Suite de Sadiques 1/3


 

Les deux femmes ont choisi de me garder en enfer avec elles. Pour être honnête, mes souvenirs du chemin emprunté jusqu’à leur camp ne sont qu’images décousues de bois désolés, et quelques vagues indicateurs sonores comme le tumulte lointain d’une chute d’eau ou le chant strident d’un oiseau. Je n’ai recouvré mes esprits que plus tard, à la nuit tombée.

Je me réveille sous une toile de tente. Je respire un air chaud et moite et m’aperçois qu’on m’a emballé dans une paire de couvertures chauffantes. Peut-être ai-je frissonné et mes sauveurs ont cru bon de m’emmitoufler là-dedans, mais là, je vais suffoquer. Je me plie, tente de me relever pour atteindre la glissière et échappe un râle en sentant la douleur dans mon dos se raviver. Merde. Si elles m’ont recousu, je viens de foutre en l’air leur boulot en un claquement de doigts. Je m’allonge à nouveau, maugrée comme à mon habitude et finis par me demander si mon couteau n’est pas à portée. Je n’aurai qu’à éventrer la toile de tente, ça ira plus vite… Riche idée. Je me vois déjà dire à mes sauveurs « Merci de m’avoir rafistolé, au fait, j’ai crevé votre toile de tente. »

Résolu à sortir d’ici avant de finir étouffé, j’entame un numéro de contorsionniste, du genre triste spectacle d’amateur. Dès que la douleur se fait ressentir, j’arrête, cherche une autre position, jette un regard noir à la glissière qui me provoque en remuant et je souffle comme un porc dans cette chaleur de fournaise. Quand je parviens à me retourner complètement, ma tête là où mes pieds se trouvaient, je jubile.

Je m’extirpe et me lève en grimaçant à cause de ma plaie. Je ne sais pas où je suis.

La flamme d’un feu de camp attire mon regard, sa vive danse s’imprime dans ma rétine jusqu’à oblitérer tout le reste dans une obscurité absolue. Je marche vers la flamme. Elles sont toutes les deux, seules, et parlent. Celle dont j’ignore encore le prénom s’interrompt, lève la tête et inspecte dans ma direction en fronçant les sourcils. À la lueur du feu, ses pupilles brillent d’un éclat irréel. Malgré ses traits anguleux et son crâne rasé, elle garde un je-ne-sais quoi d’absolument féminin et séduisant. Peut-être sa bouche. Elle lustre avec un chiffon des pièces détachées que je devine appartenir à un fusil, à ceci près qu’elles sont bien plus imposantes que celles dont j’ai l’habitude et laissent supposer la dimension de l’arme une fois remontée. Un fusil anti-char, probablement. Il me revient en souvenir le visage à moitié éclaté du sadique. Ça correspond.

Je continue d’avancer prudemment. Je m’étonne de les voir converser. Cette scène est… tellement étrange pour moi, semblable à une pièce de théâtre, toute la vie s’agite sur les planches alors que tout autour est suspendu. J’ai vécu au sein de nombreux groupes de survivants et tous suivaient la même trajectoire : la communication finissait par disparaître ou bien se limiter aux aspects les plus pragmatiques de nos vies de gibiers des sadiques. J’ignore depuis combien de temps ces deux femmes voyagent ensembles bien que mon intuition m’indique, à la manière dont elles ont terrassé les deux sadiques, que ce n’est pas récent. Que peuvent-elles encore se raconter ?

Je ne suis qu’à une dizaine de mètres d’elles. Je sens les premières vagues de chaleur du foyer m’atteindre, lécher mon visage et délasser mes muscles. La femme aux cheveux ras m’observe avec curiosité. J’esquisse un timide geste de la main en guise de demande polie à m’asseoir près du feu. Sans se retourner, la « professeure » me dit :

Bien sûr que tu peux t’asseoir, petite âme.

Ses cheveux blancs tenus en chignon dégagent la partie basse de son visage, une mâchoire fine et un cou raffiné. Une mèche lui tombe devant les yeux alors elle l’enroule derrière l’oreille et je réalise que ses mains… ses mains ne sont pas des mains de survivants. Sans les toucher je sais qu’elles ne sont pas rugueuses, ces mains. Ont-elles déjà empoigné un sadique ou bien gratté la terre pour se cacher ou fuir, ont-elle été brûlées par les projections de poudres d’armes rudimentaires ? Je ne pense pas. Cette femme est une erreur dans le grand logiciel. Elle m’avise avec un regard bienveillant et se pousse un peu sur la droite, m’invitant à m’assoir sur une caisse en bois à côté d’elle. Je m’exécute.

Quel est ton nom ? me demande l’autre femme, celle au crâne rasé.

Tim Berners-Lee. Et toi ?

Karen Jones. Nous sommes désolées pour l’adolescent qui était avec toi, la professeure n’a rien pu faire.

Je vois son visage à travers les flammes, les yeux verts de Karen. Il y a quelque chose dans sa pupille qui m’invite à raconter mon histoire, mon voyage.

Il s’appelait Aaron Swartz. Je ne sais pas quel âge il avait. Stallman et moi l’avons retrouvé dans une enclave pieuse. C’est lui qu’ils avaient choisi pour le pèlerinage.

Pour se rendre à EDEN, je suppose, ajoute la professeure.

Je hoche la tête. Elle me répond par un sourire mélancolique. Je m’attarde encore une fois sur ses mains et puis son sur visage, cherchant en vain un indice qui trahirait son âge. Elle a la voix chaude d’une femme d’âge avancé, et les rides au coin des yeux, mais son corps semble encore tonique comme celui d’une fille de vingt ans.

On a marché pendant six semaines, Stallman, Aaron et moi. On a traversé la forêt de l’ouest occupé de part en part. Stallman est mort pendant une embuscade contre les sadiques, et Aaron, bah…

Ma gorge se serre. La bile remonte simultanément au souvenir d’Aaron, les intestins pendants. Ces sadiques ont massacré sa dernière image dont il ne me reste qu’un dégout plus puissant que la tristesse. Pauvre Aaron, il aurait dû partir dignement.

Qu’attends-tu d’EDEN, Tim ? me demande la professeure.

La réponse me paraît tellement évidente. J’ouvre la bouche, les mots pourraient sortir d’un bloc, comme ceux d’un écolier qui connait la leçon par cœur. EDEN est le lieu de rassemblement de la résistance, un dôme aux dimensions titanesques et aux entrées si fortifiées que les sadiques ne peuvent entrer. D’ailleurs, ils ne s’aventurent même pas en bas des murs sans gouter au lourd arsenal des gardiens — Il parait même qu’ils ont un canon de la taille d’une baleine. Je pourrais lui dire ça. Mais seul un souffle sort. Je prends conscience, brutalement, et fronce les sourcils. Les sadiques. Il n’y a rien pour nous protéger ici, nous sommes complètement à découvert. Les sadiques pourraient très bien surgir et semer la mort en un claquement de doigt. Comment ai-je pu me perdre ainsi, hypnotisé par ces deux femmes au point d’oublier dans quel monde nous vivons ? Je maudits ma négligence et ma respiration s’affole aussitôt. Karen repère en moi l’angoisse sourde qui monte et l’agitation avec, aussi elle me dit :

Ne t’inquiète pas. Il n’y a pas de sadique dans les environs.

Je bafouille un début de question, mais Karen renchérit, amusée :

La professeure peut sentir les sadiques. Elle sait quand ils ne sont pas loin.

La professeure d’ajouter :

N’aie crainte, Tim. Elle dit vrai.

Je reste coi. Devant cette affirmation aussi curieuse, mon esprit rationnel ne peut s’empêcher de douter. Sont-elles folles ? Non, probablement pas, elles n’auraient pas vécu très longtemps si ça avait été le cas. La seconde hypothèse, plus probable, est qu’elles se paient ma tête et que, non loin d’ici, se terre tout un groupe de survivants prêt à réagir en cas d’attaque. Mais tout est trop calme, et l’obscurité trop profonde pour qu’on puisse déceler la présence de sadiques.

Vous me chantez quoi ?

La stricte vérité, me dit Karen.

La professeure prend ma main dans les siennes. Elle m’adresse un sourire bienveillant, presque maternel.

Tim, je ne te demande pas de croire en l’incroyable. Je ne te demande pas de taire ton esprit pragmatique et rationnel car après tout, c’est lui qui t’a permis de survivre jusqu’ici. Mais si un jour, tu devais assister à un spectacle qui te chamboulait complètement ? À un point tel que tu devrais reconsidérer toute ton existence, celle des autres, de tous, le ferais-tu ? Ou te réfugierais-tu dans le déni ?

J’ai rencontré un type qui avait perdu la boule, au début de mon voyage. On l’avait trouvé nu, dans les plaines aux frontières de l’enclave. Il s’était mis à nous suivre et gueulait toutes les minutes, précis comme une horloge, que le monde n’était qu’une illusion, que nous étions des créations de son esprit, qu’il était en train de rêver, c’était ce que le prophète lui avait dit. Le moins patient d’entre nous, tanné par la ritournelle du demeuré, lui avait collé son poing dans la tronche si fort que le type a rebondi sur le sol. Il s’était trémoussé, sonné, le nez en sang dans l’herbe. Un élan de sympathie, j’ignore encore son origine, m’avait poussé à aider le pauvre type à se relever. Aussitôt hissé sur ses deux jambes, il s’était blotti contre moi et s’était mis à pleurer comme un nouveau-né. Dans ses sanglots hystériques, il répétait une phrase qui m’avait marqué, parce qu’empreinte d’une certaine sagesse, je trouve. Il m’avait dit : je cherche juste une preuve.

Je croise le regard de la professeure. Ses yeux ne roulent pas comme ceux du fou-furieux de mon souvenir. Au contraire, il y a même une lueur amusée, comme si rien de tout ceci n’était vraiment sérieux. Je lui réponds en lui rendant son sourire.

Je chercherais juste une preuve.

Les deux femmes échangent un air entendu, comme si elles s’étaient concertées et mises d’accord sur ce qui allait suivre. Et la professeure, ramassant une buche et la jetant au feu, me demande :

Où as-tu entendu parler d’EDEN pour la première fois, Tim ?

Tous les survivants se passent le mot. C’est entendu qu’EDEN est l’endroit le plus sûr au…

Oui, mais te souviens-tu de la première fois ?

Que veux-tu dire ? EDEN est un mirage, c’est ça ? Tu ne serais pas la première désespérée à le dire.

Karen croise les bras. Elle guette mes réactions. Mon petit doigt me dit qu’elle n’embarque pas dans le bateau que la professeure s’apprête à me monter. Je lui lance un sourire complice. Finalement, cela ne se passe pas comme ça. La professeure se lève. Je me surprends à la reluquer comme un gamin amoureux et détourne les yeux, gêné, l’impression d’avoir été pris la main dans le sac, comme si elle avait lu ma fugace pensée lubrique. Pourtant elle n’a pas l’air de s’en émouvoir, gardant cette expression tendre et douce, irradiant de sagesse. Une madone.

Nous partons demain matin vers EDEN. Tim, j’ai pris un plaisir sincère à notre conversation. Nous accompagneras-tu ?

Je… je veux dire, oui. J’aimerais vous être utile, vu que vous m’avez sauvé la peau. J’aimerais vous retourner le service quoi.

Je bafouille. Alors que la professeure disparait dans l’obscurité, j’avise Karen. Elle échappe un petit rire tout en remuant les braises du bout d’une petite branche.

La professeure, c’est un drôle de nom, lui dis-je. Je ne me vois pas l’appeler comme ça tout le temps.

À qui le dis-tu…

Tu connais son vrai nom ?

Elle marque une petite hésitation.

Je pense qu’elle n’en a pas. Je pense même, aussi stupide que ça pourrait paraitre, qu’elle ne vient pas de ce monde.

Elle époussette son jean et se lève.

Moi, je l’appelle Josette, ajoute-t-elle après un bâillement. Je ne sais pas pourquoi, c’est un prénom de vieille et ça la rend un peu plus humaine…

*

 

Le soleil n’est qu’une tâche jaune pâle à travers les nuages. Le vent se lève, ce vent soudain qui pue la pluie. Nous entamons la montée d’une colline. Je m’arrête, le temps de jeter un œil à ma boussole, Karen et la professeure marquent l’arrêt quelques mètres plus loin.

On a un peu dévié. L’est est par là, dis-je en tendant le bras.

Nous prenons un détour, me répond la professeure. Des survivants ont établi un camp un peu plus au sud. On veut s’assurer qu’ils vont bien et en profiter pour troquer deux trois babioles.

Je hausse les épaules, lance un timide « ouais, ok » et prends appui sur ma jambe pour reprendre mon ascension. Elles se déplacent plus vite que moi, aussi dois-je de temps en temps coller un petit coup de collier pour ne pas me faire distancer. Ma blessure toujours fraiche me rappelle de temps en temps à son existence. Surement une histoire d’égo, mais je me garde de leur demander de ralentir. J’opte pour un stratagème plus discret : me hissant au niveau de la professeure — Karen menant la marche encore plus loin — j’entame la conversation et espère bien qu’elle se calera naturellement sur ma cadence. Nous commençons par parler du trajet, des dangers potentiels, sortes de convenances dans ce monde où la question « quels sont les coins propices à une embuscade ? » relève de la banalité météorologique. Elle sourit comme pour saluer mon effort de communication, effort dont on se permet rarement le luxe, puis me dit :

Hier, je t’ai demandé où tu avais entendu parler d’EDEN. Tu penses que tu peux me répondre maintenant ?

De but en blanc comme ça…

Tu as eu la nuit pour y réfléchir.

Je… ouais. Bah.

Je devine un petit air de malice sur son visage. Malgré ses cheveux gris, elle arbore des fois des expressions de jeune fille. Il n’empêche que je me demande où elle veut en venir. Je finis par jouer le jeu et cherche dans ma mémoire. Je me souviens bien le discours du chef de chœur d’Aaron, l’invitant au pèlerinage vers EDEN. Je me souviens encore les discussions à ce sujet avec mon premier groupe. Mais je savais déjà ce qu’était EDEN. Quand ai-je appris son existence ? Alors que je remonte le fil, tout me semble de plus en plus incertain, décousu. J’ai l’impression d’arpenter un couloir aux parois d’abord vitrées mais de plus en plus troubles, de plus en plus opaques et je ne finis par ne deviner ce qui se trouve derrière qu’en observant longuement des formes abstraites. Avant d’atteindre un mur massif, tangible. Qu’est-ce que …

J’ai la tête qui tourne. Je sens la professeure me saisir par les épaules pour éviter que je bascule et dévale la colline.

Je peux le dater ce mur qui se dresse dans mon esprit. Trois ans. Après ça, ce sont des formes et des images sans aucune signification qui pourraient très bien être issues de mon imagination. J’en viens même à forcer physiquement, serrant des dents pour tenter de saisir ces souvenirs. À vrai dire, je ne cherche même plus l’information que m’a demandée la professeure. Je veux juste saisir un fragment concret de mon passé, quelque chose que je peux traduire par des mots. Mais tout ceci se trouve derrière le mur, et je me triture les méninges, me torture pour savoir si ces contours flous sont des souvenirs de ce qui se trouve derrière, ou des inventions, des conjectures.

Ressaisis-toi, Tim.

Je reviens à moi. Mon front est humide et mes mains sont rougies par la crispation. La professeure pose alors sa paume fraiche sur ma joue, son contact me soulage. Karen nous observe de loin, elle s’est arrêtée.

Ce que tu viens de vivre est normal, me confie la professeure.

Qu’est-ce que tu m’as fait ?

Ma voix est un murmure enroué. Les sensations que je viens d’expérimenter m’ont sonné plus que je ne voudrais me l’avouer.

C’était déjà là, en toi.

Elle me touche la tempe du bout de l’index.

Tous les survivants vivent ce traumatisme, ajoute Karen alors qu’elle nous rejoint. Moi aussi, je l’ai vécu.

Je la jauge, pensant de prime abord que toutes les deux se payent encore ma tête. Devant son sérieux, je me ravise.

Tu veux dire que…

Il s’est passé quelque chose il y a trois ans. Nous aussi avons été changés. Pas de la même manière que les sadiques mais…

Un frisson d’indignation me parcourt l’échine et je m’emporte.

Je n’ai rien à voir avec les sadiques. Arrêtez votre blabla rempli de conneries, je…

Je n’ai pas dit ça, m’interrompt sèchement Karen. Ressaisis-toi, Tim.

Pourtant… commence la professeure en un souffle proche du murmure.

Karen la fusille du regard. Je crois avoir mis le doigt sur une source de désaccord. Un peu désemparé, j’attends de plus amples explications qui ne viendront pas.

Dépêchons-nous, conclut Karen. L’obscurité va vite tomber et on doit retrouver les autres.

La professeure acquiesce. Nous reprenons notre ascension. Les nuages ne sont plus qu’un énorme tapis gris. Je sens une goutte, puis deux.

*

Sous le déluge, je marche en ruminant cette conversation. Qu’ai-je en commun avec ces ordures de sadiques ? Il a suffi d’un mot de la professeure pour m’ébranler à ce point. Mon esprit chasse cette idée absurde, pourtant elle continue de roder comme un venin qui se balade de veine en veine en cherchant la direction de l’organe qu’il va grignoter.

Quand nous atteignons le point culminant de la colline, Karen ouvre son sac et sort les multiples pièces de son fusil. Un fusil antichar. Elle s’active à l’assemblage tout en pestant. Le vent anarchique, la visibilité minimale, cette pluie semble la mettre dans l’embarras.

La visibilité n’est pas bonne, me lance la professeure.

Pas bonne ? Un putain de rideau de flotte, plutôt, renchérit Karen.

Le fusil monté, elle ajuste le trépied, s’allonge dans la boue et observe en contrebas à travers la lunette de visée.

Merde… Je ne vois même pas la petite cabane. Merde !

Elles doivent connaître le territoire. En effet, cette colline en surplomb s’avère le meilleur point de vue sur toute la zone. Mais avec cette météo, on ne peut s’assurer de l’intégrité du camp. Les survivants ont très bien pu faire une mauvaise rencontre et, dans ce cas, impossible de savoir si on va à la rencontre d’amis ou de gros ennuis. Je tente d’en apprendre plus auprès de la professeure, mais elle prend les devants :

Nous avons rencontré ce groupe il y a quelques jours. Pour certaines raisons, nous avons dû nous séparer. Mais là, nous comptons un peu sur eux pour préparer la route vers EDEN.

— Ils sont combien ?

Ils sont trois. Mais…

Elle s’interrompt, les yeux écarquillés comme si elle venait de rencontrer un fantôme.

Karen ! Replie le matos. Vite.

Elles s’activent toutes les deux. Déstabilisé par l’affolement soudain, j’agrippe la professeure par l’épaule.

Qu’est-ce qui se passe ?

Les sadiques. Ils les ont trouvés.

Je plisse les yeux. Quoi ?

Comment tu sais ça ?

En guise de réponse, elle tapote son front avec son index. Elle doit mentionner sa fameuse intuition, ce mystérieux don qui me rendait si sceptique la nuit dernière. Et je vois Karen qui s’active, démonte à la hâte le fusil antichar sans même questionner la professeure à ce sujet, comme si tout ceci était… vrai.

Vous comptez faire quoi ? dis-je en me sentant con vissé là, les bras ballants.

Tu sais te battre ? T’es armé ? me demande Karen.

Je porte la main à ma ceinture. J’ai bien mon arme de poing, deux chargeurs en bandoulière, autrement dit une fronde pour affronter Goliath.

Ouais je…

Choisis, me dit la professeure. Ces survivants peuvent s’en sortir si on les aide. Tu es à la hauteur de mes espoirs, non ?

La hauteur de quoi ? Que déblatère-t-elle ? La pluie redouble d’intensité, elle nous enveloppe dans son vacarme et tombe sur nous par grandes salves liquides. Paradoxalement, Ce tumulte qui sature mes sens agit sur moi à la manière d’un silence complet. Le temps se dilate et j’entre en introspection, me posant cette simple question : Dois-je les suivre dans ce traquenard ou les abandonner et fuir seul ?

*

Nous descendons la colline, glissons à maintes reprises dans la boue. J’ai la tête vide, la peur me prend les tripes. Je suis incapable de penser. Même les sons me parviennent difficilement. Je perçois mon environnement avec un temps de décalage, réalise après coup que je viens de déraper sur l’herbe mouillée. On pourrait croire que les nerfs se calment avec l’habitude, mais non. Je ne me suis jamais habitué à affronter les sadiques. Quand ils nous surprennent et qu’on tombe dans leurs filets, ce n’est pas pareil, tout se déroule très vite et nous réagissons comme des bêtes, justes animées par le réflexe de survie, ce bon vieux réflexe qui ne s’emmerde pas à inviter la peur. Mais là, tandis qu’on rejoint les autres survivants et qu’on s’apprête à combattre, je la sens s’installer et détraquer toutes les commandes qu’elle trouve. La peur.

J’ai une sacré envie de dégueuler.

La pluie s’acharne. Toutes les petites gouttelettes qui rebondissent forment un brouillard opaque limitant notre champ de vision à trois mètres à peine. Juste le temps de parer un assaut à l’arme blanche… Je garde la professeure à l’œil. Elle surveille Karen. Karen me couvre.

Combien ? Nous avançons près d’une cabane, surement un ancien abri de garde forestier.

Combien ? C’est cette question qui me tourmente. La question fatidique quand vient le moment d’affronter les sadiques. Cette question à laquelle je n’ai pas pu répondre il y a deux jours, cette question qui a emporté Aaron.

Combien de sadiques ?

La professeure pousse la porte. Je distingue une forme qui surgit de la brume et s’approche de son dos. Je dégaine et je tire juste à côté en gueulant.

T’es qui ?!

Si la réponse tarde, je viderai mon chargeur dans cette masse sombre. Il en va de notre survie. Les sadiques ne parlent pas. Les survivants peuvent. Notre vie ne tient qu’à ça. Il ne répond pas.

La professeure se retourne. Je tire trois fois, deux fois dans la précipitation, la dernière en ajustant mon tir. J’ai le cœur qui va sortir de ma poitrine. La masse tombe à genoux, s’appuie sur une main pour se hisser à nouveau. Un sadique. J’entends une détonation, mais ce n’est pas mon arme. Karen vient de tirer à l’arme de poing. Pendant une fraction de seconde, je jette un regard en arrière, vers Karen, peut-être ai-je aussi cligné de l’œil, je n’en sais rien. Et j’échappe un hoquet de surprise en réalisant que la masse n’est plus là.

Il s’est volatilisé.

Il est plus là ! hurlé-je pour qu’elles m’entendent dans le tumulte de cette pluie torrentielle.

Un cligneur, dit la professeure. Entrez vite !

Je la vois manipuler le lourd cadenas maintenant la chaîne qui verrouille la petite porte et, dans un tintement à peine audible, le tout tomber dans l’herbe. Nous entrons dans la cabane.  J’attends que Karen nous rejoigne pour refermer la porte quand la professeure me choppe par l’épaule.

Ce n’est pas une porte en bois qui va les arrêter. Il faut se dépêcher.

Je la dévisage, surpris de trouver en elle une expression implacable, une froideur déstabilisante. C’est à cet instant qu’une désagréable intuition me parcourt. Cette femme sans âge, qui est-elle ? Elle raffermit sa prise sur mon bras, m’invite à accélérer le pas, tandis que Karen soulève un vieux tapis, la poussière en profitant pour envahir sous la forme d’un épais nuage ce petit débarras bourré de meubles vétustes. Une trappe. Les survivants se cachaient donc dans un sous-sol.

Karen s’accroupit pour frapper à l’intérieur, trois petits coups nets, puis un dernier. J’entends un frottement métallique. Elle s’engouffre la première. La professeure m’enjoint à la suivre d’un geste du menton. Je me penche, inspecte en contre-bas et distingue une échelle qui mène au sous-sol. Le contact des barreaux est rugueux, et il en émane une forte odeur de rouille. Ça pue… Cette idée de se terrer pue… je me résigne à descendre pourtant.

Je pose le pied sur de la terre battue. En me retournant, je découvre une vaste pièce aménagée. Lits, rideaux de tissus enroulés autour de supports métalliques et même des lampes à huile. Ils doivent être là depuis quelque temps.

On a entendu des trucs, vous êtes suivis ? lance une voix chevrotante.

Je cherche du regard l’origine de cette voix, et remarque seulement maintenant cet homme qui se tient devant nous. Il se fond dans le décor, la peau grêlée recouverte de poussière brune, le dos vouté. Un vieillard qui me parait mal en point. Pourtant, je discerne dans ses pupilles l’éclat de la jeunesse. Est-ce une maladie qui l’afflige à ce point ? Karen l’enlace.

Tout va bien aller.

La professeure, elle est …

Il plante ses yeux dans les miens.

Qui êtes-vous ?

Je les accompagne.

Nous levons la tête en entendant le bruit étouffé de la trappe qui se referme. La professeure descend l’échelle et pose le pied à terre, puis elle lance à l’homme un sourire chaleureux.

Je suis heureuse de te retrouver en vie, Julian.

Pareil, professeure, pareil, dit-il en boitant vers elle.

S’il existe une autorité omnisciente, supérieure, qui nous surveille en ce moment et peut observer nos pensées à travers nos crânes, elle doit se morfondre à la vue des miennes. J’éprouve même une petite culpabilité, mais je ne peux m’ôter cela de l’esprit. Je jauge cet homme à l’aune de son utilité pour notre survie et le constat est accablant : en aucun cas ce Julian ne peut nous aider. Au mieux, il servira juste de bouclier humain, au pire, il sera un boulet pour nous. Et quand une quinte de toux résonne dans la petite pièce souterraine et que je vois un visage enfantin émerger d’un tas de couvertures posé sur un lit, les yeux rougis et les lèvres gonflées, je souffle de dépit. C’est encore pire que je pensais.

Vous êtes combien ici ? finis-je par demander. Qui ici est en état de combattre ?

Nous sommes trois. Emma, le petit Aaron, et moi, répond Julian.

Personne n’est en état de combattre, ajoute la professeure.

Aaron, songé-je. Il a fallu qu’on tombe sur un gamin nommé Aaron. Le destin a un putain de sens de l’humour. Je m’approche de lui, m’empare au passage d’une lampe à huile pour mieux contempler son visage. Ses petites mains se crispent sur les couvertures. Il est terrifié mais pourtant, me fixe avec un air de défi.

Je ne te veux pas de mal petit. Tu peux marcher ?

La lampe à huile éclaire complètement sa frimousse. Ce que je vois m’arrache un sentiment de dégout. La moitié de son visage est nécrosée. Quelque chose le ronge.

Qu’est-ce que …

Ce n’est pas contagieux, me dit la professeure.

Je me retourne. Elle est juste derrière moi, sort un clin d’œil à l’adresse du petit Aaron.

J’ai déjà vu ça…

C’est la dégénérescence du sédentaire. Ceux qui refusent de se battre et d’avancer vers EDEN. Ça commence par leur peau, puis leurs organes, et enfin le système nerveux.

Ils partent dans la douleur, murmuré-je sans me rendre compte que le gamin peut m’entendre.

La professeure secoue la tête.

— Non, ils ne partent pas. Le plus atroce dans cette maladie, c’est qu’elle ne tue pas.

Il y a un remède ?

Ils doivent se battre.

Mais Aaron n’est qu’un gamin. J’ai ça au bout des lèvres. Ces mots agissent comme un vertige, et tout remonte.

Il faut se grouiller, lance Karen. Le cligneur a très bien pu profiter de l’ouverture de la trappe pour …

Non, répond la professeure. Il ne pourrait pas rester proche de moi aussi longtemps.

Je fronce les sourcils. Encore cette connerie de don… Tout ça me semble surréaliste. La professeure demande au gamin de se lever, fait signe à Julian.

Où se trouve Emma ?

Le vieillard avise, tout tremblant, un autre lit dissimulé derrière un rideau.

Elle ne peut plus. C’est la fin.

La professeure baisse les yeux, marmonne quelques mots. Je devine des larmes qui coulent. Quand elle se retourne vers Karen et lui demande son arme, je comprends ce qui s’apprête à se dérouler. Le malaise s’empare de moi, chahute mon estomac. La professeure s’en rend compte.

Ne t’inquiète pas. Je ferai ça derrière le rideau.

Tu vas…

J’en suis capable, alors autant le faire.

Nous sommes tous attirés par un spectacle macabre et ne pouvons pas y faire grand-chose pour réfréner cet instinct. Jetant un œil, je discerne la silhouette chétive quand la professeure soulève le rideau pour se faufiler. Elle n’a plus rien d’humain…

Il y a un gémissement de douleur qui ressemble paradoxalement à un remerciement, puis une détonation sourde. Julian ferme les yeux, et je suis surpris de l’entendre susurrer :

Merci.

Ma tête est pleine d’incompréhension. Que fout-on ici ? La professeure reparait. Je sors de ma léthargie.

Professeur, je… putain, c’est pas vrai ? Qu’est-ce qu’on fout là ?

Aaron et Julian peuvent encore combattre. Je viens les chercher.

Mais merde ! regarde-les ! Ils ne tiendront jamais.

Elle esquisse alors un geste d’une rudesse qui m’abasourdit. Elle, cette femme si douce… Elle vient de me saisir par l’épaule d’une poigne ferme et me susurre, crachant presque au creux de mon oreille.

C’est votre seule solution pour atteindre EDEN. Ferme-la, et laisse-moi faire.

Elle fait signe à Karen.

Maintenant, faites votre choix, dit-elle à Julian et Aaron sur un ton glacial. Vous sortez d’ici avec nous maintenant, et vous vous battez. Vous terminerez votre destin à EDEN ou mourrez en essayant. Si vous restez ici, personne ne viendra vous chercher, et vous finirez comme elle. Je ne tendrai pas une nouvelle fois la main.

*

 

Ce qui s’est passé une fois sortis de cette cabane restera gravé là, dans ma tête, jusqu’à ma mort. J’ai pourtant côtoyé l’horreur de nombreuses fois, on peut dire que cette garce pave ma vie, mais ça… C’était épouvantable. Plusieurs heures se sont écoulées depuis, mais je tremble encore comme une feuille, incapable de rassembler mes esprits. Et quand j’essaie de me relâcher, de libérer la tension qui assiège mes muscles, cet épisode remonte hors de tout contrôle, comme un chien enragé, et me frappe d’images, d’odeurs, de cette sensation ignoble. Là-bas, j’étais pris dans un tourbillon, tous mes sens et mes réactions m’apparaissaient comme nouveaux et indéchiffrables, autant d’agressions qui s’ajoutaient à la peur déjà présente. Ça venait de ce déluge qui tombait sur nos pauvres têtes et nous assourdissait sans doute, de la terreur qu’inspirent ces foutus sadiques, les cligneurs comme la professeure les appelle, ces monstres qui apparaissent et disparaissent à loisir, ces cruautés qui te tombent dessus au moment propice. Mais pas que. Le petit Aaron. Ce pauvre gamin…

L’odeur de l’herbe mouillée, les mottes de terres qui se décrochent et volent, projetées par nos pieds, mon souffle court. On grimpait cette foutu colline au pas de course en espérant ne pas tomber sur les sadiques. En vain. Ils surgissaient littéralement du néant, ces deux enfants aux longs cheveux blonds collés en paquets mouillés et au regard idiot. Armés de couteaux de cuisines, ils te tailladaient les bras, les mollets, les côtes et s’évaporaient en t’adressant le sourire narquois du prédateur qui joue avec la barbaque. Tout est brouillé, mais je crois qu’ils ont d’abord attaqué Julian. Le gars fermait la marche, le petit Aaron devant lui. Nous devions freiner pour ne pas le distancer. Les sadiques auraient été trop contents qu’ils soient isolés du groupe. Je l’ai entendu hurler et chanceler, le pauvre gars. Il se tenait le bras mais déjà le tissu s’imbibait de sang. J’ai bien essayé de tirer, mais les cligneurs s’étaient volatilisés avant que mon doigt presse la détente.

Ils ont continué de nous piquer comme des guêpes, Karen a dû être la suivante. J’ai alors compris leur stratégie. Ils voulaient qu’on détale encore plus vite, qu’on laisse les plus faibles derrière. Je sens encore la lame me lacérer le dos. Une blessure superficielle, juste pour me donner un avant-gout de ce qui se passait si j’arrêtais de grimper la colline. Je me suis retourné, évidemment trop tard, j’ai gueulé et insulté de tous les noms nos ennemis insaisissables qui prenaient leur pied à nous torturer. C’est là que j’ai remarqué le petit Aaron. Il se faisait distancer. Même Julian était passé devant. Et le petit a hurlé, le nez plein de morve.

J’en peux plus !

Il s’est laissé tomber. J’ai cru discerner les ombres des deux sadiques à ce moment, je me suis alors figé.

J’ai bien ressassé ce moment. J’ai nagé dans le bouillon des enfers, et oui, j’ai aussi songé à déguerpir.

Mais pas deux fois. La vie ne me prendre pas deux « Aaron ».

J’ai tourné les talons, contrebalancé le dénivelé et l’herbe glissante en mettant mon poids en arrière et ai commencé à descendre la colline. Je comptais le cueillir, juste le temps de le prendre et le coller sur mon épaule. Je n’en ai pas eu l’occasion. Quelque chose m’a attrapé le col et j’ai senti mes deux pieds patiner et s’enfoncer dans la terre boueuse jusqu’à perdre l’équilibre. Cette même force m’a relevé et m’a tiré le bras en arrière, de manière à ce que je pivote à nouveau dans le sens de la marche.

La professeure… Cette femme… n’est pas de ce monde. On ne peut pas revêtir deux visages aussi différents, diamétralement opposés. Je me sens coupable au fond, d’avoir été amadoué par son apparente douceur, son charme de mère souriante. Car ce qu’elle a fait là m’a glacé le sang.

Laisse-le se battre ou crever, m’a-t-elle dit en décrochant le pistolet de mon holster et en l’envoyant aux pieds du gamin. J’ai déjà trop fait pour eux.

Je me suis débattu pour m’arracher à son étreinte. Je n’ai pas pu m’y soustraire. La Professeure me retenait avec une poigne implacable, une vigueur que je ne lui soupçonnais pas.

Laisse-le ! Il doit faire le choix de se battre !

Je sais ce qu’elle a lu dans mes yeux à ce moment. L’incompréhension d’abord. Et la rage, une rage sourde. J’aurais pu la tuer à cet instant. Mais le gosse a hurlé à nouveau. Après réflexion, c’est ce qui m’a empêché de faire une atroce bêtise.

Les sadiques ne l’ont pas attaqué tout de suite. Ils ont laissé mijoter… À moins que mon souvenir ne déforme le temps et que cette impression d’éternité ne soit qu’une création de mon esprit.

Aaron était à genoux en position de prière, et tapait la terre avec ses petites mains. Je crois bien qu’il marmonnait « j’en peux plus » en pleurant. J’ignore s’il a vu mon arme, mais il ne s’en est pas emparé.

On est resté figé quand les trois sadiques cligneurs l’ont encerclé. Karen a refusé de tirer, de peur de toucher le gamin. En songe, Je me suis vu tenté de m’élancer dans la mêlée, écumant de rage . Mais non. J’ai assisté à l’horreur sans réagir, sous l’emprise de la professeure.

Je crois que le gamin a eu un dernier regard pour moi. Et ils l’ont emporté dans la brume. J’ai entendu Julian gémir, Karen tirer en l’air et nous ordonner de reprendre la route.

J’ai remonté la colline dans un état second.

La rage s’est remise à bouillonner un quart d’heure plus tard, quand la pluie s’est arrêtée et que nous nous sommes assurés de ne plus être traqués par les sadiques. La professeure a été la première personne à me servir de défouloir. Elle est tombée à la renverse quand mon poing est parti. Sans Karen et Julian pour me maintenir, je pense que je l’aurais achevée au sol, ce putain de monstre.

Elle s’est relevée et m’a gratifié d’une mine triste et de ces mots qui sonnent encore faux à mes oreilles :

Je suis désolée Tim. Tu comprendras plus tard pourquoi je n’ai pas eu le choix.

J’ai dû lui répondre « ne me prends pas pour un con » où un truc de cet acabit. J’étais bien parti pour lui offrir une nouvelle dégustation de phalanges quand j’ai vu la mine accablée de Julian. J’ai réalisé que nous lui offrions un bien piètre spectacle, à ce pauvre homme qui avait vu le fruit de sa chaire disparaitre à jamais dans la brume. Ruminant, j’ai noté dans un coin de mon esprit que, si nous survivons jusqu’à la nuit, je m’entretiendrai avec la professeure.


Poursuivre la lecture – Sadiques 3/3