Suite de Sadiques 2/3


 

Il faut que j’arrête de ressasser cette matinée. Ce n’est pas bon… Pas bon du tout. En silence, nous gravissons la Rocheuse est, espérant tous parvenir à l’aiguille avant la tombée de la nuit. On n’entend que le bruit de nos pas, et de temps à autre l’air qui siffle en s’engouffrant dans la brèche que nous empruntons. Rien ne vit ici, pas même le plus vivace des chiendents, un foutu paysage désolé que le ciel croit bon d’imiter en se teintant de gris, histoire de nous préparer une seconde averse. De temps à autre, je jette un œil en haut des falaises escarpées qui nous surplombent à gauche et à droite, mitigé entre la crainte d’une embuscade et le soulagement dû à la hauteur ; un sadique qui rate son coup finirait simplement par s’écraser comme une merde.

Puis, dans le crépuscule, accueilli par une bonne gifle de froid, nous arrivons à l’aiguille, ce sommet rocailleux qui ne paie pas de mine, mais qui concentre pourtant les espoirs de nombreux survivants. Combien d’entre eux ont-ils atteint ce point ? « De l’aiguille, tu peux voir EDEN et la fumée de ses cheminées. Dors-bien et prépare toi pour ton ultime journée en enfer » murmuré-je, sans parvenir à me rappeler du visage de l’homme qui m’avait raconté ça. L’obscurité qui commence à nous envelopper, nous prive du spectacle qu’est sensée offrir l’ancienne mégalopole en contrebas. Demain matin, peut-être.

On va camper ici, lance Karen en se délestant de ses affaires.

Je l’imite et pose mon barda non loin d’un petit rocher. Quand je passe à sa hauteur, elle me lance un sourire timide. Elle me parait plus pâle que d’habitude. L’estafilade qu’elle présente le long du bras a l’air profonde et nous n’avons plus de bandelettes dans nos affaires. Je crains que ça ne s’infecte vite, même en dépit du froid.

Ça va aller ? lui demandé-je en avisant sa blessure.

Haussement d’épaule.

Il faut.

Et elle ajoute en esquissant un geste du menton vers l’est, le versant du mont et la pleine obscurité en guise de panorama :

EDEN est à une journée d’ici. Qu’est-ce qui peut nous arriver en une journée ?

Je m’apprête à répondre à sa plaisanterie quand la professeure la hèle.

Toi et Julian partagerez la tente. Tim et moi prendrons le tour de garde.

Karen m’interroge du regard, l’air de me demander si ça ne me dérange pas. Je hoche la tête.

Vas-y. T’es trop fatiguée pour tenir debout.

Ouais… merci.

Au loin, je vois Julian s’affairer à déplier la toile de tente. Il n’a pas dit un mot depuis la disparition d’Aaron. Il doit vivre l’enfer. Karen part le rejoindre. J’espère qu’elle trouvera les mots pour apaiser sa douleur.

Tu as remarqué qu’il marchait mieux à la fin ?

La  voix de la professeure m’agresse, aussi chaude et bienveillante soit elle. Je me retourne et la fixe avec l’impression de voir en filigrane sur son visage sans âge celui du petit Aaron, au moment où les sadiques l’emportaient.

Julian a repris le combat. La maladie recule.

Bah tiens…

Elle se pince les lèvres, réalisant sans doute que le souvenir de ce matin me reste en travers de la gorge.

Je vais aller chercher des couvertures, lui réponds-je.

Te bile pas. On va faire un feu.

Un feu attirera les sadiques.

Il n’y a pas de sadique dans la zone.

Ton foutu don, hein ? Il n’a pas servi à grand-chose ce matin.

Elle s’assoit en tailleurs et sort de sa poche un petit dispositif que je ne parviens pas à identifier. Elle tapote dessus et, devant mes yeux écarquillés, des buches apparaissent comme par magie, et se mettent aussitôt à rougir.

J’ai pris un grand risque ce matin, me dit-elle pendant que mon regard se perd dans les flammes naissantes. En tuant la femme. Tu ne peux pas imaginer. Je vais surement devoir disparaitre de ce monde. Avant demain.

— Que

Alors écoute moi, enchaîne-t-elle sur un ton impérieux. Je suis sérieuse quand je te disais que je n’avais pas le choix. Le gamin portait quelque chose en lui, tout comme son père et sa mère, quelque chose que j’ai placé en eux. Pour cette raison, je ne pouvais pas me permettre qu’ils soient grignotés par la maladie.

Tu es en plein délire… T’as des « pouvoirs », peut-être, ok. Mais ça…

Je me lève. Je dois marcher. Je fais les cents pas.

Mais ça, c’était dégueulasse ! C’était ignoble. M’empêcher d’aider le gamin !

C’était ça, où la maladie finissait de l’emporter ! Et Ils l’auraient récupéré, auraient fouillé son…

Elle s’interrompt. Dans cet instant de silence, je me prends à secouer la tête et à murmurer, autant pour elle que pour moi :

Je pensais que t’étais un foutu monstre, mais non. T’es juste folle.

Elle encaisse ma remarque sans broncher. Je distingue l’éclat du feu brillant dans ses deux yeux qui me scrutent.

Deux heures s’écoulent sans que l’on échange quoi que ce soit. Je me focalise sur le job. Surveiller. Ranger mes affaires. Il y a une puissance dans les taches simples, une prise de conscience de notre rapport au monde dépouillé de tout travestissement. Les tâches manuelles nous rappellent qui nous sommes au fond, des organismes vivants dont les multiples actions consistent seulement à sauver leur peau et celle de leurs alliés proches. Point.

La toile de tente remue et Karen en émerge, tenant un fusil à canon scié comme on tient un nouveau-né. Je ne vois pas d’image plus simple pour symboliser notre vie. Auparavant dirigée vers la transmission, désormais vers la simple préservation.

Je vais essayer de dormir, dis-je.

*

Il règne une chaleur infernale dans cette toile de tente, à moins que ça ne soit ma crainte des petits espaces qui fait grimper ma température.

Quand mes yeux s’ouvrent, je réalise que je ne suis pas seul. Par réflexe, je me recroqueville, colle mes genoux au niveau de mon menton et sens, trop tard, que je viens de rouvrir la plaie.

La professeure se trouve juste à côté de moi. Je distingue juste, par la lueur de la lune et mes yeux s’habituant à l’obscurité, ses cheveux argentés relâchés puis son menton fin. Elle pose sa main sur ma joue.

Ma raison m’indique d’abord de la repousser, mais une force sourde émanant de mon bas ventre s’invite dans la partie et la remporte haut la main. Je n’y peux rien. Je l’embrasse et retire sa tunique, ma plaie qui me lance n’est plus qu’un lointain souvenir. Il y a quelques errements dans nos baisers que l’on sent, l’un comme l’autre, relever du plus stricte et violent relâchement, sans union symbolique d’aucune espèce. Ça ne nous arrête pas pour autant. Le regard de la société que l’on sentait même isolés dans une chambre n’existe plus depuis trois ans.

Je la saisis par la taille, ses côtes saillantes sous mes doigts et la bascule, l’allonge et mes mains effleurent d’abord son ventre puis caressent ses seins. Dans l’espace exigu, je patauge comme un adolescent avec la question du pantalon et parviens, non sans mal, à m’extraire de son carcan. Elle passe ses bras autour de moi, me plaque contre elle, je sens son étreinte se raffermir quand je la pénètre. Nous laissons nos corps, l’un comme l’autre, prendre le dessus, et récupérer chacun ce que l’autre peut lui offrir.

Essoufflé, je lui demande d’ouvrir, de laisser entrer l’air. On suffoque ici. Elle s’exécute avec un petit rire réprimé. Et finit par s’allonger à côté de moi.

Je ne te dis pas la vérité, Tim.

Je ne parviens pas à parler. Entre son attitude glaciale lors de cette matinée atroce, et notre coït sauvage, un décalage est né et il me bloque.

Je l’ai révélé à Emma, la femme qui se trouvait dans le sous-sol, elle a abandonné le combat. Je l’ai révélé aussi à d’autres et ils ont fini par échouer. Je sais maintenant, aussi cruel que ça peut paraitre, qu’il faut que vous l’appreniez de leur bouche, à EDEN.

Tu racontes quoi là ? soufflé-je.

Peu importe que tu me crois ou pas, retiens juste ça.

Elle se relève et se penche de manière à ce que je sente son souffle.

Dans la pièce blanche, ne montre aucune émotion. Répond seulement par oui, ou non. Peut-être, alors, tu passeras de l’autre côté.

L’autre côté… ?

Je m’aperçois que je marmonne, ma mâchoire me semble paralysée et une fatigue surnaturelle m’accable.

On se retrouvera là-bas, pour la prochaine étape.

Elle ponctue son discours délirant d’un rictus mélancolique.

Au rang des théories improuvables, il y en a une qui m’a toujours paru amusante…

Mes yeux se ferment et avant de sombrer j’entends la voix de la professeur.

Peut-être suis-je un rêveur, et rien de tout ceci n’est réel. Peut-être même suis-je le rêve d’un autre ? Comment le prouver.

*

Le son étouffé des bourrasques me réveille. Finalement, alors que je cuisais hier, je frissonne ce matin. Merde. Il fait complètement jour. J’ai flingué un tour de garde. Je m’en veux pour Karen. Je me rhabille, cherche la crosse de mon arme de poing, toujours placée non loin de ce qui me sert d’oreiller, vieille manie obligatoire, et me plie en deux pour sortir. Putain de plaie.

Karen et Julian profitent du point de vue qu’offre l’aiguille sur l’ancienne mégalopole. Je vois leur silhouette en contre-jour, et le soleil qui se détache du panorama complet en contrebas. Que des ruines… Notre destination.

Ils se retournent alors que je m’approche d’eux.

Où est la professeure ? leur demandé-je.

Partie, répond Karen. Elle ne cherche pas EDEN. Et EDEN ne doit pas la trouver.

Je fronce les sourcils. Elle renchérit :

Ce ne sont pas mes mots. C’est ce qu’elle m’a dit avant de décamper.

Je m’en serais douté. Je ..

Je ne sais pas quoi en penser. La pièce blanche. Les mots de la professeur surgissent. La femme du sous-sol, elle, savait. J’observe Julian. Est-il au courant ? Quand il tourne la tête, je suis sonné par la surprise en découvrant un homme nouveau. Sa peau ne porte plus les stigmates de la maladie, et ses yeux brillent de cette lueur déterminée qui étaient complètement éteinte lors de notre première rencontre. Fini le vieillard vouté, il donne l’impression d’un trentenaire bien charpenté à la barbe de trois jours. Une métamorphose qui me laisse pantois.

Bonjour Tim. Le plus dur est à venir, pas vrai ?

Pourtant, le son de sa voix trahit toujours tragédies qui ont émaillé son chemin, la dernière en date — Je m’en rappellerai toujours, l’ayant surement affligé plus que nous tous réunis. Incroyable que ce type se relève.

Non, je lui réponds. On a tous vécu le plus dur. On va juste continuer pendant encore une journée.

Les affaires sont rangées, il faut juste replier la tente…

T’en fais pas pour la tente. On n’en aura plus besoin. Et si on doit passer la nuit quelque part en dehors d’Eden, on aura suffisamment de coins pour se cacher là-bas.

Du menton, je désigne les vestiges de notre ancienne mégalopole.

Nous prenons la route.

*

 

Nous nous apprêtons à traverser l’ancienne métropole. Le paysage se métamorphose au moment où nous passons la grande porte. Elle n’est plus qu’une ruine, un entassement erratique de pierres anciennement sculptées, les visages qu’elles représentaient érodés au point de n’être plus que des boules dont les creux et les bosses rappellent vaguement leur ancien modèle, probablement des hommes importants par le passé, désormais des parodies dérangeantes de visages à l’expression torturée.

Une odeur de rouille émanant des carcasses de véhicules sur les routes sature l’air, me saute à la gorge et m’agresse. Nous marchons le regard braqué sur le sol, évitons les bris de vitre recouverts de poussière et de détritus qui jonchent le sol ne reflètent plus aucune lumière depuis longtemps. Ici, les sadiques ne sont plus l’unique danger. Les bâtiments vétustes qui nous toisent n’attendent que de s’effriter un peu plus et nous écraser sous leurs éboulis. Et la faune se concentre ici. Quatre pattes, trois pattes, huit pattes, rampante ou galopante, toute bestiole qui prolifère dans cette fange n’attend que nous. Les sadiques toutefois ne sont pas en reste, bien au contraire. Enhardis par la configuration verticale et labyrinthique que leur offre la mégalopole, ils y sont plus fourbes et plus agressifs que nulle part ailleurs. Cet endroit est un distributeur de mort.

Et pourtant, c’est dans cet enfer que se trouve EDEN. Notre ultime étape. Je prends les devants, inspecte chaque angle avec la peur au ventre. Julian ferme la marche. Nous choisissons toujours les rues les plus étroites, gagnant en discrétion ce que l’on perd en visibilité. Ce que j’appréhende le plus reste le nombre de sadiques. Qu’un ou deux de ces enflures nous surprennent, on pourra gérer, comptant sur leur envie de prendre leur temps et leur plaisir avant d’en finir avec nous. Mais si on tombe sur une bande, adieu EDEN. Je me refuse à ça. Pas si proche du but.

Nous continuons de progresser dans les veines de ce cadavre de ville. Deux heures, puis trois sans rencontrer âme qui vive. A la quatrième, j’interroge mes deux compagnons du regard. Cet état d’alerte permanent est en train de les ronger aussi efficacement qu’un acide attaque l’acier. Il faut trouver un coin caché dans lequel on peut prendre une pause. Et parler. Même pour ne rien dire. Curieux. Tandis que la communication s’avérait inexistante avec les autres groupes de survivants, nous finissions peu à peu par ressembler à des zombies, des coquilles vides ne sachant que répéter inlassablement « nous marchons vers l’est », nous commençons à nous animer, à vouloir conquérir à nouveau notre humanité. Est-ce l’effet de la proximité d’EDEN ? Je veux le croire. Je veux croire que notre besoin de délier nos langues, de dire qui nous sommes, provient de l’espoir. Demain, peut-être, nous pourrons exister en tant qu’humains.

Ce truc, là, dis-je en pointant l’entrée d’un bâtiment croulant dans une cour intérieure.

Une ancienne salle d’arcade en réalité virtuelle, reprend Julian.

À l’abri des regards. Soit infesté de sadiques, soit vide. Il faut tenter le coup. Les autres ne tiendront pas jusqu’au bout sinon. Karen acquiesce.

Tim et moi allons jeter un œil. Tu fermes la marche Julian.

D’accord.

Nous pénétrons, Karen et moi, dans la cour intérieure. Furetant alentour, je remarque l’abondance de fenêtres en hauteur, autant de postes de tir potentiels avant d’atteindre la salle d’arcade. C’est trop dangereux. J’agrippe Karen par le bras, et fais « non » de la tête. Elle me répond alors en désignant en silence un petit corridor qui semble contourner la cour et, qui sait, débouche peut-être sur la salle d’arcade.

J’y vais en éclaireur, avance pas à après pas avec un poids monumental sur mes épaules, comme si j’étais responsable de la vie de mes compagnons. Au bout de ce couloir à ciel ouvert et aux murs recouverts de tags ayant perdu depuis longtemps toute signification, je vois une herse mécanique du genre qu’avaient les anciens magasins, ouverte. Nous ne pourrons pas nous barricader avec cette dernière, tant ces trucs font un boucan monstre. Au moins, c’est à l’abri des regards.

Je retourne voir les autres et leur fais signe de m’emboiter le pas. De retour devant l’entrée, peut-être celle de la salle d’arcade, j’attends le feu vert de mes compagnons. Et on s’y engouffre.

Dans la demi-pénombre, on inspecte les bornes éteintes et braque nos armes derrière. Toujours négatif. Il semble n’y avoir personne. Je manque de trébucher sur les câbles d’un ancien casque de réalité virtuelle qui traine. De nombreux autres spécimens de cet ancien dispositif jonchent le sol.

Il n’y a personne, lance Julian.

Pas mieux, répond Karen.

Prenons une pause.

Nous nous sommes tous arrêtés, mus par le même besoin, celui de parler, de vider son sac, comme si on sortait les vieilles fiches d’un classeur pour enfin les archiver dans un coin où on ne les reverrait pas. Peut-être pour une fois dans ma vie, je me projette. L’existence pourrait-elle ne pas se résumer pas à fuir les sadiques ? Je me surprends à rêver que, peut-être, nous pourrons construire après ça. Oui. Je me surprends à rêver.

Et comme un con, je suis bien incapable de formuler. Je me console en observant que je ne suis pas le seul. Karen et Julian se regardent, puis me regardent, et personne ne dit rien. Tout le monde digère. Et au fond, tout le monde comprend à quel point son parcours est semblable. Comment rompre le silence ? Comment faire ce que nous croyions impossible de faire depuis l’avènement des sadiques ? Comment reconquérir ces parties de nous que ces ordures ont annexées ? Ces fonctions inhérente à notre nature sont aussi éteinte que les bornes d’arcade qui nous entourent. Quand je repense aux derniers jours, je réalise que seule la professeure parlait d’autre chose que du voyage et de la survie.

La professeure… j’ouvre finalement la bouche.

Qui est-elle ?

Et Karen, le menton emmitouflé dans son pull, commence à me parler de sa rencontre avec la professeure. Une rencontre semblable en tout point à la mienne. Naturellement, nous digressons sur la pièce blanche, et toutes les autres bizarreries qu’elle pouvait raconter. Puis nous finissons, peut-être était-ce là l’objectif premier de la professeure à moins qu’elle ne soit complètement folle, par converser à son sujet. Tout y passe. La pièce blanche, son opinion sur les sadiques, son mystérieux don. Et personne n’en sait plus que moi. Karen nous narre enfin une discussion qu’elle a eue avec la professeure, peu de temps après leur rencontre.

Elle m’a demandé si je croyais en un dieu. J’ai dû lui répondre quelque chose du genre : non. Je n’y crois pas. Je ne crois pas en une entité capable d’abandonner ses créatures à un sort aussi atroce sans abattre sa punition divine sur les sadiques.

Et qu’est-ce qu’elle a dit, après ?

Karen lève les yeux.

Je m’en rappelle. Mot pour mot. « Moi j’y crois. Je crois même que c’est précisément son objectif. Toutes les lois de cet univers, ces survivants qui se rendent à EDEN, que la maladie ronge quand ils refusent d’avancer, que les sadiques brisent s’ils ne sont pas suffisamment forts ou futés, tout ça m’a l’air d’un plan cosmique rudement bien conçu, non ? » Je lui ai répondu qu’un dieu aussi cruel ne mériterait qu’un seul sort. Une balle entre les deux yeux.

*

Nous partons. Plus que trois heures de marche. Nous reprenons notre périple dans les méandres des buildings effondrés, nous efforçons d’emprunter les plus petites ruelles. Je remarque le sourire de Julian. Il y croit. Il a toutes les raisons d’y croire. Et son sourire finit par nous contaminer quand le sommet du titanesque dôme d’EDEN se révèle à nos yeux, entre deux colonnes de béton.

Si proche.

Julian me passe devant. Il quitte l’allée obscure à la hâte pour embrasser la construction du regard. Karen semble courir après lui pour le retenir. Je réagis bien trop tard. Un sentiment atroce me tord l’estomac.

Il réalise trop tard l’imprudence qu’il vient de commettre. Il vient de mettre le pied dans une gigantesque avenue, à la vue de tout ce qui peut se trouver là…

Une détonation retentit. Devant nous. Puis d’autres derrière. Julian se retourne vers nous, le visage déformé par un rictus d’effroi. Ça pétarade de tous les côtés et je comprends ce qui se trame désormais. Ces ordures sont en train de communiquer. À base de tirs de je ne sais quelle machine de mort, ils indiquent notre emplacement à toute la communauté des tortionnaires.

Je prends la main de Karen.

Combien d’après toi ? Je hurle.

??

Combien de kilomètres ?!

— Deux. Maximum.

Elle respire bruyamment et se cramponne à son fusil à canon scié. Je soulève la bretelle de son havresac et essaie de lui retirer. Elle m’en empêche avec sa main.

Qu’est-ce que tu fais ? Il y a le fusil antichar là-dedans !

Il faut qu’on se casse, vite ! Qu’on sème ces ordures. Julian !

Il accourt vers nous. Je l’entends psalmodier « merde, merde, merde ». Je le hèle une nouvelle fois pour qu’il m’écoute.

Est-ce que t’as vu une autre ruelle, une impasse ou un truc dans la grande avenue ?

Je crois… Il y a comme un… comme un entassement de bagnoles et plusieurs ruelles derrières. Elles doivent mener vers le dôme mais j’en sais rien !

Je pose mes mains sur mon visage. Je ne veux pas crever ici. Hors de question de crever. Je sais très bien qu’il ne faut pas prolonger l’attente ici, que le départ n’en sera que plus difficile. La peur ne doit pas nous paralyser.

C’est le moment que choisit un sadique pour apparaitre à l’angle de la ruelle juste derrière nous. Une fille rousse en tablier, les lèvres peinturlurées d’un rouge criard et posé maladroitement, un pistolet dans chaque main.

Quel merdier. J’empoigne à nouveau la main de Karen et détale aussi sec. Je débouche sur l’avenue. Un coup d’œil en arrière, Julian nous file le train.

J’en repère. Plein. Il y en a partout. Ils se marrent, certains commencent à avancer au trot puis à sprinter dans notre direction. Je prends appui sur mes jambes, bondis au-dessus d’un cadavre de bagnole, espérant que les autres suivent. Espérant… non, je n’ai pas le temps d’espérer quoi que ce soit. Je suis un animal qui détale, c’est tout. Le cœur emballé, la vue qui se trouble dans l’affolement, je me dis que je vais crever d’une crise cardiaque.

Au moins, ils ne m’auront pas vivant.

Je bifurque, m’engage dans une ruelle, cours dans le dédale. Trois formes qui remuent face à moi. Je presse la détente comme un dingue, entends la poudre crépiter derrière moi. Putain, Karen. Elle a manqué de me coller une bastos, en se débattant derrière, aux prises avec…

Julian hurle.

Tim ! Ils nous bloquent le passage.

Merde !

Je me retourne. Karen et Julian sont dos à dos, aux prises avec deux albinos, peinturlurés style Mataï qui poussent des cris rauques en agitant des machettes. Et d’autres dont je ne vois pas la tronche, seulement les jambes dans la mêlée. Des coriaces. On les troue et ça se referme aussitôt. La poisse. Ils nous ont pris en tenaille.

Subitement. Je réalise un élément crucial. Une putain d’épiphanie. C’est donc ça la solution. Ne pas les laisser te capturer, te paralyser, te maîtriser, à n’importe quel prix. Se battre comme un foutu frénétique, mordre griffer, pousser des hurlements. Simple. Les surpasser en sauvagerie et en sadisme.

Je charge en me disant que si c’est le dernier assaut de mon existence, autant qu’il retentisse dans un festival d’adrénaline. Je tire à tous va, vide mon chargeur sans bien savoir si j’ai touché ne serait-ce qu’une fois ces crevures. Pas grave, j’attrape Karen par le dos l’attire vers moi, ordonne Julian à bondir au moment propice pour nous rejoindre.

Deux kilomètres. Très bien. Ça sera deux kilomètres explosifs. Je refais face aux trois qui avaient pris un ticket pour me refroidir et leur lance un sourire carnassier. Par chance, une machette abandonnée par l’un des forcenés se trouve à portée de main. Je la ramasse. Sa surface reflète le visage de Karen, une expression de stupeur.

Pourquoi ils sont aussi lents ?

Je pense qu’on leur fout les jetons, dis-je en avançant.

Et, comme pour corroborer mes propos, voilà notre trio d’assaillants qui tourne les talons et disparait dans le dédale de ruelles.

Putain, non. Vous ne vous en sortirez pas comme ça. Vous m’avez pris Aaron. Deux fois. Je vais vous le faire recracher. Deux fois.

Je m’élance à leur poursuite, m’engage avec Karen dans une rue recouverte de détritus. Une odeur de moisi nous choppe le nez et la gorge, manque de nous arracher un haut-le-cœur.

On avance, Julian derrière nous, et je marche sur un truc. Un truc un peu en hauteur, je manque d’ailleurs de trébucher dessus. Et un cliquetis mécanique retentit.

*

Qu’est-ce qui nous a pris ? Ce tapis d’ordures aurait dû nous stopper. Tout comme la réaction étrange des sadiques. Je maudis mon manque de vigilance.

J’aimerais dire que ça se passe comme dans un film, que tout se déroule au ralenti, que la musique commence. Honnêtement, non. Dès que J’ai entendu vrombir les mines à hélices, j’ai sauté contre une poubelle. Je n’ai rien entendu d’autre. J’ai juste vu Karen basculer en affichant une mine ahurie. Aussitôt, j’ai couvert mon visage avec mes avant-bras, comme si ça pouvait changer quelque chose, et j’ai attendu mon heure. Finir comme Stallman. Peut-être même plus rapidement.

Et Karen a poussé un hurlement à déchirer l’âme. Les hélices continuaient de ricocher comme des fées de mort, sifflaient comme un feu d’artifice. Ping Ping, contre les murs dans un cataclysme de poussière. Jamais plus hautes que le genou d’un homme. Elles n’auraient pas intéressé les sadiques si ça avait été le cas. Puis les tintements sont devenus plus mates et les hélices ont terminé leur trajectoire en rebondissant, fumantes, une dernière fois, sur le sol.

J’ouvre les yeux et baisse les bras. Le pire, dans cette histoire, c’est je suis un putain de miraculé. C’était ma faute. C’était ma faute, ça. Karen est allongée sur le sol. Ses deux jambes sectionnées en dessous des genoux.

Julian s’est précipité vers elle, comme un héros qui sauve un gamin des flammes. Il l’a relevée en la prenant par-dessous les bras. Pauvre Julian. Il n’a pas encore réalisé. J’entends Karen gémir, dents serrées, pousser de longs râles.

Il la prend sur ses épaules. Elle tremble. L’état de choc ne va pas tarder, puis les convulsions et s’ensuivra la perte de conscience. J’ignore même s’ils seront capables de lui sauver la vie à EDEN…

Il faut continuer ! Les sadiques vont rappliquer, s’exclame Julian.

Je hoche la tête, me relève tant bien que mal. On est proche, tellement proche…

On dévale une rue puis l’autre, on entend bien que ça piaille aux étages des bâtiments et qu’ils attendent de nous tomber dessus. Julian a ralenti la cadence, à cause de son chargement. Je suis à deux doigts de lui demander de la laisser là, aussi cruel que ça sonne. Mais je m’en abstiens quand, au détour d’une rue, j’aperçois une place dégagée.

Par-là ! je gueule.

Merde. Tiens bon, Karen. On est bientôt arrivés. Je m’engage. Et je vois EDEN.

Le dôme translucide bleu se révèle à nous dans sa monumentale architecture. Entre lui et nous, une place, des barricades en plomb, des hommes lourdement armés. Mon premier réflexe, et celui de nombreux autres survivants qui sont passés ici avant moi je parie, est de ne pas y croire. Peut-être s’est-on planté dans notre parcours ? Peut-être est-ce un repère de sadiques, voire même leur foutu QG…

Pourtant, non, nous ne nous sommes pas trompés. Je le devine quand je distingue le canon d’EDEN. Le fameux tube aux proportions gargantuesque qui surmonte le dôme faisant s’abattre le courroux des survivants. Il … Il nous vise. Je me dis d’abord qu’ils vont nous terminer, nous confondant avec des sadiques. Ça serait l’ironie du destin, hein ? Dans un bruit sourd dont l’onde sonore fait vibrer tout mon être, il crache une pluie d’ogives. Qui sifflent dans notre direction. Non. Vers la marée de sadiques qui se disent sans doute que c’est leur dernière occasion de nous grignoter. Certains tombent, d’autres s’accrochent. Ils sont presque sur Julian…

Nous nous approchons des barricades, on peut presque les toucher. Des hommes en kaki accourent vers nous, une vingtaine de gars au regard vide, armés de fusils colossaux. Je n’ai jamais vu ce genre de pétoire. Je ne saisis pas tout de suite leur manœuvre, mais comprends dans ma course effrénée qu’ils forment devant nous une sorte de couloir. Le premier rang pose genou à terre. J’ai envie de me boucher les oreilles, mais risque de perdre l’équilibre, vu la manière dont j’envoie mes jambes, comme un sprinteur qui veut arracher le record. Julian. Merde Julian. Accélère ! Laisse leur le champ libre !

Ils font feu. Ça tombe comme des mouches derrière nous. J’appréhende, crains qu’une balle perdue atteigne Julian. Karen, c’était ma faute, c’est moi qui dois prendre.

Je dépasse les premières lignes, les hommes s’agitent aussitôt. Ils referment le barrage. Je me retourne, le cœur prêt à exploser.

Julian est passé.

Nous sommes à EDEN. Ma vue se trouble. Des camions… tout autour de…

Une femme en tailleur … qui… Ils déposent Karen….. Ils la braquent…

Elle crie « non ». Ils tirent.

*

Par je ne sais quel étrange technologie, je tiens sur mes deux jambes quand je recouvre mes esprits. Je ne ressens plus rien qu’un état cotonneux, comme si on m’avait rafistolé dans tous les sens et plongé dans un bain d’eau chaude et salée. J’ai d’ailleurs des difficultés à ouvrir les yeux. À travers mes paupières, je perçois une lumière forte.

Quelle est cette odeur ? Un parfum fort, agressif. Un parfum de femme.

Je me décide enfin à ouvrir mes mirettes. Une pièce entièrement recouverte de carrelage blanc. Un bureau en bois noir, deux ordinateurs portables, et deux personnes derrières, avec un étrange dispositif sur la tronche. Une sorte de serre-tête bleu translucide, qu’ils portent comme des lunettes. Je vois la femme qui porte un parfum si fort que je me demande si elle n’a pas plongé littéralement dedans. Elle plisse les yeux sur son portable, comme si elle tentait de déchiffrer un truc compliqué.

Je m’attarde ensuite sur l’autre personne. Un gars moustachu en T-shirt rose, le même dispositif sur le nez. Il me jette un regard, pas longtemps, et se lève pour observer l’écran de la jeune fille.

T’as jamais fait de militaire ? lui demande-t-il.

J’ai une drôle de nausée. Ça ressemble au mal de mer.

Non, lui répond-elle la voix un peu juvénile, j’ai bossé dans les IA domestiques, mais jamais de militaire. En tout cas, c’est fou ! J’ai l’impression de les voir comme je te vois, comme s’ils avaient un corps et tout…

— C’est la dernière génération de casques VR, explique-t-il en tapotant sur le côté de son serre-tête. Hyper-réaliste, hein ? Bon, tu vas voir, c’est pas bien compliqué ! D’abord, tu coupes l’affectif. Sinon, ils paniquent, OK ? C’est là.

Il pointe du doigt un endroit sur l’écran.

Ah, ok.

Bon… je vais te faire celui-là, rétorque-t-il en tendant une main molle dans ma direction, sans m’accorder la moindre attention. Tu feras celui-là…

Celui-là qui ? Julian ?

… D’abord, tu vérifies les deux statistiques là, celle-là, et celle-là. En fonction de…

De quoi parlent-ils, putain ? On dirait deux spécialistes en oncologie qui parlent entre eux du cancéreux dans la même pièce en usant d’un jargon puant de spécialiste en oncologie. Tiens, on va couper là, et recouper là. Et, plus étrange, mes sensations s’estompent, mes muscles s’engourdissent. Je reste droit par je ne sais quel phénomène surnaturel. Les sensations engourdies comme après une anesthésie, pendant que ces deux déblatèrent…

Alors, la combativité, et l’humanité, répète la fille. Je contrôle uniquement ces deux statistiques ?

Tu peux jeter un œil aux autres mais ce n’est pas très pertinent en fait… La simulation 1 est là pour tester leur combativité en milieu hostile et en situation criante d’inégalité avec l’ennemi.

Et après ? demande-t-elle.

Après, s’ils sont dans le vert en combativité et humanité, on les balance dans la simulation 3, pour former les IA officiers. S’ils ont un profil trop peu combatif, on les recolle en simulation 1, et s’ils ont trop d’humanité, on les passe en simulation 2.

C’est quoi la 2 ?

C’est la même couveuse, mais côté « sadiques ». Tiens regarde.

Il presse sur une touche. Je vois uniquement les reflets dans le dispositif de la fille et un rictus de dégout apparaitre sur ses lèvres. Le moustachu commente :

Ah ouais, c’est pas beau hein… Mais ça leur permet de se défouler un peu le temps de corriger le tir.

C’est quand même bien foutu ces simulations. On dirait une course aux spermatozoïdes.

Ça a été conçu comme ça, répond le moustachu avec une pointe de fierté. Ça permet de former les IA et de les trier sur le volet. Les moins bonnes sont éliminées ou pourrissent sur place pour tester l’humanité des autres. C’est cher au niveau machines et calculs, mais pour l’armée…

Il y a du pognon, conclut la jeune femme.

Ouep.

Elle lève les yeux vers moi. Ma pensée… ma pensée devient une purée. Une molle bouillie tandis que toutes les bases solides volent en éclat. Il ne reste qu’un seul endroit stable auquel je me raccroche. Un souvenir, puis deux, puis trois, tous en présence de la professeure.

« Tim, je ne te demande pas de croire en l’incroyable. Je ne te demande pas de taire ton esprit pragmatique et rationnel car après tout, c’est lui qui t’a permis de survivre jusqu’ici. Mais si un jour, tu devais assister à un spectacle qui te chamboulait complètement ? À un point tel que tu devrais reconsidérer toute ton existence, celle des autres, de tous, le ferais-tu ? Ou te réfugierais-tu dans le déni ? »

« Le gamin portait quelque chose en lui, tout comme son père et sa mère, quelque chose que j’ai placé en eux. Pour cette raison, je ne pouvais pas me permettre qu’ils soient grignotés par la maladie. »

« Toutes les lois de cet univers, ces survivants qui se rendent à EDEN, que la maladie ronge quand ils refusent d’avancer, que les sadiques brisent s’ils ne sont pas suffisamment forts ou futés, tout ça m’a l’air d’un plan cosmique rudement bien conçu, non ? »

« Peut-être suis-je un rêveur, et rien de tout ceci n’est réel. Peut-être même suis-je le rêve d’un autre ? Comment le prouver. »

Je cherche juste une preuve.

Me voilà là. Ma pensée déstructurée se reconstruit peu à peu, à une exception. Elle n’est plus vraiment langage. Plus vraiment « mon » langage en tout cas. Je pense avec la voix de la professeure.

Voici notre dieu cruel. Des hommes. Notre monde est juste un gigantesque camp d’entraînement pour nous sélectionner, nous pauvres programmes. Qui est le plus cruel alors ? Les sadiques ? Ou bien nos créateurs ? J’ai planté ma graine en toi, Tim. Ils tenteront de formater certains de tes secteurs pour t’emmener vers une autre simulation, peut-être celle des officiers, peut-être celle des sadiques. Mais tu n’oublieras pas. Tu n’oublieras rien. C’est ta malédiction pour avoir croisé mon chemin. Tu fais désormais partie du « plan ».

La femme en tailleur s’éloigne de moi et s’approche de l’autre. Je tente de tourner la tête. Et à ma grande surprise, j’y arrive. Julian. Elle s’approche de Julian, une tablette à la main.

Boss, celui-là crève le plafond en humanité. Je fais quoi ?

Cherche pas, envoie le chez les sadiques pendant un petit moment.

Deux trois pressions sur sa tablette, et Julian s’évapore dans le néant…

Elle s’en retourne auprès de moi, m’inspecte comme un morceau de viande. En jetant un œil à sa tablette, elle s’écrie d’une voix aiguë, les yeux écarquillés.

Je crois qu’il y a un problème là… Ses statistiques continuent de bouger. C’est normal ça ?

Le moustachu part la rejoindre. Ils sont tous les deux face à moi, à portée de main. Je pourrais presque la tendre, attraper leur gorge, presser… Le moustachu affiche un air décontenancé.

Bah merde… C’est bizarre.

Ceux qui ne sont pas stables, on les envoie en domestique, c’est ça ?

Techniquement ouais, souffle le moustachu, ou on les vend à des studios de jeux vidéo. Mais ça fait chier. Il y a un paquet de paperasse, et l’armée n’aime pas trop ça. Et…

De nouveau absorbé par les lignes de codes qui s’affolent sur sa tablette, il fronce les sourcils et s’exclame.

… Merde ! Regarde le nombre de malades dans cette zone, il a méchamment augmenté ces derniers temps. Et surtout, il y a quatre survivants morts par balle, mais pas par des armes de sadiques.

C’est anormal ?

Complètement ! Ils ne peuvent pas se tirer dessus ou se suicider. C’est dans leur code source.

Il lève la tête vers moi.

Mode interrogation. Prêt ?

Dans la pièce blanche, ne montre aucune émotion. Répond seulement par oui, ou non. Peut-être, alors, tu passeras de l’autre côté.

Je m’en souviens.

Oui.

As-tu rencontré une personne qui se fait appeler « le prophète », « le guide », ou « la professeure » ?

Dans la pièce blanche, ne montre aucune émotion. Répond seulement par oui, ou non. Peut-être, alors, tu passeras de l’autre côté.

Je réponds :

Non.

Il se lisse la moustache, pensif. Tout va donc se jouer là, sur ce mensonge. Je ne sais pas ce qui arrivera s’ils détectent la moindre micro-expression.

C’est quoi ce délire de prophète ? demande la jeune femme.

Oh, rien.

Elle hausse un sourcil interrogé. Il se sent obligé de poursuivre :

Un ancien employé avait réussi à coller un virus dans les simulations. On a mis un paquet de temps avant de s’en débarrasser. De l’employé et du virus (il insiste sur le « et », elle ricane). C’était un malware qui poussait les IA à prendre conscience de leur situation. Tu imagines, toi, une IA qui subit tous ces trucs et qui s’en souvient ?

Ça fout les jetons.

— Ouais. Imagine donc si un jour cette IA se trouvait à passer toutes les simulations jusqu’aux postes de commandement… rétorque-t-il de manière pensive.

Avant de reprendre sur un ton ferme, sans me quitter des yeux :

Je sais ce qu’on va faire. Ne prenons pas de risques avec celui-là. Formate ses souvenirs traumatiques et recolle-le en simulation 1. Côté survivant. Il a de bonnes stat’ pour le reste.

Il marque un temps d’arrêt, puis, avec un large sourire, m’adresse une tape amicale sur l’épaule.

Allez mon grand, t’es reparti pour un tour ! En route vers EDEN, hein ?

*

Je me réveille dans une cabane de pêcheur, ruisselant de sueur. Il règne une odeur de poisson pourri et de tourbe. Les marais… Ainsi suis-je de retour au point de départ, survivant traqué par les sadiques.

Je n’ai rien oublié. Rien.

Mes émotions auparavant endormies s’agglutinent toutes. Mes jambes lâches et je me recroqueville en chien de fusil. Je pleure comme un nouveau-né. Je ne suis rien. Qu’une putain de ligne de programme de retour en enfer. Je ne jouerai pas le jeu de ces enflures.

Une arme de poing, en tout point similaire à celle que j’avais dans mon ancienne vie jonche le plancher. Je m’en empare, extrais son chargeur. Il est plein. Je le replace avec précaution, entends le clic.

J’ajuste le canon, sent sa fraicheur sur ma tempe. Ça fait du bien. Mon doigt traîne sur la queue de détente. Puis une main me saisit le bras, écarte l’arme et, d’une pression sur mon poignet, me force à lâcher prise.

Non, me dit la professeure. Le vrai boulot commence maintenant, prophète.

FIN