Note de Moun : Une petite nouvelle d’apparence brutale et un poil gore. Toutefois, comme les apparences sont faites pour s’en méfier, cette terrible histoire recèle quelques subtilités. Enfin… j’ai essayé. On suivra Tim, un pauvre gars qui doit sauver sa peau dans un monde peuplé d’humains dégénérés, les sadiques.

Nous vivons dans un monde psychotique. Les fous sont au pouvoir. Depuis quand en avons-nous la certitude ? Depuis quand affrontons-nous cette réalité ? Et… combien sommes-nous à le savoir ?

Philippe K. Dick

« J’aime l’odeur du napalm au petit matin »

Kilgore, Apocalypse Now

*

 STALLMAN ! Oh ! Ne t’endors pas mon pote, tiens bon. S’il te plaît tiens bon ! Tim, aide-moi, presse sur la plaie…

Je vois le sang ruisseler. Stallman cherche l’air, la bouche ouverte, les yeux révulsés. Ses doigts se recroquevillent comme des serres d’oiseau, grattent la terre. Il cherche à s’accrocher. Aaron presse aussi fort qu’il peut la chair trouée de notre compagnon, ses mains glissent, et il les essuie sur ses vêtements, éponge son front ruisselant, le tache de rouge …

Laisse-le, Aaron. Laisse-le, dis-je.

Non ! Non !

Les spasmes s’arrêtent. Stallman est mort. Ses ongles n’écorchent plus la terre. De part et d’autre de son corps, l’herbe a été arrachée et le sang forme des petites marres éparses. Aaron est figé au-dessus de sa dépouille, les yeux fermés. Il pousse des mugissements de peine étouffés, on dirait un chant. C’est tout ce qu’il peut sortir, le pauvre Aaron. La mort ne nous soutire plus de larmes depuis longtemps. Nous n’enterrons plus nos camarades tués, nous ne communiquons plus avec nos camarades vivants. Au fond, nous ressemblons de plus en plus aux bêtes qui nous traquent.

Ça a commencé il y a trois ans. Certains humains ont dégénéré. D’abord mentalement. Ils perdaient la raison, s’en prenaient à tout ce qui vivait et tuaient pour le plaisir de tuer. Les sadiques. Aucune strate sociale n’était épargnée. Puis après sont apparues les facultés inhumaines… Propres à chaque sujet, elles pouvaient aller de la régénération rapide à la pyrokinésie en passant par une myriade d’autres atrocités. Ça a fini de précipiter le déclin de l’humanité telle que nous la connaissions.

L’humanité telle que nous la connaissions, j’ai oublié à quoi elle pouvait bien ressembler. Ça fait trop longtemps que mon groupe et moi errons dans cette forêt. Nous n’avons plus de souvenirs de notre vie passée ; certains les ont lâchés comme des bagages trop lourds, d’autres les ont sentis filer comme du sable qu’on tenterait de retenir entre nos doigts…

La seule chose qui importe maintenant, c’est de retrouver la poche de résistance EDEN, un complexe fortifié qui se trouve à l’est d’ici et où les autres vivent à l’abri des sadiques.

Stallman est mort. Il a eu le privilège exquis de mourir vite. Son abdomen était constellé d’éclats de shrapnels, ses poumons perforés. Il s’est noyé dans son sang en quelques minutes. Peu d’entre nous ont cette chance. Les sadiques portent bien leur nom. Pièges, tortures, tout ce qui peut te tuer lentement fait partie de leur arsenal.

Aaron braille et bave, les genoux dans la tourbe, sa main dans celle de Stallman. Pauvre petit. Je ne sais pas quel âge il a, j’en viens même à me demander s’il a déjà connu les joies de la chair. Il faut que je lui dise d’avancer, de « laisser le mort » comme on dit, sinon la nuit va nous tomber dessus et les sadiques en profiteront pour terminer le boulot.

Il lève la tête comme s’il avait surpris ma pensée et la hoche en reniflant.

Dis, Tim. Ça changerait quoi si on restait là et qu’on attendait ? Pourquoi on se débat ?

Je lui souris. Je connais ça, cette question qu’on s’est tous posée. Fin de négociation, on se dit qu’on serait mieux mort, parce que les morts ne souffrent plus. Un passage obligé, et pourtant, il finit toujours pas se passer la même chose…

Je prends une grande inspiration, regarde le ciel qui se noircit et se mouchette d’étoiles.

Les sadiques. Ils ne veulent pas notre mort, Aaron. Ils veulent piétiner et souiller les derniers instants de nos vies. Crois-moi, tu penses ça maintenant, mais quand tu les verras, tu finiras par fuir, ou te battre. Comme tout le monde. Personne ne veut finir de la main des sadiques.

Je m’approche de lui en dégainant mon arme de poing et la lui tends.

— Tiens. Si tu aspires vraiment au repos en restant digne. Mais ne te rate pas. Les munitions sont rares.

Il regarde le canon de manière si insistante que je finis par regretter mon geste. Je ne veux pas qu’il en finisse. Mais si c’est ce qu’il veut, qui suis-je pour lui refuser ça ? Nous finissons tous deux par rester figés comme deux statues dans cette jungle, incapables pendant ce moment de mettre un terme à nos existences, incapables de les poursuivre. Pas longtemps. Les échos d’une voix parviennent à nos oreilles. Quelqu’un rit à gorge déployée. On entend des coups de feu. Je rengaine mon arme, saisit le bras d’Aaron et l’aide à se relever. Quelque chose ne va pas. Sa respiration s’affole et ses yeux rougis roulent, ne parviennent pas à se fixer. Panique. Je lui passe les mains sur les joues et le secoue.

Allez, allez, lui dis-je. On doit marcher.

Il se lève, titube, semble se calmer. Nous nous remettons enfin en route, forçant sur nos jambes à chaque foulée pour les extraire de ces marécages et nous immobilisons à chaque bruit suspect. Nous avançons sans échanger un mot. J’observe Aaron du coin de l’œil. Il au bord du point de rupture. Un rictus de douleur déforme son visage à chaque pas. Ses muscles se nouent, tiraillés entre la fatigue et la tension maintenue par l’instinct de survie. Ses yeux sont hagards. Intérieurement je peste. Seul, je pourrais bien continuer une dizaine de kilomètres. J’ai l’endurance nécessaire. Mais le gamin ne le supporterait pas. Il tournerait de l’œil bien avant. On doit se cacher.

Une demi-heure plus tard, la fortune nous sourit. Nous tombons sur une vieille cabane décrépie à la charpente détruite et aux pilotis à moitié enfoncés dans la vase. D’ici, elle donne l’impression d’un enchevêtrement de poutres mais je suppose qu’en déplaçant quelques planches elle pourrait nous servir d’abri de fortune. De plus, elle se fond tellement au paysage qu’elle nous offrira une bonne discrétion. Je m’en approche avec précaution et furète alentour. En apercevant d’autres cabanes qui, à la différence de la nôtre, ont complètement sombré dans le marais, je déduis que nous trouvons dans une ancienne petite installation de pêcheurs. Ils ont dû se résoudre à abandonner ce coin avec la montée de l’eau.

Mon pied tâtonne la planche et je laisse mon poids reposer progressivement dessus pour tester la solidité. La structure s’enfonce de quelques centimètres avant de se stabiliser.

Mhh, ça fera l’affaire, dis-je.

Le jeune Aaron me scrute. Dans l’obscurité, son visage ressemble à un crâne aux orbites vides. Les bras croisés, il tremble comme une feuille. J’en viens à appréhender la suite. Il y avait bien un gars dans mes souvenirs, j’ai oublié son nom, qui filait un mauvais coton de ce genre et qui avait complètement pété les plombs. Ce type cherchait toujours à provoquer le danger et, dans un délire d’autodestruction, avait fait tuer presque toute notre équipe en provoquant deux sadiques qu’on avait repérés. Aaron me rappelle de plus en plus ce gars-là.

Je me faufile entre les poutres vermoulues, en redresse quelques-unes et déblaye la merde qui jonche le coin. On peut dormir à deux là-dessus. Au sec. J’invite Aaron d’un geste de la main avant de me blottir à même le sol contre mon sac.

Tim ?

Ouais.

Quand tu m’as tendu le flingue, tout à l’heure, tu le pensais sérieusement ?

Bien sûr que non. C’était pour te faire réagir, petit.

Je…

Je sens son corps collé au mien, convulsé par les sanglots. Il me dit en reniflant :

Je veux vraiment en finir… Je suis fatigué. Fatigué. J’en peux plus.

T’as vraiment besoin de repos.

Il continue de pleurer. Je crains qu’il me pourrisse les quelques heures de repos qu’on peut glaner.  Je trouve alors un stratagème tout à fait macabre pour le faire taire.

Écoute, dis-je en me retournant vers lui, je te redonnerai ce flingue demain à la même heure. Et tu te tiras une balle si tu le souhaites. Je te filerai l’arme, je te laisserai tranquille une demi-heure, tu auras tout le temps de le faire. Ok ?

Il me fixe avec des grands yeux de chouette, ses joues tâchées par la boue.

Je reviendrai au bout de la demi-heure et si tu es toujours là, je ne veux plus entendre parler de suicide. Ça te va comme deal ?

Il ne me répond pas. Je me retourne et ferme les yeux. Au moins les larmes se sont arrêtées.

J’essaie de trouver le sommeil. Je repense à tout à l’heure, à Stallman. Je revois le sadique, cette blondasse en mini-jupe avec un masque de chirurgien qui poussait des cris de porc, armée de ses deux pétoires. Son entrée spectaculaire nous avait glacé le sang. Elle a littéralement bondit parmi nous la connasse, et on s’est dispersés. Putain… Stallman avait détalé avec le petit. Sans le savoir, il s’était précipité dans le piège. Lui et le gamin s’étaient fourrés dans un champ de mines. Je l’ai vu au ralenti. Je l’ai vu… J’ai voulu gueuler. Les mines ont sautillé comme des puces, la sadique nous regardait de loin en se marrant. Peut-être Stallman a–t-il plongé pour protéger le petit, peut-être la trouille l’a poussé à faire un geste inconsidéré, je n’en sais rien. On a entendu les éclats de shrapnel se loger dans sa chair et le son étouffé qu’il a sorti quand il est retombé de tout son long dans la boue.

J’ai débloqué à ce moment. J’ai coursé la sadique. Je l’ai retrouvée et je l’ai trouée, encore et encore. Elle était allongée, inerte, elle baignait dans son sang. J’ai collé un coup de pied dedans. Je croyais qu’ils étaient tous les deux morts. Aaron et Stallman. Je me suis retourné et j’ai vu Aaron boitiller vers moi en hurlant, le bras ballant et le doigt pointé vers Stallman.

Je ne sais pas depuis combien d’heures je ressasse ce moment. Aaron est endormi. Il faut que mes maudits yeux se ferment un peu. Que je récupère.

*

Un bruit me réveille. Un craquement de branche. J’ouvre grand les yeux et vois le visage d’Aaron à dix centimètres du mien, terrifié. Ça vient de dehors. Quelque chose rôde autour de nous.

Mon arme. Si je bouge, me contorsionne pour récupérer mon fusil disposé à côté de moi, je risque de frôler une planche en équilibre précaire, j’attirerai l’attention. Merde. La situation sent bon le parfum pourri de la mort, je le renifle à pleines narines. Voilà donc comment on paye ce privilège qu’on s’est octroyés, de dormir quelques heures. Imprudence complète. Je me ressaisis. Il ne faut pas que le gosse hume ma trouille. Je dois à tout prix rester à ses yeux cette vieille machine, rustique certes, mais dont rien n’entrave le fonctionnement, même si c’est un mensonge. La vérité ? C’est que je manque de chier sous moi à chaque fois qu’un sadique se trouve à moins de cent mètres.

Dans ce merdier, une pensée me rassérène toutefois. Si le fusil est hors de portée, Je peux toujours me rabattre sur mon arme de poing placée comme d’habitude non loin de ce qui me sert d’oreiller. Je monte lentement ma main à hauteur des yeux d’Aaron et lui fait signe, d’abord vers mes orbites, puis vers les rais de lumière qui s’engouffrent dans les interstices des vieux murs ajourés de la cabane. Il hoche la tête.Un mince filet de bave pendouille et tremblote à la commissure de ses lèvres. Allez petit. Ne me lâche pas.

Recroquevillé, l’arme brandie et la main sur la gâchette, je surveille ce qui se passe dans son dos. Il surveille le mien. Il doit prendre son arme. La chose continue de rôder alentour. Si elle insiste, c’est qu’elle a flairé un truc. L’eau à mi-mollet du marais nous sauve de ce qui, habituellement, trahit la présence des hommes : les empreintes de pas. Mais une brindille cassée, un pan d’écorce arraché ou un bout d’étoffe accroché à une épine de ronce, c’est aussi clair qu’une carte de visite pour eux. Ils ne laissent rien passer.

Je suis en apnée. J’ai envie de dire au gosse qu’il fait trop de bruit. Il bave comme un chien enragé. La chose tourne autour de nous.

Elle ne peut pas nous avoir loupés. Elle s’amuse.

J’attends. Je manque d’exploser, de sortir de la cabane en hurlant et de tirer comme un forcené. Mais j’ai suffisamment d’expérience pour réaliser que ça scellerait mon sort direct. Leurs réflexes surpassent les nôtres.

J’attends. Les yeux exorbités du gamin vont de moi au mur, du mur à moi. Il veut déglutir mais il a trop peur. J’inspire avec précaution, remarque l’odeur âcre de la pisse. Le pauvre gosse n’a pas pu retenir. Ça s’infiltre entre les planches et finit par goutter dans l’eau sous la cabane. Bruyant.

Je réalise. Non, ce n’est pas lui. Vieux con, c’est toi qui viens de te pisser dessus…

Aaron cligne des yeux. OK, c’est derrière moi. Tout ceci se déroule en une fraction de seconde. Je pivote en direction de son regard et je tire. Trois balles. La poudre me brûle les yeux. La lumière envahit la cabane.

Bouge ! je gueule à Aaron, qui reste tapis comme un lapin dans les phares dans 4×4. Bouge !

Je me hisse, vire les planches de bois. Si je l’ai touché, le sadique réagira surement trop tard. Si je l’ai raté… Je bondis hors de la cabane, embrasse du regard cette pauvre installation de pêcheur et aperçois enfin le sadique. Il se détache du gris morne du décor, cette aberration, avec sa parka rose et ses lunettes de soleil en forme d’étoile. Des bigoudis sur la tête. Une vieille. Une vieille armée d’un fusil à canon scié. Je cherche la plaie par balle. Où l’ai-je touché ? Où l’ai-je touché ?

Je ne vois rien. Je l’ai raté. Je voudrais échapper un hoquet d’horreur. Au même moment, une main se referme sur ma bouche, une grande main noire. Une sensation froide me transperce au niveau des reins et se mue en une douleur innommable.

Quel con. Ils étaient deux.

Je serre les dents. Ne pas donner à ces fils de putes ce qu’ils aiment. La grand-mère aux lunettes de soleil sautille sur place, jubile. Puis elle incline lentement la tête, fronce ses sourcils en bataille et pointe le fusil vers la cabane. Elle attend une réaction de ma part. Aaron. Elle compte buter Aaron. Je tente de crier mais la pression dans mon dos s’exerce une nouvelle fois brutalement et je ne peux retenir un hurlement dont le timbre étouffé par la grande main noire est méconnaissable. La douleur se répand dans mon bas-ventre avec l’effet d’une poche d’acide qu’on aurait crevée dans mes entrailles. Je tombe à genoux dans la flotte stagnante et puante.

D’un geste, la vieille fait basculer la bandoulière de son fusil sur l’épaule. Elle ôte ses lunettes de soleil et fixe la cabane avec ses yeux gris. C’est d’abord une étincelle, puis l’odeur du bois brûlé et la cabane s’embrase aussi sec. Je penche la tête si rapidement sur le côté que j’échappe à la vigilance de la grande main noire, ça craque, me fait un mal de chien mais ce n’est rien, Je peux gueuler alors je gueule d’une voix rauque qui ne ressemble en rien à ma voix habituelle. Je m’époumone :

AARON !

Le gamin s’extirpe. Je ne sais plus quoi faire. Il rampe, tombe dans la vase une première fois et se redresse. La vieille le pointe de son fusil, suit le moindre de ses mouvements.

Je sais très bien qu’il est foutu. Il trébuche à nouveau dans le marais, paniqué. Elle le poursuit en prenant son temps.

Sale pute ! je hurle, tu prends ton pied hein ?!

La vieille ne fait pas attention à moi. Chacun sa proie. Mais celui qui se trouve dans mon dos me tire par les cheveux et me colle une lame sous la gorge. Je sens l’acier froid et une légère piqure presque indolore. Qui disparait aussitôt que le coup de feu retentit. Je cherche Aaron du regard dans la pénombre, distingue d’abord des éclaboussure. Là où il se trouvait une seconde auparavant, une gerbe de sang  s’élève et se répand dans l’air comme un nuage de mort, charriant des lambeaux de chair qui retombent et disparaissent dans les eaux stagnantes du marais comme des galets en fin de course. Aaron rampe la tête relevée, il pousse d’horribles hurlements suraigus.Sa jambe droite flotte derrière lui, encore attachée bien que désarticulée et prend des angles étranges tandis qu’il tente de remonter un talus à la force des bras. À la place de la rotule, une bouillie couleur ivoire tachetée de rouge vif semble luire en contraste avec le gris poisseux.

Mon corps s’engourdit. Ça ruisselle dans mon dos, je le sens, le petit trou par lequel mes forces s’enfuient. La grand-mère en parka s’approche d’Aaron en imitant une danse de claquette. Le sadique rit derrière moi comme un dément. Et son rire meurt progressivement dans un écho vrombissant. Je m’enfonce.

Cette sensation de glissement dans le néant est l’un des plaisirs les plus doux que nous, pauvre gibier, pouvons connaître. J’en viendrais presque à remercier le sadique de m’avoir accordé le départ tranquille. Bien sûr, je pense à Aaron. Il vivra le dernier enfer avant de me rejoindre dans l’abime.

*

C’était trop beau. J’ai été naïf de croire à la promesse d’une mort rapide. On m’extirpe de ma chute dans le néant à grand coup de baffes. Quand je me réveille, je vois leurs deux gueules bouffies obstruer mon champ de vision. Ces enflures ont poussé le vice jusqu’à endiguer l’hémorragie. Pour s’amuser, il faut me maintenir en vie, hein ? La vieille à la peau bourrée de crevasses, ses cheveux bourrés de bigoudis, et l’autre dont je découvre enfin le sourire plein de dents, un black aux longues tresses qui se balancent. Leurs gueules arborent dans un premier temps un air soulagé, presque sincère. Je suis leur putain de pote de toujours, j’ai failli leur manquer. Et là, maintenant qu’ils sont assurés que je puisse jouir du spectacle, les sourire se métamorphosent. Ils semblent se plonger tous deux dans un moment d’introspection, sur la manière dont ils vont passer les prochains instants, et sur quelle partie de mon corps ils vont travailler afin de m’arracher dignité et hurlements continus.

Je me résigne. Je suis prêt à ça, autant que je peux l’être. Ils vont prendre leur temps pour grignoter mon humanité, me scalper doucement, et alors quoi ?

Ils s’écartent et pointent du doigt dans une direction. C’est là que je prends conscience de la présence d’Aaron. Il n’est pas mort. Ils l’ont attaché à une croix. Le pauvre, à peine conscient agite la tête comme s’il délirait, de la salive mousseuse s’échappe de sa bouche. Que lui ont-il fait ? Sa jambe à moitié arrachée pendouille. Au niveau de son ventre — je crois d’abord à une hallucination quand mes yeux s’arrêtent à cet endroit, une entaille laisse échapper ses intestins. Ils débordent de son abdomen, prêts à tomber.

Ils m’ont réveillé pour ça.  Avec leurs bras tendus, leur chair flasque qui s’agite mollement, Ils insistent, m’indiquent que je ne dois rater ça pour rien au monde. Le spectacle peut commencer… La grand-mère me montre un jeu de fines aiguilles. Je frissonne. Mon diaphragme se contracte et je manque de dégobiller quand je réalise à quoi elles sont destinées.

Il n’y a rien à faire. Rien. Je me surprends juste à parler doucement.

Aaron, ça va aller mon grand. Ça va aller.

Elle pointe du doigt les viscères du gamin, et m’exhibe à nouveau son aiguille comme un présentateur de télé-achat. J’aimerais la menacer, l’intimider, voire négocier mais ça ne sert à rien. Ils ne nous comprennent pas. Une histoire à ce sujet tourne parmi les survivants. Un groupe aurait réussi à capturer un sadique. Et peu importe ce qu’ils racontaient, il ne leur répondait que par des sourires niais. Leur seule manière de communiquer réside dans leurs sordides mises en scène.

Je bascule, tourne de l’œil. Bientôt reviendra le repos de l’inconscience.

Mais un événement inattendu me réveille comme un seau d’eau froide. Une détonation sourde mais brève retentit. Le sadique aux longues tresses me lance alors un regard ahuri, un peu comique, avant de porter la main à sa joue droite et je constate que la moitié de son visage n’est plus qu’un cratère sanguinolent. Il bascule sur sa gauche et tombe sur le sol, raide comme une planche. Son amie à la parka fuchsia fait volte-face, ses yeux hagards s’attardent sur la dépouille une petite seconde avant la seconde détonation. Plusieurs tirs traversent son flanc en laissant des trous de la taille de mon poing. Elle s’affaisse, à genoux, face à moi, tâtonne le sol de pour récupérer son fusil à canon scié. Une dernière balle lui arrache l’arrière du crâne et elle s’effondre.

Trois secondes à peine ont suffi à ce changement de situation, trois secondes qui s’avèrent trop peu de temps pour que mon cerveau traite l’information. Et tandis que je flotte dans un état léthargique, sorte d’incapacité à décoder ce que captent mes sens, nos sauveurs entrent en scène. Deux formes floues qui s’impriment sur mes rétines bien en peine d’acheminer la moindre information supplémentaire.

*

Elles viennent de poser leurs affaires et leurs sacs par terre. Deux femmes d’une quarantaine d’années. La première, la boule à zéro, ne porte aucune attention à moi. Elle se fige de suite devant Aaron et dit à l’autre :

Professeure ?

L’autre s’approche et inspecte le gamin aux yeux mis clos. La tête d’Aaron ne remue plus, peut-être a-t-il eu la chance de sombrer.

Non, répond-elle avant de jeter un œil dans ma direction.

Il émane d’elle, quand nos regards se croisent, une douceur hors du commun si inattendue sur cette folle planète que ça me cloue sur place, plus chaude qu’une étreinte. Elle n’a pas besoin de parler pour me rassurer. Tout va bien se passer. Retournant auprès d’Aaron, elle ajoute :

Désolée, mon pauvre enfant. Nous ne pouvons rien faire pour toi.

L’autre femme lui tend le pistolet.

Le bruit sec me fait sursauter mais son écho me soulage. Ma douleur pour le pauvre Aaron monte dans l’abime et accompagne son âme. Tu as eu la chance de les croiser fiston. Les sadiques te maintenaient dans l’enfer, et cette femme t’a libéré.


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