aurais plus imaginé dans un rendez-vous pour faire du BTP en intérim. Enfin, et là je suppose que celui-ci pourrait faire partie du lot des vainqueurs, un barbu au visage rond et avenant lance des sourires sympathiques et sans ambiguïté à l’une des mères de famille, les mains dans les poches de sa veste en velours marron. Ils font encore ce genre de modèle ?

Tout le monde s’observe. Personne ne parle.

Neuf heures sonnent et la porte s’ouvre. Dans l’embrasure, une belle métisse aux cheveux frisés nous invite à prendre place. Anastasia. C’est marqué sur son badge. Les mères de famille entrent en souriant. Je leur emboite le pas,  m’installe au premier rang, ouvre la bouteille d’eau laissée sur la table à mon niveau et avale une grande gorgée, prêt à subir un discours plein de vide. Au fond, avec ces tables en bois et ces chaises cantines, j’ai l’impression d’être de retour à l’école.

*

J’ignore si c’est l’objectif, mais le discours d’Anastasia, formatrice en management des entreprises, nous noie depuis quinze minutes sous des chiffres, des sigles et des phrases préconçues sur la communication. Je décroche au moment où elle nous explique à quel point il est crucial de garder en tête le targeting sans oublier qu’il évolue en fonction des objectifs, faute de quoi … j’ai oublié la suite, mais j’ai saisis le sous-texte. Reformulons : Notre boulot n’a pas vraiment de sens, mais le jargon, c’est sexy. L’assistance est d’ailleurs séduite, à en juger par leurs sourires radieux. Personne ne comprend vraiment, mais tous s’efforcent de faire bonne impression.

J’éprouve un minuscule regain d’attention quand un homme à la calvitie prononcée, vêtu d’un costume bleu marine, remplace Anastasia sur l’estrade. Il nous souhaite la bienvenue.

— La chose essentielle sur laquelle je voudrais revenir durant cet entretien, c’est l’opportunité que vous pouvez saisir. Dans d’autres sociétés, jamais vous n’auriez la chance de signer ça ! Mais contrairement à d’autres sociétés, nous, nous innovons et savons qu’il faut du sang neuf pour proposer des idées neuves ! Je sais vous tous, ici présent, vous sentez capable d’entreprendre, mais que le marché du travail et la société en général ne vous ont jamais laissé cette chance. Je sais que vous me donnerez raison n’est-ce pas ?

Il nous adresse un sourire éclatant. Je vois les jeunes mères de famille lui rendre la politesse en hochant la tête et je me surprends à faire de même, à lui donner ce qu’il attend. Il n’empêche que je trouve ce discours curieux. Pas de compétition, la possibilité de terminer sur un contrat une fois la durée terminée, un peu trop beau pour être vrai. L’homme termine en concédant que la plupart des postes sont payés à la commission — tiens donc —, mais il s’empresse de nous rassurer en nous exposant les chiffres des moins bons « commerciaux ». Le moins performant d’entre eux gagnait 1900€ par mois. Les visages s’illuminent dans l’assistance.

Moi, je garde mes réserves. Je ne suis pas du genre démonstratif.

— Et enfin, j’aimerais laisser la parole à un de nos nouveaux collaborateurs, présent ici, pour qu’il puisse nous offrir son témoignage. Walter ?

Le barbu à la veste marron, celui que j’avais déjà repéré dans le couloir quand nous attendions, se lève et grimpe la petite estrade. Il serre la main du directeur puis s’éclaircit la voix et commence son speech.

— On passe par divers états quand on est sans emploi. Je reste persuadé que ceux qui ne l’ont jamais été ne peuvent pas réaliser à quel point ça agit sur toi. Au début, c’est agréable. Les premiers mois ont un petit quelque chose d’euphorisant. On comprend la valeur du temps, on se dit même que la société a été une vraie garce de nous le confisquer jusque-là ! Se lever à six heures, s’entasser dans les transports, bosser huit heures, pour revenir le soir à vingt heures, quel crime ! Et là, soudain, on a du temps devant soi !

» On se dit aussi qu’il peut filer vite, ce temps. Sur les sites d’info, devant le dernier épisode de Game of Thrones ou pendant une ballade en ville avec les potes. Et puis on le sent ralentir, ralentir. Et ça, c’est la deuxième phase. Les premiers moments de culpabilité surviennent. On déploie les premiers dispositifs pour en sortir. Les premières recherches, les premiers envois de CV, généralement infructueux. Là, les plus battants aiguisent leurs armes sociales et se transforment en vrais professionnels de la recherche d’emploi. Marrant celle-là, non ? Des professionnels de la recherche d’emploi ! Les autres, ceux qui ne se sentent pas la force ou ceux qui sont trop orgueilleux pour se rabaisser à ce qui pourrait être affilié à de la prostitution, négocient avec leur conscience.

» Moi, J’ai négocié. Bénévole dans des associations, monteur de projets avec les potes, autoformation. J’ai appris des tas de choses, du développement informatique au montage vidéo. J’ai même appris le japonais ! J’ai fini par me dire que j’étais suffisamment bon pour briguer un poste intéressant dans cette société. J’ai ouvert les onglets Linkedin, Monster, et toute la palanquée de sites de recherche de job. J’ai envoyé du mail à la chaîne, avec lettres de motivations personnalisées. Et ouais. J’ai pas lâché. Mais rien. Aucune réponse.

»  Ah si. J’avais oublié celle-là. Un poste de rédacteur sur un site e-commerce. Faire des fiches produits, payé le minimum. Je valais mieux que ça, merde !  J’ai quand même un Master en langues et civilisation, quoi ! Ils comptaient me proposer un salaire merdique pour un boulot qui n’avait pas de sens ? Avec le temps, j’ai cessé de répondre aux offres de ce genre. Bienvenue dans ma troisième année de chômage. »

Il marque une pause, balaye l’assistance du regard histoire de recueillir leurs réactions. Et quand ses yeux s’arrêtent à hauteur des miens, j’ai l’impression qu’il me décoche un sourire connivent, celui du mec « au-dessus de tout ça » qui reconnaît l’un des siens.

— La troisième année de chômage, elle commence à briser tout le monde, pas vrai ? Alors qu’avant, on snobait les offres d’emploi qu’on jugeait inintéressantes, on commence à douter. On en vient même à se dire qu’on ne vaut rien, on est prêt à tout accepter, à quémander. Et on retourne au charbon, surveille nos mails, prie pour des réponses. Et ces réponses, quand il y en a, elles se résument toutes à « vous n’avez pas les qualifications nécessaires ». On finit par se dire qu’on n’est même pas qualifié pour vivre.

En bon tribun, il termine sa tirade d’un timbre si faible qu’on dirait un murmure. Il me rappelle ce jeune ministre de l’économie, ce trou du cul milliardaire qui  en faisait des caisses. Puis il repart d’un coup, criant presque :

— Bah pas moi. Et vous non plus, je parie, sinon, vous seriez déjà en train d’étiqueter de la merde dans un entrepôt où il fait moins deux, même en été, ou dans une mission intérim à la con. Je n’ai pas revu mes attentes à la baisse, non ! Que dalle. J’ai refusé de me faire broyer par ce système pourri.

En surface, je dresse ma barrière cynique habituelle, songe « c’est ça mon brave, prends-moi pour un con, t’es juste là pour nous vendre le truc. D’ailleurs, pourquoi nous le vendre ? La plupart des candidats sont déjà prêts à tout pour chopper le moindre poste. ». Seulement, d’autres émotions se dessinent, d’abord souterraines, mais rampant peu à peu vers ma conscience. Je me sens galvanisé par le discours de ce brave gars barbu. J’ai l’impression que le portrait qu’il vient de brosser, c’est moi. Se ressemble-t-on à ce point ?

Il balance à nouveau un sourire, cette fois à l’adresse du patron de la boite, puis poursuit en empruntant une voix douce, où chaque mot se détache :

— Et j’ai eu raison de ne rien lâcher. J’ai reçu un mail. Je me suis rendu à une adresse. Cette adresse. Et je me suis assis, là, sur l’une de ces chaises. C’était il y a deux ans. Et j’ai eu un job. Un job qui me permet d’avoir deux choses qui comptent pour un emploi (il tend l’index et le majeur de sa main) : le sens… et l’argent.

Il part d’un rire sincère qui appelle quelque autres rires dans l’assistance. Avant de conclure :

— Par contre, la sélection est dure, très dure. Mais on n’a rien sans rien, pas vrai ?

*

Je suis perplexe. À vrai dire, j’ai commencé à m’interroger dès la fin de la réunion. Je m’attendais à signer quelques papelards, ce fameux contrat de formation/qualification avec lequel Anastasia nous avait rabâché les oreilles notamment, puis à serrer la main du type en costard qui m’aurait chanté l’habituel « nous reviendrons vers vous ». Une semaine plus tard, un mail dans ma boite, ou pas.

Ça ne s’est pas déroulé de cette manière. Anastasia nous a invités à la suivre. Bien en rang, comme des élèves de maternelle, – tenez-vous la main – nous avons descendu les étages puis sommes retrouvés dans le parking souterrain de la pépinière d’entreprise, devant un car à l’arrêt. Aucune enseigne peinte sur la carlingue.

Maintenant, j’attends, me demandant quelle est la suite des réjouissances.

L’une des jeunes mamans regarde alentour, semble hésiter, finis par s’allumer une clope. L’autre, qui se trimballe un peu d’embonpoint s’approche d’elle et lui en demande une, la conversation débute. D’une oreille distraite, j’entends la première demander à la seconde combien de temps ça va traîner, parce que « le gamin à chercher et tu comprends, c’est compliqué ». Bien entendu, personne ne se risque à questionner Anastasia à ce sujet. Ca reviendrait à perdre de précieux points. Ne rien demander, c’est ce que font les demandeurs d’emploi, paradoxalement.

Le barbu nous a accompagnés d’une démarche nonchalante, les mains dans les poches de sa veste en velours. Je le vois m’adresser un petit signe amical de la tête que je lui rends. Dix minutes passent et, enfin, Anastasia nous invite à grimper à bord. Un coup d’œil au chauffeur, costard cravate, puis je m’installe au troisième rang. Dans le « range-truc », ce filet accroché au bas du siège, se trouve une bouteille d’eau. Craignent-ils qu’on se déshydrate à ce point ? À côté de moi, c’est le gars gominé en costume qui s’assoit. Maintenant que je le vois de près, je prends quelques secondes pour l’inspecter. Et bah. En dépit de son look de trader il ne respire pas vraiment la confiance, ce rouquin, le duvet naissant qui tapisse son sillon naso-labial n’arrangeant rien. Ses récrées au collège devaient être désagréables…

Le car démarre. Une fois sorti du parking, je dégaine mon portable, attends que ça capte. Casque sur les oreilles, je patiente en lançant BFG division de la bande originale de DOOM, du gros métal, basses lourdes, cathartiques. Le symbole 4G apparu, je lance les recherches, espérant trouver plus d’éléments que la première fois au sujet de cette boite. En vain. Je tente une autre approche, mais ne parviens pas à me souvenir du nom de famille d’Anastasia, ni de celui PDG qui s’est pourtant présenté. Je m’engueule moi-même en silence.

Pourtant, à peine une seconde plus tard, je fais une découverte incroyable, un putain de coup du sort. Une publicité chiante, du genre vidéo qui prend toute la place de l’écran du Smartphone, s’affiche alors que je mène mes recherches, une opération spéciale de Numericable, le fournisseur d’accès à Internet. Je m’apprête à effleurer la croix, histoire de consulter le site en paix quand un élément me stupéfait. Le barbu à la veste en velours, le tribun de tout à l’heure, il joue dans la pub. Il est assis sur un canapé, la télécommande dans les mains, et s’exclame qu’avec Numéricable, il aurait déjà maté la première mi-temps de son match de foot, le tout dans un jeu d’acteur pathétique.

Merde !

Je ressens l’envie de coller un coup de coude discret au rouquin à côté de moi pour lui faire profiter de ma sérendipité, mais, le voyant avaler des yeux les tours du quartier des affaires comme un gamin admirant un sapin de Noël, je me ravise.

Merde quand même ! J’éprouve quelques difficultés à traiter l’information. Première hypothèse, la plus scandaleuse : la boite s’est payé un comédien pour nous embobiner avec un speech plein de bons sentiments. Délirant mais probable. Seconde hypothèse : un sosie ? Non, la ressemblance est frappante. Par contre, troisième hypothèse, peut-être le barbu a-t-il fait quelques plans comme cette pub par le passé pour arrondir son indemnité chômage ou tenter de se lancer dans une carrière de comédien…

Non, arrête ton char. Tu sais très bien que c’est la première hypothèse, mon con. Cette boite sent l’arnaque. J’en ai déjà entendu parler, de ces stages fumeux où tu termines auto-entrepreneur et mise ta réussite (leur réussite) sur tes propres deniers. Notre profit, vos pertes, monsieur. Inviter un comédien pour aider à faire passer la pilule ne poserait aucun souci éthique aux boites qui pratiquent ce genre d’escroqueries.

Il ne faut pas plus que cette découverte pour que j’opère un certain détachement vis-à-vis de la situation : à partir de là, je sais qu’ils me prennent, moi et la brochette de vainqueurs assis dans le car, pour un jambon. Il n’y a rien à gagner, passe ton chemin. Dans ce cas, autant considérer la suite de l’aventure comme un amusement. Mieux : un sujet d’étude sociologique ! De toute manière, je n’ai pas le choix, je dois jouer le jeu si je ne veux pas que mes indemnités partent en fumée.

Le car vient de s’arrêter devant un autre bâtiment et, par la fenêtre, j’aperçois les troupes qui commencent à débarquer. Quand je me lève, je bouscule le barbu par accident et me fige face à lui en repensant à la pub Numericable. Vil galopin, va ! Dépêche-toi, tu vas rater la première mi-temps du match de foot ! Le type fronce les sourcils, se demandant sans doute quel est l’énergumène qui lui bloque le passage. Puis, bon seigneur, il m’invite à passer devant lui avec un grand sourire (de comédien…).

Je descends les petites marches. L’air frais me fouette le visage et les bras. Mouais. Si j’avais su que je me rendais à une arnaque, j’aurais pris ma veste.

*

Ils nous font patienter dans un grand hall. Faux plancher style lino, réverbération maximum, grands murs blancs, tout ça ressemble à une galerie d’art. Quelques toiles sont d’ailleurs exposées, des sortes d’œuvres abstraites rouges et noires dont on ne sait pas si l’auteur est le nouveau Picasso ou un gamin qui aurait vomi en cours d’art plastique. En tout cas, ces déjections d’art contemporain m’agressent quelque peu la rétine et, pour couronner le tout, je trouve qu’il pèle dans cette grande salle.

Alors que certains d’entre nous, les mères de famille pour ne pas les nommer, s’approchent des croutes et les contemplent en prenant une pause de bourgeois pédant, j’aperçois Anastasia ouvrir la porte d’un débarras et ressortir avec un micro sur lequel elle tapote. Les regards convergent aussitôt dans sa direction.

— Je vois que vous êtes attentifs.

Elle ponctue sa remarque par un petit rire nasal des plus désagréables. Personne ne manifeste d’agacement, pourtant je distingue bien les mâchoires qui se crispent et les têtes qui se baissent. Nous y sommes depuis ce matin, et la pause déjeuner est bien partie pour nous filer sous le nez. Comme pour corroborer mon intuition, Anastasia poursuit :

— Vu que nous devons préparer encore deux trois choses, je vais vous demander de bien vouloir patienter, s’il vous plaît. Et, oh, j’allais oublier. Pendant ce temps, il faudrait idéalement que vous formiez des binômes. Nous vous laissons libres de vous organiser !

Et elle disparait à nouveau derrière la porte.

Trouver un binôme. Original. Je n’avais pas vu les articles traitant de ces fameuses « boites à arnaque » mentionner cette méthode. Bien. Si je devais jouer le jeu pour de vrai, qui choisirais-je ? Les deux femmes obèses ont l’air stupide, et quand bien même, on n’embauche pas les gros. Je passe en revue les autres. Mouais. Le jeune trader ne supportera pas la moindre petite secousse et quant au gars à la veste en jean, je ne serais pas surpris s’il avait un bracelet électronique au mollet…

En pleine réflexion, je n’avais pas remarqué que le barbu s’était glissé juste à côté de moi, la main tendue.

— Je m’appelle Walter

Il me lance un sourire. Un vrai distributeur, celui-là. Je lui réponds :

— Salut Walter. Moi c’est Sylvain.

Je marque une pause, affiche un sourire bien trop grand pour qu’il puisse le considérer comme honnête avant d’ajouter :

— Ça m’a touché, ton speech. Vraiment. Droit au cœur.

Je joins le geste à la parole, croise mes mains sur ma poitrine. Avec un peu de chance, il décèlera l’ironie et comprendra que je me fous de sa gueule. Je m’en veux un peu au fond (vraiment ?), me dis que je suis un parfait connard. Mais hé ! Qui est le premier connard de l’histoire ? Cette boite qui embauche un comédien pour nous vendre du rêve ou moi qui ne suis juste pas dupe ? Le voyant froncer les sourcils, j’opte pour l’approche frontale, type bourrin :

— Ouais, un super speech, vraiment. Bien plus convaincant que dans la pub Numéricable.

Je le bouscule de l’épaule comme un ami un peu beauf dans un bistrot. Il prend du recul pour me jauger… Il doit se demander si c’est du lard ou du cochon, et pourquoi je le fais chier avec ça. Moi-même, je me demande en fait. Et il rit. De bon cœur. Le regard souriant. Un vrai pro.

— Merci ! Faut dire que c’est simple. J’étais vraiment nul dans cette pub.

Je ne me déboulonne pas. Je l’agrippe par la manche, l’attire vers moi ni trop fort ni pas assez — il n’est pas question que le gus prenne peur — et lui demande à volume bas, presque un murmure.

— Sincèrement. T’as vraiment passé l’audition pour le job ou c’est des conneries ?

Je resserre ma poigne.

— Qu’est-ce que ça peut te foutre ?

Le timbre de sa voix a évolué, la chaleur bienveillante a décampé en un claquement de doigt pour le ton glacial du type qui ne se déboulonne pas.

Je réalise l’impasse dans laquelle je me suis fourré. Walter ne m’apportera rien. C’est du zéro gain pour grosses emmerdes. Je ferais mieux de m’excuser tout de suite, de lui servir un prétexte à mon emportement, la fatigue, l’attente interminable, la pause déjeuner qui saute. J’ai…

Merde. Ça ne serait pas leur but ? Tester notre résistance ?

— Tu me lâches le bras ?

— Ouais, pardon. Pardon mon pote, je suis désolé. je ne suis pas comme ça d’habitude.

Mouais. La soupe que je lui sers ne le décrispe qu’à moitié. Je ferais mieux de prendre le large et de faire profil bas, à défaut de chercher les problèmes. Pas question de perdre mes indemnités pour avoir voulu jouer au plus malin. Bon, cherchons un binôme. Mais qui ? J’observe le panel, ricane en songeant que s’il n’y avait plus que moi et cette brochette sur la planète, l’humanité serait mal barrée. Et je serais surtout bien emmerdé pour choisir la femelle reproductrice. Les deux mères de famille vont aller ensemble. Le type à la veste en jean essaiera bien de m’alpaguer à en juger ses regards furtifs et répétés… Non merci, mon gars, tu pues la défaite.

Je termine ma bouteille d’eau et, par un mécanisme évident de vases communicants, cherche les toilettes.

Je tombe sur elle au moment où je pousse la porte. Elle se tient devant le miroir, petite rousse aux cheveux attachés, jeune, la vingtaine. Elle est trop occupée à dévisager son propre reflet pour faire attention à moi ou au robinet qui coule pour rien. Tout en elle, son regard, sa posture, m’épargne le besoin d’entamer la conversation pour déceler chez elle une bonne grosse fragilité émotionnelle. Une paumée, comme les autres candidats.

Pourtant. Une intuition.

Une intuition, dit-on, est la captation de détails infimes suivie d’une chaîne de déductions logiques incroyablement nombreuses, tellement nombreuses d’ailleurs que le cerveau présente le résultat sans faire remonter tous les calculs à la conscience. Et bien voilà mon cerveau m’offrant le résultat suivant : elle a quelque chose qui pourrait bien faire l’affaire. Quant à savoir quels infimes détails j’ai captés, je me mordille la langue, tente bien de les trouver, mais en vain.

J’ai toujours suivi mes intuitions. Je lui dis :

Elle fait volte-face puis me fixe avec un rictus particulier, léger retroussement de lèvres et regard noir, comme si je l’avais espionnée dans un moment de faiblesse et en avais tiré je-ne-sais quelle information compromettante. Par réflexe, je lève les bras, paumes de main en avant, signe de paix. Elle parait se rasséréner, souffle, ferme enfin ce putain de robinet, esquisse un geste bref de la tête en arrière pour dégager une mèche de devant ses yeux. Pantalon noir, veston noir, elle présente bien, mais je ne peux m’empêcher de la visualiser attifée de jeans taille basse et de ces T-shirts un peu goth ou comics, vanités fleuries et colorées à la Ed Hardy. Elle doit porter ce genre de fringues en temps normal.

— Sandra.

Elle me tend la main. Je la serre, sens une poigne ferme malgré ses mains froides et encore humides, lui demande :

— T’as choisi ton binôme ?

Je songe aussitôt à mon choix de mots. « choisi » s’est imposé naturellement et je me demande pourquoi. Peut-être est-elle de ceux qui choisissent plutôt que ceux qui subissent ? Elle me lance un sourire qui signifie « ah. C’est juste pour ça que tu m’as reluquée dans les toilettes. Tout va bien dans ce cas. »

— Non, et toi ?

J’écarte les bras.

— Bah non. Ça fait un truc de réglé, donc ?

Intonation volontairement ambiguë, hybride de question et d’assertion. En sous texte, je lui force un peu la main, même si l’interrogation lui donne le sentiment qu’elle garde le pouvoir de décision. Elle recule d’un pas, comme un vendeur de prêt-à-porter qui m’inspecte au sortir de la cabine d’essayage.

— Mmh, pourquoi pas.

Elle ponctue sa phrase d’un embryon de rire, juste le souffle, plutôt charmant. Sans compter sur le fait qu’elle a un joli cul.

Quand nous retrouvons les autres dans le hall aux croutes, je réalise que j’ai oublié de pisser.


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