Note de Moun : Une petite pensée pour Paulien et Erwan. Bien que désormais trentenaires assagis, je sais qu’il reste chez eux une petite part du branleur qui sommeille. Oh, et sinon : toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé… bon, vous connaissez la formule, je vous laisse avec ce premier épisode de Vacances virtuelles 😉

« Tout cela, frère, n’est que surcharge négligeable et rien de plus ! Jette-moi ça pardessus bord ! Ta barque en est si lourde que tu peines à la rame. »

Jérome K Jérome, trois hommes dans un bateau.

*

Installe-toi confortablement, chère lectrice, cher lecteur. Relâche tes épaules, évacue les tensions dans ta nuque – c’est souvent la nuque de nos jours – ainsi que dans le reste de ton corps si ton environnement proche te le permet. Si tu entends que ça craque toutefois, sache que je décline toute responsabilité et non, je ne connais pas d’ostéo ; je suis écrivain, le stress m’est par conséquent une notion étrangère. Il m’arrive cependant de côtoyer certaines émotions connexes comme la crainte, la peur, la honte, la subite et terrible prise de conscience de notre finitude et de la vacuité de notre existence… Tiens. Il suffit d’ajouter « troubles gastriques » à cette énumération pour qu’elle résume avec force précision mes dernières vacances en « Vendée ». Oui, les guillemets sont essentiels, chère lectrice, cher lecteur.

Dès le départ, ce séjour s’annonçait mal. D’abord, ce fut Pedro qui se chargea des préparatifs. Nous parlons bien de mon meilleur ami, certes, mais aussi du seul type à ma connaissance qui faillit changer de sexe par accident (une histoire truculente que je vous narrerai quand je vous saurai digne de confiance). Je reçus donc ce message de Pedro : « Hé, Moun ! (C’est mon sobriquet). Ça te dit d’être un pionnier ? ». Je lui répondis que oui, que c’était même là l’une de mes plus hautes aspirations, innover, fouler de vierges terres métaphoriques ou non, contempler des spectacles dont mes pairs n’oseraient rêver ! Il me parla alors du nouveau boulot de Paulin.

Paulin travaille dans l’informatique de pointe. La réalité virtuelle. Je pourrais me gonfler de fierté, (si se gonfler de fierté était mon genre, mais vous verrez au fil de ces lignes que l’humilité me caractérise mieux) de connaître le concepteur de ces nouvelles combinaisons de réalité virtuelle que vous affectionnez tant désormais. Oui, oui ! Les fameuses tuniques « Immersion », ces mêmes tenues moulantes de surfeurs que revêtent les gamers avant de se prendre pour Bruce Lee, tandis que leur entourage se demande bien la nature des aventures qu’ils vivent dans leur simulation. « Est-ce qu’il convulse ? » demande la mère.  « Non » répond le père, « on dirait plutôt qu’il se noie. S’il crie, j’appelle le SAMU… ». Eh bien, ces tuniques sont l’invention de Paulin.

Paulin est mon meilleur ami. Et ce malgré ses innombrables et très éprouvants défauts. Il est craintif, irritable, maniaque, dénigre tout de manière systématique, et élève le narcissisme au rang de philosophie de vie. Et pourtant, ses deux seules qualités compensent, éclipsent, que dis-je, transcendent ses défauts : d’abord, il lui arrive de temps en temps de se lâcher complètement, un spectacle ravissant, d’oublier sa couardise et sa haute estime de lui pour se couvrir de ridicule. Et ensuite, il nous adore, Pedro et moi.

Pardonnez-moi mes digressions. Promis, ça n’arrivera plus. Revenons au message de Pedro.

— Paulin m’a fait tester la nouvelle version des combinaisons sur lesquelles il travaille, et c’est génial !

— Super ! Et ?

— Et j’arrive chez toi ! »

Nous voilà tous les deux quinze minutes plus tard dans mon humble appartement de banlieue parisienne, buvant un thé.

— Voilà le truc, dit-il. Ces combinaisons vont faire un carton. Et je sens venir un truc. Depuis combien de temps tu n’as pas pris de vacances ?

J’aurais pu lui répliquer que nous, les artistes, les auteurs, prenions des vacances tous les jours puisque voyageant au gré de nos histoires en compagnie de personnages charismatiques dans des lieux qui ravissent l’âme et nourrissent l’esprit !

— Il y a quatre ans, au camping sur l’Ile de Ré.

(Il m’avait pris par surprise.)

— Bah tu sais quoi ? T’es pas le seul dans ce cas-là. Les vacances, c’est cher, chiant à préparer, et puis il y a les aléas, le temps pourri… Mais figure-toi qu’en Chine, il y a une nouvelle tendance. Les gens partent en vacances virtuelles. Avec les combinaisons.

— Mouais.

— Oui, ça ne vend pas de rêve, je sais. Mais avec les nouvelles combinaisons que Paulin m’a fait tester, ça change tout. Vraiment. Tu t’y croirais ! J’ai bu une tequila virtuelle, j’étais bourré !

— Bon, c’est quoi ton idée ?

Il tendit son index, bu une gorgée de thé.

— On va ouvrir le premier site de guide de vacances virtuelles. On teste des univers persistants tous les week-ends avec les nouvelles combinaisons et on leur donne des notes.

— Un Tripadviser virtuel quoi ?

— Ouais ! Par exemple, samedi prochain, une simulation de Hawaï, ça te branche ?

À ce stade de la discussion, je me surpris à rêver. Surement mon naturel d’écrivain. Hawaï ? Bah ! Les univers virtuels nous permettent des fantaisies bien plus extravagantes ! Quid de passer des vacances à dos de griffon, survoler Poudlard, ou bien admirer les étoiles du pont du Faucon Millenium ! Siroter une Margarita sur une plage me parut bien fade en comparaison d’une promenade nocturne dans la superbe Florence du XVème siècle ou d’une virée à bord de l’Orient Express… Je fis part de ma pensée à Pedro, qui m’écouta avec attention avant de conclure :

— Va pour Hawaï.

Pedro n’a pas d’imagination. Avec lui, au diable les plaisirs raffinés, les délices sophistiqués ! Sa conception du bonheur se présente sous la forme d’une pinte pas trop chère dans un bar pas trop bruyant. Et si on lui apporte ces petits biscuits apéro orientaux sucrés salés, il ne tarde pas à considérer l’endroit comme le paradis. Voilà aussi quelque chose qui le caractérise fort bien : à l’instar de l’ours Baloo dans le Livre de la Jungle, il se contente de peu. C’est un optimiste forcené, un maître dans l’art de relativiser. Je ne vous cache pas que ça peut épuiser. Lors d’un festival de trash métal, nous avions essayé de dresser une tente sous des trombes d’eau (Pedro n’aime pas les fameuses « trois secondes », elles brisent selon lui l’opportunité d’un moment « convivial »). Alors que Paulin et moi nous débattions avec la toile dont il me paraissait qu’elle essayât de nous tuer par étouffement, il restait le nez en l’air, bien à l’écart (sa manière à lui de profiter d’un moment « convivial », sans doute) et nous apostrophait par intermittences. « Hé » ! « Hé » ! Au bout d’un moment, las de son petit manège, nous nous arrêtâmes et lui demandâmes :

— Quoi ?

— Vous avez déjà rencontré des Raéliens ?

Après trois heures de recherches infructueuses de la toile de tente qui avait profité de notre inattention pour chevaucher le vent, nous fûmes finalement recueillis par un groupe de Norvégiens dans leur camping-car. Ils chantèrent la même chanson norvégienne toutes les dix minutes jusqu’à six heures (je me rappelle encore aujourd’hui de tous les couplets, il m’arrive d’ailleurs de la chanter quand le spleen m’assaille ou pour effrayer des chiens errants) et, après qu’ils eurent terminé de faire du bruit, vers sept heures du matin, nous réfléchîmes à comment nous positionner tous les trois dans une couchette monoplace.

Pedro me confia qu’il avait passé une soirée « très sympathique » Paulin lui demanda de rembourser la tente.

Bref, devant l’enthousiasme de Pedro, je me résignai à Hawaï pour le premier test. Vous reconnaitrez mon sens du sacrifice.

*

Le samedi suivant.

Je humais la fragrance de mon thé aux épices ayurvédiques « digestion facile » (j’ai tendance à somatiser au niveau du colon, je le traite avec soin), les deux mains en coupe autour du mug afin de profiter de la chaleur. Un samedi matin radieux à en juger par le soleil envahissant mon bureau. Avisant l’heure, je songeai à relire le fruit de ma dernière séance d’écriture. Si mes souvenirs sont exacts, je devais alors avoir bouclé le quarante-deuxième chapitre du tome 2 de « L’élu de Malarkan ». C’est une saga Fantasy dont l’idée principale m’est venue durant ma jeunesse. Une idée très originale, de celles dont on se dit : « ça serait une honte, pour moi comme pour la littérature de l’imaginaire, de ne pas coucher cela sur papier ». C’est l’histoire d’un jeune fermier vivant au sud du royaume de Battelfon et dont les parents ont été tués par des orques. Recueilli par un vieux vagabond, il apprendra par la suite qu’il est l’élu de l’ancienne prophétie elfique et par conséquent le successeur légitime du roi Léodan Premier. Je vous tais les nombreux rebondissements qui vous attendent si vous vous le procurez (sur mon site personnel).

Seulement, l’heure avançait vite et je dus me résoudre à quitter mon appartement sans avoir bouclé mes deux-milles mots quotidiens ni bu mon troisième thé « digestion facile » (j’allais le regretter, mais n’anticipons pas trop). J’emportai alors mon irritation des travaux inachevés avec moi dans les transports en commun, direction le garage de Paulin. J’arrivai à destination avec une petite heure de retard et une excuse peaufinée pour me justifier — je lui dirais que je me suis perdu à Châtelet.

Paulin m’observa en fronçant les sourcils, puis regarda sa montre, puis m’avisa à nouveau. Il fait ça tout le temps. Je levai la main :

— Salut vieille canaille ! Alors, comment ça va ?

— Ça fait une heure que Pedro me parle de son projet. J’en peux plus.

— Oh, tu t’es laissé pousser la barbe ! Ça te va bien.

Et je m’engouffrai dans son garage. Le lecteur attentif aura sans doute remarqué mon élégant changement de sujet lors de la conversation. J’use de cette tactique quand Paulin se plaint afin de ménager mon épuisement. Paulin excelle dans la manière de déprimer les autres. Nous lui avons déjà dit que quand il était question de miner le moral, il avait de l’or dans les doigts. À mon avis il a raté sa vocation. Je l’aurais bien vu enrailler le chômage en tant que conseiller du Pôle Emploi. « Avez-vous envisagé le suicide, monsieur ? ».

Nous retrouvâmes Pedro dans le cellier aménagé pour l’occasion en véritable antichambre de l’High Tech, et dûmes pour le rejoindre enjamber une mer de câbles et multiprises. Le progrès.

— Salut, vieille canaille !

— Salut toi, mon Moun ! Alors, t’as apporté ton maillot de bain ? me demanda Pedro.

— Hé Pedro, attention à ta bouteille de bière, le matos, dit Paulin.

Je feignis l’embarras.

— Oh non, il fallait prendre un maillot de bain ? Bon, blagues à part, où sont les combinaisons ?

Paulin s’éclipsa et revint les bras chargés de trois tuniques moulantes. Je lui fis part de mon mécontentement quand il me confia la plus usée.

— Je n’ai que ça en XXL, répondit-il.

Paulin ignore la courtoisie. Il me vient d’ailleurs une anecdote à ce sujet… que je garderai pour moi, il faut bien faire avancer cette histoire.

Nous nous changeâmes, chacun de notre côté. Pour ma part, Je me précipitai vers les toilettes afin de garantir mon intimité (Je suis d’une pudeur virant à l’obsession), et enfilai cette tunique qui ne semblât pas décidée à me mentir au niveau de mes mensurations. Si certains pourraient s’exclamer avec bonheur : « on dirait une seconde peau ! », j’y voyais un sacré problème ; déjà que je n’étais pas convaincu par ma peau d’origine…

Je sortis donc des toilettes dans cette tenue qui me conférait des airs de bonbonne, paré pour les boutades fleuries de Pedro ou Paulin, en tonnant :

— Attention, le sportif du dimanche arrive ! Regardez-moi ça !

(Autant prendre les devants, technique de désarmement plutôt efficace).

— Grouille, il y a plein de trucs à paramétrer, me répondit Paulin.

Je vous épargne le récit des deux heures perdues à chercher tel câble et à télécharger telle version, craignant que ce soit aussi palpitant qu’une kermesse d’école ou une coloscopie — ce qui revient au même —, me permettant toutefois de vous planter le décor. Imaginez-nous tous les trois dans nos tuniques grises star-trekiennes, allongés sur le ventre sur des tables de massages, la tête dans le jour prévu à cet effet et recouverte d’un imposant casque. Face à nous, l’ordinateur émettait des bruits bizarres.

— Connectés, dit Paulin.

Devant mes yeux apparut une interface holographique. Inutile de vous préciser que je ne pouvais réprimer ce sourire de gamin qui se dessinait sur mes lèvres. La réalité virtuelle m’a toujours fait cet effet. Petit, je me languissais déjà de fouler des terres imaginaires, de vivre des aventures à faire pâlir d’envie les héros des romans que je dévorais. Certes, je n’avais pas besoin de tous ces câbles et cette technologie pour y parvenir, il me suffisait d’une feuille de papier et d’un stylo. Mais pensons à tous ces gens moins imaginatifs, comme Pedro ! Ce bon vieux Pedro qui prit d’ailleurs la parole :

— Bon, c’est moi qui lance le programme !

Paulin énuméra un certain nombre de craintes à laisser Pedro aux manettes avant de s’avouer vaincu devant l’enthousiasme de ce dernier. Il me sembla seulement, au dernier paramétrage avant notre voyage vers l’inconnu virtuel, à savoir sélectionner « Simulation Hawaï V3 » dans le menu déroulant, avoir entendu Paulin le mettre en garde : « attention avec tes gros doigts ! ».

*

Demander à Pedro de faire attention m’apparaît a posteriori comme une énorme erreur stratégique. Malgré toute l’estime que je lui porte, il est un agent du chaos, le porte étendard de la loi de Murphy et, en effet, il a de gros doigts.

Pourtant, au début, j’avais bon espoir. Tandis que je recouvrai mes esprits — la réalité virtuelle me chahute toujours l’estomac — des fragrances boisées, végétales, titillèrent mon odorat, ce qui ne me choqua pas outre mesure. Après-tout, Hawaï n’est pas uniquement constituée de plages et de bikinis à ce que je sache. Cependant, Pedro émit une remarque qui commença à m’alarmer :

— Bah merde. Il pleut.

Une fois certain de la stabilité de mon transit, j’ouvris les yeux. Face à moi, dans les fourrés, rouillait en paix une mobylette 103 SP, les pneus à plat. Cocasse, pensai-je ! Une véritable antiquité ! Je cherchai mes amis du regard quand …

Je fus figé de stupeur.

Vingt dieux, quel réalisme ! Les odeurs, les infimes détails des feuillages qui dansent en rythme avec les bourrasques, la sensation du relief de ce chemin caillouteux sous mes semelles ! Et que dire de Pedro et Paulin ; leurs avatars leurs ressemblaient comme deux gouttes d’eau. Je tournai la tête, arborant un sourire de gamin, surpris mon reflet dans la vitre d’un abribus. Tellement ressemblant !

— C’est moi ! m’exclamai-je.

— Bah oui, répondit Pedro. Le casque est équipé de micro-caméras qui scannent ta tronche et la recréent dans la simulation. Et pareil pour la tunique qui tient compte de ta corpulence pour recréer ton corps.

— Oh, ça elle pouvait s’abstenir, rétorquai-je en me pinçant le bourrelet.

Je continuais de me mirer dans la vitre de l’abribus. Le seul aspect de la simulation qui ne me convainquait guère résidait dans ma garde-robe. Certes, j’étais débarrassé de ce pyjama gris, mais au profit d’une chemisette jaune poussin recouverte de motifs de dragons japonais. On avait vu plus seyant. Et en ce qui concernait le bas, je déplorai également que mon short fût un peu trop court, et mes sandales un peu trop grandes. Paulin quant à lui, arborait un T-shirt rouge uni bien plus sobre, et Pedro était affublé d’un marcel blanc soulignant des biceps saillants que je ne lui soupçonnais pas. Aurait-il « gonflé » les muscles de son avatar, le coquin ?

— On n’est pas à Hawaï, remarqua Paulin.

Il s’ensuivit un moment de flottement durant lequel nos regards convergèrent vers lui.

— Bah ouais, ajouta-t-il. T’as appuyé sur la mauvaise destination, Pedro. Je ne sais pas où on est, mais ce n’est pas Hawaï. Il pleut et il y a une mobylette pourrie sur le bas-côté.

— Oh, t’es sûr ? Attends, je vais vérifier…

— Non, ne touche à rien. Je préfère m’en occuper.

Je trouvai le ton de Paulin un peu tranchant sur le coup. Une erreur, ça peut arriver à tout le monde. Mais, en y réfléchissant, il eut raison de prendre les devants. De nous trois, il restait l’expert. Après avoir effectué une succession de mouvements des bras qui m’évoqua une transe chamanique, il fit apparaître devant lui un cadre lumineux flottant de la taille d’un écran d’ordinateur et se mut dans des menus et des interfaces d’un doigt leste et agile.

Pendant de longues minutes…

La technologie est une affaire de patience…

Seulement, il pleuvait bien.

— Bon, dit-il.

Son front se ridait. Je devinai qu’il passait aux choses sérieuses.

— Bon, bon, bon.

Pedro et moi l’observions les bras croisés, admiratifs devant sa concentration. On sentait là qu’il embrassait un domaine de l’ordre de l’avant-garde, qu’il façonnait l’avenir par le biais d’interminables lignes de commande dont l’élégance et l’audace refusaient d’apparaître au béotien qui … Pour être honnête, cette pluie commençait à m’emmerder. J’adressai à Pedro un discret coup de coude afin qu’il posât la question fatidique :

— Paulin ? Il y a un problème ?

— Mais qui m’a collé ça en chinois aussi, là, putain ?!

— C’est pas grave, dit Pedro. Met-toi au moins sous l’abribus. Il pleut et t’es en T-shirt.

Ce qu’il fit. Moi aussi d’ailleurs. Nous nous assîmes tous les trois sur le petit banc, puis constatâmes que c’était parfaitement inutile, considérant l’angle de la pluie. Nous nous relevâmes donc, pestant sur cette manie qu’ont les pouvoirs publics de construire ces abribus dans le sens du vent…

Pendant que Paulin poursuivait ses efforts, je m’interrogeais sur mes vêtements. Cette chemise à manches courtes jaune poussin ne me convenait guère vu les conditions météorologiques, et les motifs de dragons japonais, moi … Il devait surement exister une manipulation pour télécharger une tenue qui me siérait mieux. Je m’en enquis auprès de Pedro qui fut ravi de m’enseigner la méthode pour faire apparaître mon interface personnelle devant mes yeux. J’échouai la première fois, mettant cela sur le compte d’une mauvaise exécution, bien que persuadé d’avoir gesticulé des bras comme il m’avait montré. J’échouai aussi la seconde fois, malgré ses précisions. Au troisième échec, je lui demandai de me faire une démonstration complète, intégrant aussi l’apparition de la fameuse interface. Il échoua.

Paulin, de son côté, s’était encore écrié « putain ».

— Si ça ne fonctionne pas pour l’instant, hésitai-je, autant visiter le coin, non ?

Il leva des yeux noirs vers moi. Par réflexe, je pointai mon doigt vers Pedro. Il se fit engueuler à ma place, puis nous longeâmes le petit chemin caillouteux qui s’enfonçait dans une forêt verte aux arbres d’un style à mon gout trop européen pour Hawaï. Mais qu’en savais-je ? Je ne suis pas botaniste.

*

Pour un parisien, crotter ses chaussures jusqu’aux genoux, sentir l’eau de pluie s’infiltrer jusqu’en bas de la colonne et humer l’odeur d’épandage jusqu’en être imprégné à vie s’appelle des vacances. Paulin avait beau ruminer sa défaite contre l’interface chinoise et agonir d’injures les racines d’arbres sur lesquelles il trébuchait, j’éprouvais pour ma part un dépaysement suffisant pour rompre avec la monotonie grise et tumultueuse de la capitale. Je m’émerveillais des trésors de la foret, oubliant jusqu’au fait qu’il s’agissait d’une bête simulation, tant elle fourmillait de vie et de détails. « Oh ! Un épicéa ? C’est un épicéa, non ? À moins que ça ne soit un saule pleureur, il faudrait vérifier sur Google. Ah, ça je connais, c’est une amanite phalloïde, attention, ce n’est pas comestible ! »

Pedro a même cru voir un sanglier.

Hélas, une promenade forestière, tout aussi dépaysante soit-elle, a tendance à épuiser plutôt rapidement mon capital divertissement. Je demandai donc à Pedro s’il pensait qu’on atteindrait bientôt la lisière. Il me rétorqua que ma question tombait bien, parce qu’il comptait sur moi pour le lui dire…

— Techniquement, en allant tout droit, au bout d’un moment, on sortira, expliquai-je.

Il valida ma stratégie.

Paulin, toujours affairé avec son interface, me semblait blêmir au fil du temps, ce que j’interprétai comme un mauvais signe car nul autre que lui ne disposait des compétences pour nous libérer de cette randonnée improvisée. À vrai dire, il me paraissait aussi tendu que ce jour où, après nous avoir révélé qu’il était le grand gagnant d’un tournoi de Street Fighter, il fut battu au même jeu par Pedro qui venait pourtant de se découvrir une allergie à la tequila. Jamais nous n’avions vu Paulin aussi enragé. À sa décharge, cette histoire commençait à dater et je ne doute pas que le bougre se fût assagi depuis.

Je reportai mon attention sur la foret, cet organisme si passionnant avec ses arbres dont les longs bras feuillus nous préservaient en partie des désagréments du vent et de la pluie ; la foret et ses insectes, ses animaux si discrets bien que nous marchâmes sur leur domaine. Et dire que nous nous mouvions dans un univers virtuel ! Si bluffant… Qui sait ? Peut-être était-ce mieux qu’Hawaï ?

Hélas, comme toutes les bonnes choses ont une fin, l’ennui commençait à poindre. Quand, miracle, la luminosité du lieu sembla gagner en intensité, nous laissant supposer que nous approchions de la lisière. Nous aperçûmes un chemin au double sillon indiquant que des véhicules l’empruntaient souvent — en tout cas, le développeur de cet univers jugeait opportun de modéliser un chemin de ce genre à cet endroit, espérons qu’il ait un minimum de logique — et décidâmes de l’emprunter.

Pour notre plus grand plaisir, il nous guida jusqu’à la sortie de la forêt ! Et là, sous une pluie qui avait perdu en intensité au point d’en être réduite à une bruine inoffensive, un paysage ravissant s’offrit à nos yeux. Au loin, campé sur un vallon, se trouvait un charmant petit village. Les maisons aux toits de tuiles ou d’ardoise, le plus haut ceint d’un clocher, se détachaient d’un ciel lourd de nuages quoique parsemé çà et là de zones de bleu et de blanc, présages d’une éclaircie. Je marquai l’arrêt, plaçai mes mains au creux de mes hanches tel le travailleur à la fin de l’ouvrage, contemplatif, heureux, et respirai une grande et sonore bouffée d’air virtuel à pleins poumons ! C’était beau. Un tracteur allait, nonchalant, sur la ligne d’horizon en trainant une gigantesque botte de foin. Il me sembla entendre aussi des rires d’enfants, le tintinnabulement du clocher … Une vraie scène pastorale. Un foisonnement de nuances qu’un impressionniste aurait volontiers croqué. Tout aurait pu constituer l’un de ces souvenirs puissants de la trempe des images qui s’imposent tandis que l’ont se remémore un instant de paix… Si je n’avais pas une violente envie d’aller aux gogues.

Ignorant les lois des univers virtuels, et si le programme prévoyait un protocole pour ce genre d’envie, mon angoisse crût en flèche.

— C’est normal ? demandai-je.

— Quoi ? fit Pedro.

— J’ai envie d’aller aux toilettes.

— Bah pisse dans la foret.

Je signifiai d’un geste évasif qu’il s’agissait de l’autre commission. Pedro héla Paulin :

— Il a envie de chier ! Il demande si c’est normal.

Paulin ne prit même pas la peine de lever le nez de son interface, ce qui termina d’aggraver mon affliction. Quand il est question de transit, je hais l’indifférence.

— Alors ? fis-je. C’est normal ?

— Hé oh, une minute, je suis sur un truc, là, au cas où t’aurais pas remarqué.

Pedro haussa les épaules par embarras.

— C’est bon, je me contrôlerai, grommelai-je en me rappelant que si je n’avais pas dû quitter précipitamment mon domicile pour me rendre à leur connerie virtuelle, j’aurais pu boire mon troisième thé « digestion facile ».

Oui, mon colon me rend irascible. Et alors ? Pas le vôtre, peut-être ?

Afin de me distraire des signaux que m’envoyaient mes entrailles, je décidai de me remettre en marche sans attendre Paulin. Il se déroula alors un phénomène étrange, de l’ordre de l’illusion d’optique. Plus Pedro et moi nous approchions du village, plus je remarquais que le décor se métamorphosait, à l’image des peintures impressionnistes ; flatteur de loin, pas terrible de près…  Rues boueuses, herbes folles et plantes grimpantes recouvrant les façades de petites maisons aux volets vermoulus de guingois, soyons honnête, le village perdait de sa superbe ; et moi, je perdais mon enthousiasme. Sur une petite place toute de terre battue, je reconnus l’église dont j’avais auparavant aperçu le clocher. Une église somme toute commune, mais non sans un certain charme pour qui aime la vieille pierre et les lieux-dits. « Sainte Eulalie », lus-je sur un panneau. Deux enfants jouaient dans les flaques non loin du parvis, je songeai à leur demander quel était le nom du village, mais découvris quand ils levèrent la tête, qu’ils étaient laids et sales. De plus, ils me jetèrent un regard farouche qui n’invitait pas à la discussion, ces petits garnements. Pedro semblait penser de même.

Paulin nous rejoignit. À notre surprise, l’interface avait disparu, mais il me paraissait encore un peu pâlot.

— Bon, dit-il (Paulin abuse du « bon », le lecteur attentif l’aura remarqué), j’ai avancé, et c’est pas réjouissant.

— Ah bon ? dit Pedro.

— J’ai réussi à repasser l’interface en français, ce qui est déjà un bon point. Cet univers a dû être codé par un chinois. Et en effet, on n’est pas à Hawaï.

Je me disais aussi qu’il y avait de maigres chance de rencontrer des enfants moches place de l’église à Hawaï.

— En plus, il y a un problème de version avec une de nos combinaisons. Et ça entraîne quelques bugs.

Il nous sonda d’un air solennel qui ne me rassura pas. Pas du tout. Avant de conclure :

— La fonction « sortie » ne fonctionne pas. On est bloqué ici pour l’instant…

— C’est ma tenue qui déconne, hein ? demandai-je, ayant déjà établi la corrélation entre l’envie d’aller aux toilettes et ces fameux bugs.

Il hocha la tête.

— Ouais, ton firmware n’est pas à jour. Mais pas de panique, j’ai contacté l’administrateur de cet univers. Il n’est pas disponible pour l’instant mais il pourra nous faire sortir une fois qu’il aura reçu la notification.

— Et s’il est mort ?

Paulin écarquilla les yeux.

— C’est le premier truc auquel tu penses, Moun ?

— Bah…

— Bah s’il est mort, reprit-il, on pourra toujours, heu… Rho, mais tu m’emmerdes à la fin avec tes questions !

— C’est toi le pro, dit Pedro.

— Mais vous m’emmerdez tous les deux ! Bah s’il est mort, il faudra attendre que les tenues se déchargent, et on sortira aussi sec.

— Combien de temps avant qu’elles se déchargent ? demandai-je.

— Trois jours ! Voilà ! T’es content ? On va rester trois jours coincés dans ce … (Paulin balaya l’horizon du regard mais ne put trouver un qualificatif convaincant) truc !

— Après, forcément, tu imagines à chaque fois le pire… commentai-je.

Le visage de Paulin s’empourpra.

— Mais c’est pas vrai ! C’est toi qui viens de me demander « et s’il est mort ? ». Vous me faites chier à la fin !

D’une petite voix, je précisai :

— C’est Pedro qui a fait la connerie à l’origine…

— Ouais, bah c’est moi qui vais la corriger, alors lâchez-moi la grappe, tous les deux, je travaille sur la question !

Les enfants moches, pataugeant, éclaboussèrent Paulin. Je dus avouer avoir échappé un petit rire. Pedro, hors de toute retenue comme à son habitude, s’esclaffait. Paulin ne trouvait pas ça drôle et se précipita vers les mioches en les injuriant. Ils lui lancèrent des cailloux avant de détaler.

— Bon, et pour ton envie pressante, Moun, relaxe, hein. Même si ta tenue déconne, imagine-toi que la réalité virtuelle, ça marche comme un rêve. Dans un rêve, quand tu chies, tu ne chies pas vraiment.

— Des fois … commença Pedro.

— Pedro !

— Pardon.

— Maintenant, il faudrait qu’on se pose quelque part, je pourrai trouver une solution sans me faire asperger par des foutus gamins.

Il reprit sa route, s’enfonça dans le petit village. Nous lui emboitâmes le pas. Cinq minutes plus tard, au détour d’une petite ruelle, Pedro nous dénicha une auberge de laquelle émanait une lumière. Son intuition sans faille pour dénicher les bistrots nous avait peut-être sauvés… Quant à moi, j’avais remarqué, au loin, le panneau d’entrée du village.

Nous nous promenions dans une reconstitution virtuelle de Benet, en Vendée, faite par un chinois. Ce n’était donc pas Hawaï.

*

Haaa, ces effluves de potage qui vous enivrent dès que vous passez la porte de l’auberge, cette animation sous ces lumières tamisées, ces tables en bois qui ont vu maints dés rouler, maintes chopines s’entrechoquer, ce gros chien noir qui dort à proximité du bar, et cet homme à la charpente imposante qui essuie pensivement les verres… Quel délice pour l’auteur de Fantasy que je suis ; sans compter sur la présence supposée de cabinets salvateurs pour ma paix intérieure ! Je m’imaginais déjà héler le tôlier d’une voix de stentor :

— Tavernier, trois chopines pour moi et mes camarades que les combats ont rendus las et fourbus !

— Et avec ça ?

— Ta viande la plus fine ! Et méfie-toi l’ami, tu as affaire à des palais exigeants et connaisseurs !

Attention, ne me prêtez pas de mauvais propos ! Je ne dis pas que les bistrots de la campagne Vendéenne fleurent bon les tavernes médiévales ; souvenez-vous que ceci n’est qu’un univers de réalité virtuelle et, en bon auteur, j’ai le nez pour les influences et les sources d’inspirations.

Toutefois, j’émettais quelques réserves au sujet du gros aubergiste moustachu. Si ç’avait été mon univers virtuel, je l’aurais conçus plus amical, plus … bienveillant. Là, épiant les moindres faits et gestes de notre groupe, il me parut hostile. Aussi proposai-je à Pedro de jouer le rôle de celui qui commande les boissons. On n’est jamais trop prudent.

Pedro s’accouda au bar. Paulin et moi étions restés en retrait, jaugeant la situation, notant que les clients n’avaient d’yeux que pour nous. Ici, quatre retraités attablés s’interrompaient en pleine partie de cartes pour nous fixer avec insistance de leurs yeux injectés de sang ; là, deux bonhommes en salopettes avaient posé leurs bières sur le bar et nous scrutaient des pieds à la tête en montrant les dents, tandis que, tout au fond, dans la pénombre, un paysan en marcel au corps noueux et au menton en galoche sortait des toilettes en agitant ce qui me semblait être un manche de pioche, bien que je n’en fus pas certain, du fait de mes connaissances plutôt lacunaires en matière d’outils agricoles … Cependant, l’inquiétude ne me frôlait pas vraiment l’esprit tant j’étais fasciné par ces visages, ces micro-expressions d’un réalisme à couper le souffle. Car ces gens qui nous fusillaient du regard, je le rappelle, étaient en fait des lignes de codes ! Des programmes imitant l’être humain bien au-delà du test de Turing ! Ils pouvaient même, m’avait expliqué Paulien, se souvenir, et avoir des émotions ! J’étais stupéfait.

— Une Margarita ! commanda Pedro avant de se retourner vers moi. Tu verras, comme je t’ai dit, t’as vraiment l’impression d’être bourré !

Je lui aurais bien fait remarquer que le lieu, comme le suggérait la décoration exclusivement à base de photographies de cyclistes et de boxeurs en noir et blanc, semblait plus se prêter à la confection de blanquette de veau qu’à l’élaboration de cocktails de plage. Mais que voulez-vous, Pedro tenait à sa Margarita ! Le tenancier posa son torchon sur le comptoir, le plia une première fois puis une seconde, se retourna pour le ranger avec les autres torchons, puis revint vers Pedro :

— Bah putain ! Si quelqu’un m’avait dit ce matin qu’un bicot allait se pointer pour commander une Margarita, je me serais foutu de sa gueule.

Et il exhiba ses chicots noircis dans une parodie de sourire.

Je restai coi. Ils avaient même programmé un tenancier raciste ! Il n’y a pas à dire, la technologie nous réservera toujours des surprises… Pedro, quant à lui, encaissa la réplique avec moins de flegme.

— Qu’est-ce qu’il raconte là ? Moi, un bicot ? Je suis un latino, ducon !

— Va chier, le melon. On sert pas les singes ici.

Je notai avec amusement cette réplique superbement éructée et cet authentique geste de retroussage de manche de la part du gros moustachu. Attention ! Je ne dis pas que les aubergistes vendéens sont racistes ! Souvenez-vous que ceci n’est qu’un univers de réalité virtuelle. Par « authentique geste », je voulais dire, heu… Paulin, lui, fronçait les sourcils. L’expert qui sommeillait en lui avait sans doute décelé quelques imperfections.

Bref, vu qu’il commençait à faire soif pour Pedro et que mes entrailles me réclamaient un soulagement à court terme, je décidai de prendre les devants.

— Dans ce cas, trois bières nous iront bien, monsieur ! Et, où sont les toilettes ?

— Bah, tiens, le niakoué s’y met maintenant, s’exclama le moustachu. Il y a une caravane de Benetton dans le coin, ou quoi ? Allez, barrez-vous avant qu’on vous casse la gueule.

Moi ? Un niakoué ? J’ai des racines germaniques ! J’allais m’insurger quand soudain je réalisai la raison de l’amalgame. Ma chemise jaune à motifs de dragons ! Voilà qui pouvait prêter à confusion si le tenancier souffrait d’une pathologie dégénérative oculaire quelconque…

Malheureusement, je ne pus m’assurer sur ce point, sentant Paulin tirer avec insistance sur la manche de ma fameuse chemise. Et compris pourquoi. Les tabourets raclaient de part et d’autre de notre pauvre groupe, les locaux se levaient et avançaient vers nous, retroussant les manches.

J’attrapai moi-même Pedro et lui confiai dans le creux de l’oreille qu’on ferait mieux de partir en quête d’un troquet mieux renseigné sur le principe de convivialité et la recette de la Margarita. Il opina du chef et nous décampâmes sans demander notre reste.

Voilà qui fut un moment digne d’une épopée ! J’en avais même oublié mon tracas intestinal. Reprenant mon souffle, je dis à Paulin.

— Le coup des riverains racistes ! Vraiment bien trouvé ! Excepté qu’il m’a confondu avec un asiatique…

— C’est un bug, ça. Je pense que, pour tous les locaux, peu importe ta couleur de peau, tu seras soit un bicot, soit un niakoué, comme ils disent. C’est comme ça qu’ils ont été programmés par le développeur.

— Et bien, il a le sens de l’humour, ce développeur chinois !

J’attendis une réaction enthousiaste de la part de mes compagnons. Qui ne vint pas. Même Pedro semblait déçu ne pas avoir pu siroter sa Margarita. Mais l’indécrottable optimiste qui sommeillait en lui reprit rapidement le dessus et il se remit en route aussitôt, bien décidé à chercher un troquet aux mœurs plus conviviales.

*

Quand nous fûmes expulsés du quatrième troquet  à cause de notre couleur de peau, je commençai à trouver la blague un peu longuette. Paulin essayait bien de nous sortir de ce guêpier, d’autant plus que la nuit s’annonçait fraiche et imminente, mais il se heurtait sans cesse à des écueils techniques dont je vous épargne le récit puisque je n’en ai pas compris la moindre chose. Il nous exposa bien une solution qui consistait à nous suicider de manière violente, ce qui nous sortirait de fait de la simulation, mais cela ne nous réjouissait guère. Se suicider en Vendée, aussi virtuel cela soit, reste une chose triste. Et rien n’excluait selon Paulin que le développeur chinois n’ait pas intégré un « enfer » à son monde virtuel et dans lequel nous rôtirions jusqu’à trouver une autre issue… Après-tout, il avait déjà programmé des personnages racistes pour peupler ses estaminets. Assis sur un petit muret dans une rue déserte, à la lueur d’un lampadaire que les moustiques prenaient d’assaut inlassablement, nous réfléchissions à nos options. Enfin, surtout Paulin, puisque Pedro rêvassait, le nez dans les étoiles (ce qui eut pour effet de me rappeler aussitôt l’anecdote de la toile de tente que vous connaissez déjà). Quant à moi, je n’étais pas en état de deviser sur les fonctionnalités programmatiques des univers virtuels, mes viscères m’intimant encore l’ordre – pardonnez-moi l’expression –  de passer quelques bagages par-dessus bord. D’un geste las de la main, j’indiquai à mes deux amis que je comptais m’absenter deux minutes, le temps de travailler la question.

Bien. Ce que je m’apprête à vous narrer me coûte. Tout d’abord, parce que la pudeur me rend la tâche ardue quand il est question de décrire … cela et je m’en serais volontiers abstenu – votre anatomie et la mienne présentant suffisamment de similitudes pour que vous puissiez vous-même faire l’effort d’imaginer – si elle n’était pas tragiquement nécessaire, car cruciale pour l’anecdote qui suit. Parce qu’en un instant, je suis passé de l’acte le plus anodin de l’existence à l’expérience la plus traumatique de ma vie. Donc, de grâce, pardonnez-moi mes tâtonnements stylistiques.

J’avais repéré un endroit à l’abri des lumières du village, entouré d’une végétation variée qui m’assurait à la fois discrétion et fournitures pour … bah, vous saisissez. Après m’être assuré que les plantes à portée de main ne fussent pas du sumac vénéneux (on m’a conté une histoire tragique impliquant le sumac vénéneux), je me suis accroupi, le short baissé. Mon entreprise débutant, je redoublai instinctivement de méfiance, à l’affut du moindre bruit. C’est là que je le vis. Une petite tâche blafarde à quelques mètres de moi, au milieu des feuillages. Deux petites billes brillantes qui s’avérèrent être des yeux et qui me fixaient tandis que le reste du visage, un visage affreux, se mût dans un sourire de tortionnaire.

L’un des maudits gamins de tout à l’heure m’observait ! Et quand il écarta les branchages, je remarquai qu’il faisait rebondir un caillou dans sa main comme un tennisman avant le service.

Il allait me lancer des cailloux pendant que … ! Non, il n’allait pas oser ?

Nous restâmes figés tous les deux, moi de stupeur et d’effroi, lui du délice de m’avoir à sa merci.

Vous êtes-vous déjà retrouvé dans une situation analogue, pesant toutes les possibilités sans qu’aucune solution ne s’impose ? C’est terrifiant. Mon première pensée fut d’agiter ma main pour le chasser comme une mouche, mais c’est mal connaître les chiards dans son genre ! Il n’attendait qu’une provocation de ma part pour me lapider, je le sentais à son rictus de prédateur. Je pouvais aussi me lever en poussant un hurlement pour l’effrayer, mais si un adulte l’accompagnait et me surprenait ? Et, plus pragmatiquement, je n’avais pas terminé mon affaire !

J’ai su ce qu’était l’enfer à ce moment-là – et oui, j’avais totalement oublié que nous étions dans une foutue simulation !

J’agis alors avec la délicatesse du voyageur surpris par un animal sauvage, à base de gestes lents. Rien n’y fit, l’enfant s’agita subitement ! Je lui dis alors d’une voix étranglée et implorante :

— Tu peux me laisser terminer s’il te plaît ?

Au premier caillou lancé, je remontai mes chausses et fuis à toutes jambes.

Après m’être assuré d’avoir semé le diable en culottes courtes, je repris mon entreprise dans un autre endroit reculé, préparant mentalement ma vengeance au cas où je retrouverais le garnement…

*

Rejoignant mes amis, je constatai qu’il n’avaient guère progressé.

— Bah alors, Moun ! T’as pu chier dans un coin ? me lança Pedro.

— Hum, oui, j’en ai profité pour visiter un peu !

— T’as pas peur d’avoir …

— Pedro ! fit Paulin.

J’ignorais si Paulin avait interrompu Pedro car il craignait qu’on virât encore au graveleux – à vrai dire, cette histoire l’était déjà suffisamment – ou car il avait aperçu ce que j’avais moi aussi aperçu : dans la pénombre crépusculaire et le clignement jaunâtre d’un lampadaire antédiluvien se dessinaient deux silhouettes approchant… L’une forte, grande et ronde, tanguant à chaque pas, l’autre plus petite, fine et élancée. Piqués par la curiosité, — et parce qu’il m’apparut tout à fait hors de question que je fuie comme un couard deux fois en une soirée — nous les laissâmes approcher. Pedro fut le plus courageux d’entre nous lança un « qui va là ? » fort virile.

Lorsque les silhouettes passèrent sous le lampadaire, nous reconnûmes le gros tavernier patibulaire de la première auberge. À ses côtés marchait une jeune femme ravissante.

*

Les événements prirent une tournure inattendue, pour notre plus grand bonheur. Pourtant, je suppose que vous comme moi craignions que le tôlier du premier établissement fusse animé d’intentions peu charmantes à notre encontre, surtout en pleine nuit et dans cette ruelle déserte. En cas de rixe, votre serviteur préfère vous prévenir qu’il n’est pas d’une grande utilité. Quant à Pedro, il lui arrive de paraître impressionnant quand il agite ses bras, mais l’effet demeure de courte durée.

Et pourtant, nous n’eûmes pas à nous battre ! Mieux, figurez-vous que quelques minutes plus tard, Pedro, Paulin et moi profitions de l’hospitalité vendéenne sous le regard rieur du tôlier et de la jeune fille (je vous la présenterai plus tard) tandis que bière Mélusine, Mareuil à la belle robe malgré sa jeunesse et blanquette de veau coulaient à profusion !

Aussi incroyable que cela puisse paraître, le gros moustachu était venu à notre rencontre pour faire amende honorable. La jeune fille ayant eu vent de notre expulsion fracassante, lui avait signalé qu’il s’était comporté comme un goujat et qu’il ferait mieux de nous retrouver afin de s’excuser. Ce qu’il fit, plutôt maladroitement.

— Vous savez, nous, les arabes et les jaunes, on n’en voit pas beaucoup passer par ici, on peut être un peu rude, quoi. Mais on est sympa, au fond.

— Excuses acceptées ! avais-je trompété.

En guise d’humble dédommagement, il nous proposa de nous restaurer et de nous offrir la première tournée.

A la troisième bière, j’eus une épiphanie : cet univers était scénarisé ! Tout était là : le moustachu d’abord hostile puis finalement sympathique, les gamins teigneux et la rencontre avec la belle jeune fille, ceci sentait bon l’aventure scriptée préparée par le développeur chinois.

Pedro, lui, discutait avec la jeune fille qu’il trouvait à son goût, à en juger par ses clins d’œil répétés.

— Alors, tu travailles ici ?

— Oui, je suis serveuse à l’auberge des Ferrailleurs. Moi, c’est Marine, répondit-elle en lui tendant la main.

Tandis qu’ils faisaient connaissance, je conversai avec Paulin.

— Les choses vont s’arranger finalement.

— Ah ouais, tu trouves ? On était censé siroter des cocktails sur une plage à Hawaï, je te rappelle. Et on a troqué ça contre trois heures de marche dans une forêt merdique et une bière dégueulasse au PMU du coin.

— Rabat-joie.

— Et pour couronner le tout, le chinois ne donne pas de signe de vie.

— Bah, il viendra, nous lança Pedro avant de discuter à nouveau avec Marine.

— Tiens, pendant qu’on y est, tu peux me montrer comment ça fonctionne l’interface personnelle, pour changer les vêtements ? demandai-je à Paulin.

Il  me fit une démonstration, dont les gestes n’avaient rien à voir avec la leçon de Pedro. J’échouai quand même.

— Mais arrête de faire n’importe quoi !

— Je te jure que je fais la même chose que toi.

— Mais non ! On dirait que tu fais une crise d’épilepsie. Bon, tiens, prends cette veste, je me recrée des vêtements.

— T’es désagréable.

Bref, une fois de retour dans l’auberge des Ferrailleurs, nous nous mîmes à nous sustenter au-delà du raisonnable. Au fil de la soirée et de notre degré d’ébriété, nous nous emportâmes en longues tirades sur notre vie, nos aspirations, la philosophie… Quand Paulin écarquilla les yeux de telle manière que, troquant un instant la plume pour le crayon, je lui aurais dessiné cette petite ampoule au-dessus du chef.

— Il y a un moyen de sortir d’ici !

Pedro n’écoutait pas, bien trop occupé à faire l’étal de ses prouesses à Marine. Je le trouvai plutôt bien parti à en juger par la manière qu’avait la belle blonde — au type scandinave prononcé, il me semblait — de battre des cils et de rire aux anecdotes qu’il lui narrait, beaucoup à mon sujet d’ailleurs, et où je n’étais pas dans la meilleure des postures. Bah, pour une fois que quelqu’un apprécie ce qu’il raconte…

J’écoutai Paulin me révéler son plan.

— Voilà le plan : il faut picoler à mort.

— Hum, fis-je.

(Rien que ne fût pas dans nos cordes donc)

— Je ne suis pas sûr de mon coup, mais il me semble qu’au bout d’un moment, on sera dans un tel état que l’univers virtuel nous considérera comme morts.

— S’il faut le faire, concédai-je. Faisons-le. Bernard (le tôlier s’appelait Bernard), une autre tournée s’il te plaît !

Et nous bûmes une autre tournée. Puis une autre. Puis celle du patron. On trinqua à la santé de Paulin, de Pedro, de Dadou (?), de la jolie Marine, du capitaine, à la santé de tous sauf ces maudits rouges (?). L’esprit embrumé par des vapeurs d’alcool, Pedro entonna les lacs du Connemara. Bernard et Marine chantèrent quant à eux une autre chanson de Michel Sardou qui m’était inconnue et dans laquelle il était question de tirailleurs sénégalais dans des colonies. Passé ce moment étrange et gênant, nous nous remîmes à boire. La soirée fut très arrosée, nos cerveaux restituant l’ébriété avec une précision à couper le souffle, et elle évolua comme évoluent les soirées entre amis qui se connaissent si bien qu’ils ne craignent aucun jugement. Comme ces soirées où les inquiétudes périssent, le laisser aller prime, où un rien suffit pour ravir les sens ; on frôle la plénitude et l’on se dit : « je ne veux pas que cette soirée se termine ! « .

Marine nous parla de la rivière et de l’ancien moulin à eau, un endroit enchanteur, presque magique quand la lune est pleine.

— Et la lune, elle est pleine ? demanda Pedro d’une voix suave.

— Je ne sais pas, répondit une Marine à l’œil mutin, il faudrait vérifier.

Et ainsi, nous prîmes congé de nos potes de l’auberge des Ferrailleurs non sans nous être auparavant adonnés à d’amicales et viriles accolades, puis suivîmes Marine en direction de l’ancien moulin, emportant avec nous par précaution deux cubis de Mareuil, une caisse de bières bon marché, et une petite prune qui, selon les dires de Bernard le tôlier, s’avérait encore plus traitre encore que le parti socialiste. Avec ce chargement, aucun risque que nous regrettions Hawaï.

*

L’ondulation de l’eau entraînait dans une danse les reflets d’une lune si grosse — je n’en avais jamais vu de telle — que nous n’eûmes besoin d’allumer la petite lampe à huile prêtée par Bernard. Nous étions, tous les quatre, Marine, Pedro, Paulin et moi, assis dans l’herbe, une couverture sur les épaules, buvant et parlant fort, nous interrompant seulement pour entendre le vent dans les arbres, le chant des insectes, ces mélopées (des sons préenregistrés nous confia Paulin plus tard) que nous offrait la nature sans espérer quoi que ce soit en retour — et bien plus belles que cette affreuse chanson de Sardou…— ou pour chercher le décapsuleur qui jouait à cache-cache dans les herbes hautes et s’améliorait au fur et à mesure…

— Alors, finalement, Paulin. On s’amuse, tu vois !

— Ouais, me répondit-il en toute sincérité. Ouais, c’est une soirée sympa. Finalement, Pedro avait raison d’insister de t’emmener.

— … Attends quoi ? Pourquoi Pedro a dû insister ?

Il s’étendit dans l’herbe, termina sa bière et jeta son mégot à l’intérieur. Et sans la moindre hésitation, sans que cela ne semblât réellement lui coûter, il me dit :

— Parce qu’au début, je ne voulais pas que tu viennes. Je l’avais dit à Pedro : « tu vas voir, il ne va rien dire comme d’habitude, et puis il va baver dans notre dos une fois que c’est terminé. Il ne peut pas s’empêcher de prendre les gens de haut, et de les juger.».

J’observais le silence, abasourdi par son franc-parler.

— Tu verrais comme Pedro t’a défendu, reprit Paulin. « Mais non ! Il n’est pas hypocrite à ce point ! Ou sinon, il a changé ! »

— Moi, je juge les gens ?

— Ouais, Moun. Ça se voit à la manière que t’as de nous regarder, tes petites remarques. Et le pire, c’est que tu règles tes comptes avec tes bouquins ! Ose me dire que le personnage de « Paulien » n’est pas inspiré de moi !

Inutile de préciser à l’attention du lecteur que notre discussion avait progressé dans le volume sonore et troublait à présent la quiétude de la nature. Nous n’empêchions pas Marine et Pedro de roucouler malgré tout… Et que je te demande ce que tu as comme hobby, et que ça glousse : « ha, moi, c’est la couture ». Bref.

— Je ne savais pas que tu pensais ça de moi, dis-je.

— Bah si. Mais ça nous empêche pas de passer des bons moments ensemble. Ma mère a un dicton pour ça : soit on ne supporte pas les défauts des autres et on s’étripe, soit on passe au-dessus, et on apprend à s’accepter.

— Ouais, c’est ça. Si ta mère a un dicton…

Je l’avais mauvaise. En bon revanchard, je préparai alors mentalement un chapitre dans lequel « Paulien » se couvrirait encore de ridicule…

— Tu fais la gueule, me lança-t-il après avoir passé un instant à me jauger, les yeux mi-clos comme deux fentes de boite aux lettres.

— Non !

— Si. Tu fais la gueule.

— Et alors ?

— Bon.

Paulin se redressa, épousseta l’herbe et la terre qui recouvrait ses vêtements d’un geste déterminé, puis se resservit un verre de rosé qu’il avala cul-sec. Et un autre, et encore un autre. Curieuse pointe de vitesse, songeai-je. Et quelle solennité dans le lever de coude, sec et précis, mais non sans une certaine poésie épique que le clair de lune soulignait. J’avais l’impression d’assister au combat de Siegfried contre le dragon, excepté que le dragon était un cubis de rosé. Et il continuait de se servir, l’animal ! Cinq verres qu’il enquilla en moins d’une minute, avec un air mi-sérieux, mi-snob ! Ne pouvant plus réprimer ma curiosité, je lui demandai :

— C’est quoi le projet ?

— Picoler à mort pour me barrer d’ici. Je préfère ça plutôt que de voir ta gueule.

— C’est ça ! lui répondis-je en me ravitaillant à mon tour au cubi. tu crois que tu vas te casser tout seul et nous laisser dans cette Vendée pourrie ?! Bah non.

Ma capacité à vous restituer les événements s’émoussa grandement à partir d’ici. Il me sembla que nous terminâmes le cubi en approximativement vingt minutes, se lançant mutuellement des regards de défi à chaque vidage de verre. Ça ne pouvait pas bien se terminer, n’est-ce pas ? Quand nous eûmes fini le vin et attaqué la prune, notre conversation se limita à boire, fermer les yeux, les rouvrir, et pester parce que nous étions toujours dans la simulation. Pedro et Marine ne s’inquiétèrent pas outre mesure de notre manège à base de « toujours là » et « ressers-moi » et « ça marche pas », batifolant comme les amoureux transis qu’ils étaient.

*

L’avantage de l’alcool c’est qu’il soigne plutôt bien la rancune. L’inconvénient, c’est qu’il troue la mémoire. Des bribes de souvenirs qu’il me restait, s’imposait l’image de Paulin et moi, bras dessus, bras dessous, titubant derrière Pedro et Marine en nous échangeant de grandes démonstrations d’amitié. « Toi, je t’aime, t’es mon pote ». « Ouais, on est des frères. ». Enfin, je me rappelle avoir suivi Marine et Pedro dans une petite habitation de style rustique à l’écart du village… Qu’étions nous sensés y faire ? Aucune idée…

— Chuuuuut ! gueula Paulin.

— Mais qu’est-ce qu’on fout là déjà ? demandai-je.

— Y’avait plus de prune !

Notez que j’écris ici toutes les consonnes. Néanmoins, si le devoir de précision devait guider ma plume, j’orthographierais ainsi : « yaaaaééé pu ‘e pruuuuuune ». Bref, nous déambulions tous les deux, Paulin et moi, dans un petit salon de maison de campagne, les yeux comme des stores de magasins en pleine fermeture. Comme des trous de pine. Nos gestes avaient un je-ne-sais-quoi d’erratique que je mettais sur le compte de la réalité virtuelle. Peut-être les batteries se déchargeaient-elles ?

Des bruits de conversation, que dis-je, des gloussements que nous identifiâmes comme ceux de Marine et Pedro nous parvenaient d’une chambre. Nous échangeâmes un regard malicieux, Paulin et moi.

— Hé, dis-je. On va les faire chier ?

(Pardonnez le langage de votre serviteur.)

— Ouaaaaais, répondit Paulin.

— Toi d’abord !

Je comptais sur Paulin pour se couvrir de ridicule — ce en quoi il excelle, comme vous le savez. Il se rendit sur la pointe des pieds dans la chambre dont la porte était entrouverte et hurla « Surprise ! » en l’ouvrant d’un coup. Il tourna ensuite vers moi un regard dépité.

— Ils ne font juste que parler.

— Ah, dis-je.

La chambre perdant subitement de son intérêt, j’investiguais les lieux en quête d’une bouteille de prune car il me sembla me rappeler que c’était l’objectif de notre venue chez Marine. Je découvrais alors dans la pièce jouxtant la chambre des tourtereaux une machine à coudre, un ancien modèle, ainsi que de nombreuses chutes de tissu blanc.

— Tu couds, Marine ?

Entre deux gloussements, Marine me répondit :

— Oui !

Paulin me rejoignit.

— T’as fini de fouiller chez les gens ? C’est malpoli !

— Et donc, tout ça, c’est le développeur chinois qui l’a codé ? Il a codé Marine aussi ?

— Ouep !

— Il est fort !

— Attends de voir mon univers. Il déchire !

— N’empêche, je suis bourré.

— Ouep ! Moi aussi. Bon, la prune !

J’ouvris un coffre en bois et découvris une collection de cagoules.

— Pas là.

J’ouvris alors la porte d’une armoire de laquelle surgit un tas d’autres cagoules. Toutes blanches.

— Ah ? Hé, Marine ! Question couture, tu ne fais que des cagoules ?

Elle ne répondit pas. Pire. Nous n’entendîmes plus le moindre bruit émanant de la chambre. Mes entrailles furent subitement remuées par un terrible pressentiment qu’il me fallait dissiper. Je m’emparai d’une des cagoules et la revêtis, puis faisant face à Paulin, je lui dis :

— À quoi je te fais penser ?

Sa première réaction fut d’éclater de rire. Il me dit :

— À un gars du Ku Klux Klan !

Sa seconde réaction fut de reprendre aussitôt son sérieux.

— Oh merde. Pedro !

*

Après que nous vîmes la chambre vide et la fenêtre ouverte, et alors que nous courrions tels des lièvres saouls dans la forêt en quête de Marine et Pedro qui demeuraient introuvables, je ne pouvais m’ôter cette question de l’esprit : Que se passait-il à la fin dans la tête de ce développeur chinois ? Paulin tentait de le contacter par le biais de son interface holographique. Quant à moi, mon devoir d’honnêteté envers toi, chère lectrice, cher lecteur, me pousse à te révéler que je n’étais plus capable de quoi que ce soit. La prune vivait dans mes entrailles et il suffisait de quelques foulées pour que je fusse pris d’une sacrée nausée. Je tentais bien d’éructer afin d’expulser les vapeurs d’éthanol…

— Mais coupe ta fonction sensorielle nom d’un chien ! me dit Paulin.

— Coupe quoi ?

— Mais c’est pas vrai ! Ouvre ton interface et coupe la fonction sensorielle, tu n’auras plus les effets de l’alcool.

Je marquai l’arrêt, Paulin me montra à nouveau les gestes. J’échouai à nouveau.

— Mais quel boulet !

Il se plaça dans mon dos et guida mes bras. Je ris aux éclats — J’en ignorai la raison, probablement le fait que j’étais chargé de plusieurs litres — en me laissant faire.

— On a jamais été aussi proche hein ?

— Ta gueule !

Il parvint à ouvrir mon interface au prix de nombreuses gesticulations. Et coupa la fameuse « fonction sensorielle ».

Il m’est difficile de vous restituer avec précision la sensation de quelqu’un qui … n’en a pas. Et si certains d’entre vous estiment que les petites choses telles la douleur, le toucher, l’odorat, sont superflues — pour les tâches quotidiennes, il s’entend, car vivre une vie sans les trésors sensoriels que sont la peau de l’être aimé, le parfum de la nature ou le palais d’un bon château Margaux n’est pas vivre une vie —, et bien ils se trompent. Mes fonctions motrices furent aussi efficaces qu’au réveil d’une anesthésie ! D’abord euphorique à la disparition de mon ébriété, je m’élançai tel un coureur olympique dans la prairie, fis un pas, puis un autre avant de réaliser que je me rétamais de tout mon long, ne sentant pas la terre sur mes pieds.

Paulin jugea le spectacle pathétique.

— Bon, je te le remets.

Il m’expliqua plus tard que pour marcher sans sensation, il faut de l’entraînement. Quel plaisantin, ce Paulin.

Ce fut donc bourré comme un âne que je repris ma course.

— N’empêche, lança un Paulin haletant, il n’y a que Pedro pour finir dans ce genre d’histoire. Il va finir par être le seul latino cramé par le Ku Klux Klan dans une simulation de la Vendée.

— Ne me fait pas rire. Les intestins.

Paulin avait toutefois raison. J’ignore, comme vous, s’il y a quelque part une conscience supérieure régissant les lois de l’univers. Mais si ce genre de grand architecte existe, Pedro a sûrement dû coucher avec sa femme ou sifflé sa bière dans un bistrot. Soyez également assuré(e) qu’aussi longtemps que nous serons ses amis, j’aurais des histoires de cette trempe à vous raconter, pour votre plus grand plaisir.

Et pour le mien aussi, au fond. Combien d’amitiés s’étiolent et se fanent dans le confort d’un quotidien bien rangé ? Nos destins ne se soudent guère à ceux des autres dans une vie où rien ne frotte. A l’inverse, dans l’aventure, dans la difficulté, dans l’accidentel, les liens que nous tissons brillent de mille feux et se solidifient. Certes, il y en a qui rompent, mais ceux-là n’étaient au demeurant pas si résistants qu’on l’imaginait. Oh, ne vous laissez pas embobiner par mes tournures précieuses, je n’invente pas la roue en disant que la difficulté révèle les vrais amis. Néanmoins, je crois important d’ajouter qu’elle améliore notre capacité à cultiver l’amitié.

Bien ! Dépêchons nous de retrouver Pedro avant qu’il ne découvre à quoi ressemble un barbecue de l’intérieur !

— Regarde, on dirait que c’est éclairé par-là ! fit Paulin.

Je remarquai aussi dans la nuit noire une vague lueur rougeâtre provenant du village. Et plus nous nous approchions de la place de l’église, plus des échos de voix chantant d’exotiques psaumes nous parvenaient…

*

Suivant la lueur et les étranges litanies, nous retrouvâmes donc Pedro sur la place de l’église, ainsi que toute la population de Benet, probablement. Je dus avouer que, pour l’occasion, ils avaient mis les petits plats dans les grands (s’ils avaient fait preuve d’un sens aussi pointu de l’organisation pour nous accueillir, nous aurions été aux anges). La population complète – je suppose – toute de robes blanches et cagoules pointues, marchait en cercle une torche à la main.  Paulin et moi grinçâmes des dents à la vue des deux enfants moches ; ils avaient beau porter la même panoplie douteuse que les autres convives, leur petite taille ainsi que les pierres qu’ils tenaient dans les mains les trahissaient. Mais ce fut surtout l’imposante croix de bois dressée sur le parvis et entourée de paille qui m’impressionna. On a beau dire ce qu’on veut, le Ku Klux Klan a l’art du spectacle. Dans la foule, nous reconnûmes sans peine Pedro, le seul à ne pas porter de cagoule. Bien que quatre villageois l’encerclaient, je supputai avec la ferme intention de l’escorter jusqu’à sa destination finale, il ne me semblait pas qu’il fût plus affolé que cela. Il nous adressa d’ailleurs un petit salut de la main en nous apercevant.

— Hé les gars ! Marine nous invite à une fête de village ! Et je suis l’invité d’honneur !

Je demandai à Paulin :

— Il sait faire le truc qui stoppe les sensations ?

— J’espère pour lui.

— Il vaudrait mieux qu’on le libère avant ?

— Je pense que ça vaut mieux.

A peine eut-on terminé notre petite discussion qu’une dizaine d’encagoulés armés de fourches nous encerclèrent. Je levai les bras en leur criant :

— Je suis caucasien !

Espérant que cela nous fasse gagner un peu de temps. Paulin s’activait quant à lui sur son interface, résolu à contacter le développeur chinois avant la cuisson de notre ami. De temps à autre, lui et moi levions en direction des enfants laids des yeux luisant d’intentions hostiles.

En mon for intérieur, je blâmais mon peu de connaissances en ce qui concernait la culture suprémaciste blanche. Faisaient-ils un discours avant de brûler vif les malheureux ? Y avait-il d’abord une sorte d’apéritif dinatoire ? Ces questions, aussi anecdotiques paraissent-elles dans la vie de tous les jours, revêtaient une importance cruciale à mes yeux en cet instant. Je n’eus toutefois guère le loisir de me renseigner car un homme encagoulé à la voix gutturale prit la parole :

— Mes chers amis, aujourd’hui, c’est le châtiment !

« Châtiment, châtiment ! » scandèrent les riverains. Je frissonnai d’autant plus que Pedro, qui jusqu’alors n’avait pas vraiment réalisé l’utilité de la grande croix de bois surmontée de brindilles arrosées de combustibles, écarquillait désormais les yeux. Tout imbibé qu’il était, il venait surement de comprendre le sort que les encagoulés lui réservaient.

Je lui souhaitais mentalement bon courage, quand soudain, une lumière inonda la place. Face à nous, sous les yeux terrifiés des villageois, apparut un chinois, nimbé d’un halo doré. Il nous dit :

— 你好,我是管理员

Paulin jura.

*

L’apparition en grandes pompes du développeur chinois eut pour effet d’accélérer le rituel. Toutes fourches et torches pointées vers le séant de Pedro, les villageois de blanc vêtus le guidèrent vers la grande croix pendant qu’un zigoto arrosait abondamment la paille d’alcool de barbecue… Le malheureux pressait tellement le bidon qu’il allait surement s’embraser avant notre cher ami à la première étincelle projetée.

Puis il se passa deux événements aussi surprenants que simultanés. Le premier survint sous la forme de petites lettres flottant dans l’air non loin de la bouche du chinois. Paulin avait donc trouvé la fonction « sous-titres français » ! Il s’ensuivit une discussion entre techniciens de haut-vol et dont votre serviteur vous épargne la retranscription — d’autant plus qu’il était trop saoul pour lire et qu’il n’en n’avait rien à carrer, tant le second événement relevait de l’épopée… ou du capharnaüm.

Pour faire simple, Pedro fit ce qu’il savait faire le mieux : se métamorphoser en véritable agent du chaos. Bravant le danger, frôlant l’inconscience, mû par un élan héroïque, notre ami s’empara de la fourche du premier villageois et, adoptant une posture de guerre, il s’écria :

— C’est putain de trop bien !

Suivi d’un borborygme guerrier qui m’émut. Il se mit à jouer de la fourche tel un bretteur hors-pair et parvint à piquer la cuisse de l’un de ses assaillants. Du reste, vu de loin, il me semblât que l’incendie débuta de cette manière. Le blessé porta la main gauche à sa cuisse, cette même main tenant une torche, et découvrit à son grand regret que Marine n’avait pas cousu de tenues ignifugées.  Il s’embrasa si vite que Pedro eut un mouvement de recul, percutant involontairement l’arroseur de croix qui se trouvait derrière, échappant le bidon. L’alcool jaillit en une gerbe tournoyante et arrosa les badauds, les punissant par le feu pour avoir assisté à cette cérémonie barbare. On y vit bientôt comme en plein jour, les encagoulés se roulant au sol et embrasant à leur tour les autres convives. Pedro, quant à lui, était miraculeusement passé entre les gouttes et riait comme un gosse au milieu des hurlements qui déchiraient la nuit de Benet, en Vendée. Il venait de sauver sa peau tout seul, comme un grand. Je frémis et déplorai que l’odeur ne fut pas à la hauteur du spectacle visuel. Je hélai néanmoins Pedro :

— Éloigne-toi des flammes ! T’es tellement bourré que tu vas exploser, haha !

Le chinois se retourna sans s’émouvoir. Puis, d’un claquement de doigt, tel un démiurge, il figea le temps ! C’est une chose singulière que de voir toutes les flammes s’immobiliser, les oiseaux s’interrompre en plein vol et le tôlier des ferrailleurs paralysé dans une expression comique de stupeur – comme le laissaient supposer ses petits yeux écarquillés luisant derrière sa cagoule pointue, du moins.

Puis, toujours auréolé d’une lumière chaude tel le personnage central d’une peinture flamande, le chinois nous dit :

— Merci d’avoir visité mon univers, n’oubliez pas de me laisser un commentaire et un pouce bleu sur virtual-guide.com, et partagez !

— virtual-guide.com ? C’est quoi ? demanda Pedro qui venait de se faufiler entre les flammes figées pour nous rejoindre.

— Un guide de vacances virtuelles en ligne, répondit le chinois.

— Merde ! Ça existe déjà ?

*

Une semaine plus tard.

J’avais le spleen en ce vendredi soir. Des tracas de la vie quotidienne, d’une banalité qui les rend inintéressants à coucher sur papier. Accoudé à la fenêtre donnant sur la Défense, le temple où l’on s’agite pour le grand vide, je songeai à notre folle société et au terrible don qu’elle avait de taire nos âmes d’enfants… Regarde, Ô univers, ces pathétiques humains qui s’entre-déchirent et s’échinent à bâtir un monde dont ils oublient souvent que, tel un mandala, c’est l’impermanence qui le caractérise et qui — et c’est bien cela l’essentiel— confère à toute vie sa beauté, une beauté qui ne saurait s’épanouir dans la vaine et stupide envie d’immortalité, pas plus que dans l’éphémère de la société de consommation, folle croyance selon laquelle rien ne peut s’épuiser et l’homme se serait rendu maître de la nature, remarque, mais…

Je perdis le fil de ma pensée. Le spleen me pousse toujours 1) à faire de trop longues phrases, 2) à verser dans la philosophie de comptoir. A vrai dire, de ma longue tirade, je ne retins que le début sur l’âme d’enfant et, par conséquent, pensai à Pedro. Pedro, lui, avait conservé cette furieuse candeur, ce jeune chien fou ! Sur Facebook, il avait posté un selfie avec, en fond, la croix embrasée de la place de l’église du village virtuel de Benet avec, en légende : « Bottage de culs ! Moi : 1. Ku Klux Klan : 0 »

Ah, ces fameuses vacances en Vendée (qui ne durèrent au fond qu’une demi-journée) ! Il ne m’en fallut pas plus pour appeler Paulin et Pedro et leur donner rendez-vous au Bouillon Belge afin de se remémorer ensemble cette folle épopée.

Paulin, ponctuel comme à son habitude, m’attendait à la petite table du fond. Nos pintes servies, nous attaquâmes le bilan.

— Figure-toi que j’ai gardé contact avec le chinois. Je lui ai demandé comment il s’y était pris pour créer des personnages racistes aussi crédibles.

— C’est vrai qu’ils étaient bien faits, commentai-je.

— Et bah justement, l’idée lui est venue pendant un séjour en France, avec un ami Noir. Selon lui, question racisme, on est une excellente source d’inspiration. Et pour le Ku Klux Klan, il m’a dit que les vêtements étaient faciles à modéliser…

— Et bah…

— Oh, au passage, désolé pour la tunique défectueuse.

— Et moi, désolé pour, heu… la tunique.

— T’inquiète, me rassura-t-il avec un clin d’oeil, elle est comme neuve. Le pressing et la pinte, c’est pour moi.

Nous observâmes le silence un instant, profitant du tumulte enthousiaste des jeunes gens jouant aux jeux de société à la table jouxtant la nôtre. Puis Paulin dit :

— C’est de la merde ces vacances virtuelles, hein ?

— Mmhhhh, je ne serais pas aussi catégorique. Je veux dire, on a appris plein de choses à notre sujet. Regarde Pedro, il nous a fait une sacré démonstration là-bas !

— Avec ses gros doigts…

— Non, t’as raison. C’est de la merde, les vacances virtuelles, rétorquai-je.

La conversation dévia sur Pedro, ses compétences insoupçonnées de bagarreur et son histoire au fond un peu tragique avec Marine. Puis, quand nos pintes furent vides et qu’il fallut choisir qui payait la prochaine tournée, ce bon vieux Pedro arriva.

— Salut les gars ! Alors, prochaine destination ?

— Tu veux remettre le couvert ?! lança Paulin.

— Ouais, j’ai même trouvé un truc qui plaira à Moun ! Un univers Fantasy.

Paulin m’implora du regard. Je l’entendais presque psalmodier « dis non, dis non ».

— Mhhh, de la fantasy… murmurai-je.

 

FIN ?