Une nouvelle dans l’esprit Black Mirror. Pas la plus hard, mais pas la plus légère non plus. Je préfère prévenir. Les retours sont bienvenus 😉

 

Life is easy

 

Buddy, la première IAOP (intelligence artificielle d’organisation personnelle) est en constant apprentissage 😊.

Il est conseillé de ne pas déconnecter Buddy trop longtemps, afin qu’il puisse convenir au mieux à votre utilisation.

*

— Buddy ?

— Oui Sarah ?

— … Non, ça ne va pas.

Je retire cette robe, vite, comme si elle brûlait ma peau et la jette sur le lit. Elle me rend malade. Souligne toutes mes difformités avec un double trait, de manière encore plus efficace que les mots de Maman. « Il te manque juste de la volonté, hein… Tiens, samedi, on court toutes les deux ». Je cours, maman, je cours jusqu’à ce que mes cuisses ne soient que des jambons de douleur. Ça n’a jamais bougé. C’est gros et tâché. Je grogne :

— Il me faut une fringue qui cache ça, là.

Je presse ma cuisse, jusqu’à me faire mal. Tout ce gras que j’attrape par poignée, qui rougit au fur-et-à-mesure que je le malaxe, cette cellulite, cette chaire bourrée de plis et de trous…

— Comment je peux plaire à quelqu’un avec ça…

Retour à la penderie dont je passe l’intérieur en revue sans conviction, me projette dans ces tenues, m’imagine sous le regard des autres, ce soir. Je veux rayonner… Buddy prend la parole :

— Il y a une offre à So’Mod pour la collection « Black Friday », Sarah.

Je hausse le sourcil.

— Je ne suis pas So’Mod. Pourquoi tu me proposes ça ?

— La mode fait partie de tes centres d’intérêt, d’où cette proposition. Désires-tu ne plus recevoir les offres de So’Mod ?

J’ai le « oui » sur le bout des lèvres, mais je me ravise au dernier instant. Je veux rayonner. Or il n’y a pas de lumière dans cette penderie. Que des guenilles de merde. Je réponds avec un haussement d’épaule.

— Ouais. Fais-toujours voir.

Le petit pode blanc volète au-dessus du lit et s’immobilise. Son sommet se rétracte et, par le petit orifice, apparait la projection holographique. Sur l’image se mettent à défiler des femmes en robes casual mais sexy. Sobres comme je les aime. Noires, rouge. Quelques-unes sont ornées de motifs floraux, d’autres des crânes et autres imageries « rock » à la Ed Hardy.

— Vire les trucs à motifs, demandé-je à Buddy. Et tu peux m’utiliser dans les prévisualisations ?

— Oui, Sarah.

Fini les fleurs et les crânes, que de l’uni. Puis, à la place du modèle féminin taillé comme un mannequin de lingerie, une représentation de moi. C’est bien ma tête, mais j’ai du mal à croire que Buddy a respecté mes proportions.

— Celle en bleu nuit avec le décolleté en V.

Le modèle que j’ai choisi occupe à présent tout l’écran et tourne à 360°. Son prix apparait en regard, et juste en dessous, le solde de mon compte courant. Je demande à Buddy :

— Ça comprend la livraison en deux heures ?

— Ay, Capt’ain !

Il faudra que je change son « affirmation enthousiaste ».

— Je confirme la commande.

Il s’ensuit une petite animation durant laquelle la robe se plie sur elle-même pour finir dans un carton, carton saisit par les pattes d’un drone qui décolle hors du champ de l’image projetée. Je ricane en ayant l’impression que ce carton qui décolle, c’est comme un poids qu’on m’ôte des épaules. Je m’allonge sur le lit après avoir viré mon ancienne robe du revers de la main en pensant « poubelle ! » et soupire. Je veux surprendre une petite lueur d’admiration dans l’œil des filles ce soir.

— Veux-tu voir la nouvelle saison de Riverdale sur Netflix ?

— Je l’ai terminée, Budy.

— La « nouvelle », répète le pode avec emphase.

— Oh, une nouvelle saison vient de sortir… Non. Plus tard. D’abord, appelle Camille. Puis après, lance X-tube. Lesbien.

 

*

Buddy respecte la vie privée.
Accédez à tous les logs de Buddy sous demande par formulaire via le site de Promise.com

*

Le bar « Les père populaires » est déjà bondé à dix-neuf heures. Une troupe de gars, looks similaires, a préempté le coin canapé, au fond. Ils ont tous la moustache. Buddy m’a dit que ç’avait probablement trait au Movember, un événement de récolte de fonds pour le cancer de la prostate. Pour montrer au monde que vous avez participé, vous pouvez vous laisser pousser la moustache. Ouais, ça colle au profil de ces gars, chemise à carreau, coupe soignée, des jeunes actifs toujours au fait des dernières tendances. Ils doivent travailler dans la pub ou le marketing — je n’ai jamais réellement compris la différence entre les deux. Il y en a un de mignon dans le lot, celui qui vient de commander la bouteille de vin. Au moment où nos regards se croisent, je me dis que je crois le connaitre. J’appuie sur le bouton de mon smartphone.

— Buddy ?

— Oui, Sarah ?

Je laisse tomber, regarde l’heure à la place. Les filles sont à la bourre. La salle commence à se remplir, les clients s’installent sur les chaises de cantine, autour des tables en bois, et ça se lève pour commander en même temps, finissant donc par s’agglutiner au bar, le bras levé pour attirer l’attention le premier. On me demande si les chaises sont occupées, je dis « oui » en feignant d’être désolée et essuie des regards désagréables. Je guette la porte, frissonne à chaque fois qu’elle s’ouvre et laisse entrer le froid. Eloise arrive enfin. La belle blonde me fait coucou avec un sourire large et parvient à se glisser entre les clients pour me rejoindre. Elle me colle ses mains gelées sur les joues puis m’embrasse.

— Désolée, désolée, désolée ! Problème sur le métro, et je me suis paumée. Mon Buddy captait pas !

Parisienne depuis huit ans. Elle s’emmêle encore les pinceaux question lignes de métro. Puis c’est au tour de Camille de nous rejoindre. A peine installée qu’Eloise l’agrippe en lui montrant sa nouvelle bague. Je souris en voyant l’apprentie montrer à son mentor ses progrès en matière de look.

— Ça vient d’Argiciel, c’est superbe. Et c’est artisanal, la nana fait tout toute seule, je trouve qu’elle a un super talent.

— Superbe ! S’exclame Camille avec sa voix grave et sexy.

— Et tiens, regarde.

Eloise soulève ses cheveux blonds et se retourne pour nous révéler sa nuque.

— Ça y’est ! Fait hier ! Tatouage du mont Fuji. Façon aquarelle. Alors ?

— Magnifique.

— Je vais commander, dis-je. Les filles, vous voulez quoi ?

— Un verre de blanc pour moi, me dit Camille.

Eloise acquiesce. Je me lève et m’approche du bar. Suffisamment loin, je presse le bouton pour réveiller Buddy.

— C’est quoi le mont Fuji, Buddy ?

— Un mont célèbre du japon, situé sur la côte sud de l’île de Honshu…

— OK, merci l’interromps-je.

J’attends au bar, adresse un coucou aux filles. Je suis un papier peint. Mes deux amies discutent entre elles, mais ne m’ont même pas posé la moindre question. Aucun commentaire sur ma nouvelle robe non plus. Est-ce que j’existe ? Me trouvent-elles intéressante ? Non. Je dois être une fille insipide. Je pourrais leur en vouloir, leur balancer qu’elles pourraient déjà faire l’effort de s’intéresser un peu à moi. Après-tout, je suis l’amie commune, elles ne se connaissent que par mon entremise. Mais je n’arrive pas à leur en vouloir. C’est moi qui suis une petite nana commune. Pas si jolie, pas si intelligente. C’est ma faute, si je ne brille pas.

— Hé ho !

Le barman me sourit en passant sa main devant mes yeux.

— T’avais l’air ailleurs. Tu veux quoi ?
Je retourne auprès de mes amies avec la bouteille de vin, puis félicite Eloise pour son tatouage du Mont Fuji. Maintenant que je sais ce que c’est, je peux aussi m’exclamer qu’il est magnifique.

Gia et Jonathan nous rejoignent plus tard. Le couple parfait, beaux, intéressants, toujours à contre-courant. Fans de métal, de jeux de rôle, en bref, ils ont des passions que le commun des mortels ne pige pas. Il est végan et anti-Buddy, a laissé tomber son boulot dans l’informatique pour devenir menuisier, elle est sophrologue et fait du kickboxing trois fois par semaine. Ils rayonnent de bonheur.

Deux bières plus tard, Jonathan est déjà chaud. Il parle beaucoup et aime s’entendre parler manifestement. Mais au moins, il m’accorde de l’attention.
— Tu veux un exemple ? Les contenus violents. Promise coche par défaut le filtrage de contenus violents. Mais tu t’es renseignée sur ce qu’il considère comme violent ? Une décapitation au moyen orient, ok. Un accident de la route. Mais curieusement, il va te ranger les manifestations contre la COP23 dans les contenus violents. Et hop, tu as une manif dont tu n’as même pas entendu parler qui passe à la trappe.

— Si, j’ai vu… la vidéo de ceux qui grimpaient, là, sur le bâtiment… Ils étaient violents.

— Non, mais c’est pas le sujet. Ils te montrent deux trois gars violents sur les chaînes d’infos alors que le reste du cortège était pacifique. J’y étais, hein. Mais le truc, c’est que si tu veux te tenir au courant, tu dois décocher le filtre dans les options.

Il attend un signe de ma part, comme quoi je suis son explication. Je hoche la tête, tout en guettant la discussion entre Gia et Camille.

— Mais depuis la nouvelle loi renseignement, poursuit-il, Promise doit communiquer toutes ses infos à l’administration française, parmi lesquelles… devine… la liste de toutes les personnes qui ont désactivé le filtre de contenus violents. Donc, si tu veux te tenir au courant de ce qui se passe sans filtre, tu te retrouves fiché. Avec tout ce qui va avec, la surveillance algorithmique et j’en passe…

— Bah, si t’as rien à te reprocher, je ne vois pas le problème.

— Si t’as rien à te reprocher, répète-t-il comme si je venais de balancer une connerie monumentale, avant de s’enfoncer dans sa chaise en soupirant.

Il a un coup dans le nez, je préfère ne pas rebondir sur le sujet pour échauffer les esprits, me contente de faire un signe à Camille qui se lève pour commander une nouvelle bouteille de blanc.

— Tiens, Sarah. C’est pas ton pote le youtubeur, au fond ? me demande Gia.

— Quoi ?

D’un geste discret du menton, elle me désigne le seul type assis sur une chaise dans le coin canapé, au fond, le barbu en chemise à carreaux. Celui dont j’ai croisé le regard tout à l’heure.

— Merde, comment c’est déjà….

— Je n’ai pas de pote youtubeur.

— Si si, insiste Gia, claquant des doigts à répétition, cherchant manifestement le prénom du type.

D’un geste de la main, je lui demande d’attendre et glisse mon écouteur de portable dans mon oreille.

— Buddy ? dis-je.

— Je… Je…. Je…

— Buddy ?

— Oui, Sarah.

— Qui est ce gars, assis là sur la chaise ?

— Thomas Rondeau. Désires-tu consulter son profil public ?

— Ouais. Ce nom me dit quelque chose.

Sur le portable, je parcours son profil Promise, et regarde ses photos quand je le reconnais subitement sur l’une d’entre elle.

— Putain… Rondard ! murmure Gia qui s’était glissée derrière mon épaule. Il a changé. La vache !

— Ouais, il a dû perdre quarante kilos, minimum. Merci, Buddy.

J’ôte mon écouteur. Rondard tourne la tête et me surprend en train de le fixer. Merde ! Il me sourit. Lui, il a tilté. Et le voilà qui se lève et vient à ma rencontre. Gia tapote sur mon bras de manière frénétique, l’air de dire « merde, merde, merde ! Rondard en approche ! ». J’écarte sa main. Et Rondard se trouve face à moi.

— Hé, Sarah. Je me disais bien que c’était toi.

— Putain, t’as changé ! J’avais un doute, mais…

Il me fait la bise, se tourne vers ses potes qui l’attendent et leur fait un vague signe de la main.

— Je peux m’incruster dix minutes ? ajoute-t-il en s’emparant d’une chaise.

— Ouais, vas-y.

Et on discute. Il me pose un paquet de questions sur mon boulot d’hôtesse d’accueil, déploie trésors d’imagination pour me rassurer quand je lui dis que ma vie est le summum de la platitude, parle de temps en temps de son boulot, beaucoup de ses voyages, me demande si j’ai voyagé, je réponds « La Normandie ? ça compte ? ». Et on se sert à nouveau du vin. Je ne vois pas le temps passer. Tout devient fluide et agréable comme peu de soirées le sont. J’ai l’impression que mon esprit, d’habitude si crispé quant au regard des autres, vient de lâcher prise et me fout, pour une fois, la paix. Je me sentirai presque belle, la robe y joue peut-être un rôle. Et j’apprécie la compagnie de Rondard, ce type qui me paraissait si anecdotique à la Fac.

*

Profitez de la nouvelle mise à jour de Buddy V.2.2 : Life is easy ! Buddy a encore fait de nombreux progrès en matière de propositions pour combler au mieux vos attentes. A présent, vous pouvez le laisser remplir lui-même vos centres d’intérêt et besoins routiniers pour qu’il affine ses propositions et ses initiatives ! L’option ne vous intéresse pas ? Demandez à Buddy de désactiver « life is easy ».

*

— Buddy, tu peux me commander un Uber ?

— Aye cap’taine !

— Je t’ai dit d’arrêter avec Aye cap’taine.

— D’accord Sarah. « Aye cap’taine » sera supprimé des déclarations enthousiastes.

J’ai l’estomac qui fait du bruit et les jambes qui ne répondent pas correctement. Combien de verres ? Trop. Je vais le payer demain. Gia m’observe, amusée, et me répond que j’ai les « petits yeux » quand je lui demande ce qui la fait rire. Naturellement, je bute sur les mots, et faire une phrase sujet verbe complément nécessite bien plus d’efforts que d’habitude.

Rondard me dit « ça va ? », j’acquiesce mais j’ai peur de vomir dans le Uber. Il me demande jusqu’où je vais, je lui réponds « Gentilly ».

— C’est sur ma route. On peut partager la course ?

Je n’y vois pas d’inconvénient. Je ne réagis pas quand Camille et Eloise s’exclament en chœur « ouh ! Ils vont partager un Uber ». Je ne réagis à rien, en fait. J’ai juste envie de rentrer chez moi. Dans la voiture, il règne une chaleur infernale. Conjuguée à la conduite sportive du chauffeur, je me sens mal deux minutes plus tard, je descends la vitre.

— Votre compagne va bien ?

Connard. D’un, je ne suis pas sa compagne, de deux, tu peux t’adresser à moi directement plutôt qu’au mec. Je demande à passer devant. Mes yeux butent sur les lampadaires aux lueurs molles.

Je dois m’être assoupie.

Je frissonne. Rondard me secoue l’épaule, me demande si c’est là que j’habite. On s’est arrêté. Je ne reconnais même pas l’endroit où on se trouve. Ah si.

— Je vais t’aider à descendre, me dit Rondard.

Il ouvre la portière, me prend par le bras. Me raccompagne jusque devant la porte de mon appartement, je crois.

Je tends la main pour éteindre la lumière.

M’endors.

— Buddy ?

— Oui Sarah ?

— Il est quelle heure ?

— Onze heure trente.

Je suis transpirante. La couverture moite colle à mon corps, j’aimerais m’en débarrasser, mais paradoxalement, j’ai froid. Une sensation désagréable, mélange de frissons et d’engourdissement irradie mes jambes, mes bras, ma nuque. Je me redresse et ma boite crânienne se venge aussitôt. Je tends le bras, récupère ma bouteille d’eau et la vide en une fois. Mon ventre gargouille. Je dois avoir la grippe.

La grippe. Elle est bonne. Plutôt une gueule de bois tout ce qu’il y a de plus classique, ma pauvre fille. A quoi t’attendais-tu, remarque ? Je me lève, la nausée au bord des lèvres, me maudissant d’avoir abusé à ce point, hier soir. J’ignore quoi, entre les regrets et l’alcool, me serre le plus l’estomac. Je voulais rayonner, j’ai été pitoyable, à tous les coups.

— Buddy ?

— Oui sarah ?

Tu peux me refaire la soirée à partir d’une heure du matin ?…

— Non, rien. Faut que je mange un truc.

Je me force à avaler un smoothie-bowl, mais m’interromps au bout de deux cuillers. Mon ventre m’indique que ça ne passera pas si j’insiste. Le petit pode blanc volète au-dessus de la table de cuisine, puis stoppe sa course en lévitant au niveau de mes yeux.

— Sarah, connais-tu le programme « miracle morning » concocté par la coach Jessie Kay ? Il comprend un régime alimentaire équilibré ainsi qu’une routine physique matinale. Idéal pour une période detox, et d’excellentes performances le long de la journée ! L’abonnement est de trente euros par mois…

— Je dois comprendre quoi, là Buddy ? Je n’ai jamais coché ça.

— Désires-tu ne plus recevoir de propositions de …

— Non, non, ça va. Rappelle-le-moi demain.

Une subite bouffée d’angoisse m’envahit. Je pose la cuiller, regarde par la fenêtre, me sens encore plus nauséeuse qu’avant. Je tremble. Hier… Rondard… nous avions partagé la course en Uber. Mais après ?

— Buddy, Rondard est rentré ici, hier ?

La latence de réponse du Buddy m’insupporte. Je retiens mon souffle, ai l’impression que la bile remonte dans mon œsophage.

— Oui, Sarah.

Je prends ma tête dans mes mains. Quelle conne je fais. Mon dernier souvenir date de la course en Uber. Après, c’est le blackout.

— Buddy ?

— Oui sarah ?

— Est-ce que tu peux me repasser la vidéo de ce qui s’est passé quand je suis rentrée avec Rondard ?

— Selon les nouvelles conditions d’utilisation de Buddy par Promise concernant le respect de la vie privée, il est nécessaire que tu répondes à ces questions pour confirmer tes droits.

Mon cœur tape jusque dans mon crâne et j’ai l’impression qu’un voile recouvre mes yeux. Je ne me sens pas bien. Pas bien.

— Oui, vas-y.

— Ton nom, prénom.

— Guillerme, Sarah.

— Ta date de naissance.

— Sept octobre deux-mille deux.

— Ton mot de passe.

— Julianne, Zero zept, dix.

L’orifice à projection du pode apparait à son sommet. Puis l’image se forme. Rondard passe la porte d’entrée, puis m’aide à marcher. Je titube comme une putain de poivrote. Il m’emmène jusqu’à la chambre. « Hé, tu peux être un peu plus stable s’il te plait ? ». Mon moi d’hier rigole.
A travers l’écran, je réalise à peine qu’il s’agit bien de moi. Je fais de la peine à voir. Les regrets m’assaillent puissance mille. Je me trouve détestable. Laisser rentrer Rondard chez moi… quelle conne.

La caméra du pode nous suit dans la chambre. Je m’allonge sur le lit, continue de rire. Et voilà. Je découvre horrifiée mon moi d’hier qui retire sa veste, puis se contorsionne pour ôter sa robe en pouffant. Rondard reste immobile, face à moi en soutif qui me glisse maladroitement sous les couvertures.
Pourquoi reste-t-il immobile ? Je voudrais tellement le voir de face, découvrir à quoi il pense à cet instant. Lui a aussi bu, mais moins, beaucoup moins. Je prie pour qu’il tourne les talons, quitte ma chambre, mon appartement. Qu’il s’en aille. Pitié, qu’il s’en aille.

Il s’allonge sur le lit, retire la couverture.

Je me plie en deux et vomis sur la table de la cuisine. Je veux me lever, m’éloigner de la projection, mes jambes flageolantes ne parviennent pas à soutenir mon poids, et je tombe sur le carrelage de la cuisine.

Je me recroqueville et éclate en larmes.

Sous les gémissements que le hautparleur crache, je respire à peine. Je m’affole alors, suffoque. J’ai l’impression de mourir comme une loque sur le sol froid. J’implore :

— Arrête… arrête… Buddy, arrête.

Une seconde plus tard, Buddy répond :

— Aye, Cap’taine !

*

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*

Les larmes ne coulent plus. Je ne sais pas combien de temps s’est écoulé. Je me lève, toujours chancelante, animée par la seule peur de ne pas être à l’heure à mon boulot. Je dois y aller. Hors de question que je perde mon boulot.

Dans la salle de bain, je retire mon soutien-gorge constellé de tâches de purée de fruits. J’ai dû renverser le smoothie bowl. Figée, devant le miroir, je me surprends à murmurer :

« J’ai été violée ».

Tant que je ne l’avais pas articulé, ça ne m’en paraissait pas être un. Ça ne me paraissait pas être réel. Mais maintenant, je l’ai invoqué, je l’ai rendu réel. J’ai été violée.

— Mademoiselle ? Pardon ?

J’ouvre les yeux, regarde autour de moi hébétée. La plante en plastique sur le comptoir, la lumière bleue de l’écran incrusté dans le renfoncement. L’odeur de cannelle dispensée par les dispositifs olfactifs de l’hôtel à l’heure du café. Face à moi se trouve un client, un homme d’une quarantaine d’année, qui m’avise, un air perplexe.

— Vous allez bien ?

— Oui, pardon. Bienvenue à l’hôtel Saint-Genès, que puis-je faire pour vous ?

— Il me faudrait une chambre pour deux jours. J’ai réservé via Promise-booking, au nom de Grenier.

— Un instant.

Je suis au boulot. Je ne me souviens pas de ce matin. Trou de mémoire. Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? Je me ressaisis vite, arbore le sourire obligatoire, m’occupe du client. Mon oreillette relaye aussitôt la voix du manager des accueils de la chaîne :

— Vous devez saluer les clients quand ils entrent, mademoiselle Guillerme.

Je bafouille :

— Oui, pardon.

Et la voix de reprendre sur un ton désincarné :

— Bien. Selon le règlement, je dois vous notifier que cette erreur a été ajoutée à votre dossier. Vous pouvez consulter vos performances via votre Buddy.

— Oui…. D’accord…

La journée s’écoule comme si je ne la vivais pas. Le manageur me signale une deuxième erreur, mais je ne l’ai pas vraiment écouté, j’ignore ce qu’il vient de me reprocher. J’attends juste que Martine vienne prendre la relève.

Vingt-deux heures. Martine entre, ôte sa veste.

— T’es pâle, ma grande, me dit-elle.

— Ouais, pas beaucoup dormi.

— Haha, je connais ça. J’ai été jeune.

Elle me fait la bise. Me voilà libre. Libre de repenser à hier. L’horreur attend juste que je passe la porte de sortie pour fondre sur moi. Sur le parking jaune oranger, sur la place passager de ma voiture. Elle est là, à côté de moi, une masse bouffie, collante et souriante qui veut m’entourer et m’étouffer.
Tu as dit non ? Je ne crois pas… Tu l’as même peut-être invité. Tu voulais tellement que quelqu’un te voit et trouve belle. Et maintenant, tu te plains ?

Oh, la vidéo. Oui. Je sais ce que j’ai vu. Ces gémissements, là, je peux te les repasser si tu veux. Ça ressemble à du plaisir ça, ou sinon, je ne m’y connais pas.

Je pousse la porte de mon appartement avec la peur au ventre, la peur irrationnelle de trouver Rondard qui m’attend dans ma chambre. Il n’est pas là. Mais le lit, oui, le lit sur lequel… Je ne peux pas dormir. Je revois le dos de Rondard, immobile sur la vidéo, puis lui qui s’allonge et se presse contre moi.

Je passe la nuit à l’affut. L’épuisement ferme mes yeux mais fuit aussitôt que retentit le bruit d’une portière de voiture, le gargouillis des canalisations, ou le petit déclic de ma vieille chaudière. Quand l’écran de mon smartphone affiche huit heures trente, je me dis que j’ai dû dormir une heure seulement. Je me demande si je peux continuer à vivre ainsi.

C’est physique. Ma mère me dirait « tu somatises ». Mes jambes me portent moins bien, mon souffle est plus court. Je porte un monstre sur mes épaules. Plus les journées passent, plus j’espère que son poids diminue, mais ce n’est pas le cas. C’est lui qui finira par m’écraser. Et non content de me hanter, il me retire des heures de ma vie, me fait croire que j’ai rêvé certains événements, me le troque contre des faux. Demi-rêve, demi-cauchemar. Les seules sensations vives sont les images de la vidéo. Des couteaux plantés dans ma chair, tout le temps.

Ça s’est joué à quoi ? J’aurais dû dire « non ». Nous n’aurions pas dû partager cette course Uber. Je m’en veux. C’est moi qui ai merdé. J’aurais dû être claire. Il a peut-être compris certains de mes compliments comme des avances. Je l’ai … allumé ? Je l’ai voulu ?

— Sarah ? Désires-tu profiter du programme « miracle morning » ?

— Non, Buddy… J’ai pas envie.

Je lève le nez de mon bol de café. Le pode lance une projection. On y voit une femme blonde, à peine maquillée, en tenue de yogi. Grand sourire, dents blanches, elle parle avec enthousiasme. A côté de la vidéo, mon fil social promise affiche les dernières actualités de mes groupes. Un statut attire mon regard.

— Veux-tu activer le son ? me demande le pode.

— Non, pas ça, je t’ai dit. Ouvre le statut …

J’avise le titre. « J’ai longtemps cru que c’était ma faute ». Une victime de viol témoigne. Pourquoi ce statut apparait-il maintenant ? Je ne vois pas qui a pu le partager.

— Ça vient de quel groupe, ce statut ?

La led d’activité de Buddy clignote.

— Je… Je… Je…

— Buddy ?

— Je ne sais pas, Sarah. Désires-tu le lire ?

Le pode lévite en attendant ma réaction. Je repose le bol de café, soupire.

— Oui, vas-y.

*

Votre Buddy rencontre quelques difficultés, ou met du temps à répondre ? N’hésitez pas à lancer un diagnostic en suivant les consignes présentes sur Buddy.com/support/
Notes de la mise à jour « Life is easy ». Votre Buddy affiche des propositions malgré vos refus ? Lancez sans plus tarder un diagnostic en suivant les consignes présentes sur Buddy.com/support/

*

On trouve nos vrais amis dans la détresse et dans les épreuves. J’ai lu ça quelque part. Grâce à cette histoire, je l’ai vérifié. J’ai rayé des noms, j’en ai entouré d’autres. Bref.

Je me suis brouillée avec Eloise et Camille. C’est parti d’un message, avant-hier. Je n’étais pas venue à l’anniversaire de Camille, et Eloise m’en a tenu rigueur, j’aurais dû faire un effort, selon elle. Je lui ai répondu que ça n’allait pas bien depuis la dernière soirée et j’ai tenté d’aborder le sujet, mais j’ai manqué de courage, me contenant de dire qu’il s’était passé quelque chose avec Rondard, que ça a été un peu plus loin que je l’aurais voulu. Pff, putain d’euphémisme. « Non, il ne ferait pas ce genre de truc. » « Non, je ne dis pas que t’inventes, mais il y a peut-être eu un malentendu, un truc comme ça. » Et le dernier message d’Eloise : « Faudrait que saches ce que tu veux, meuf. »

Buddy m’a conseillé d’appeler Gia. J’ai juste eu le temps de lui dire « il s’est passé quelque chose la soirée dernière » et elle m’a répondu qu’elle arrivait tout de suite, le temps de faire un crochet au restaurant sushi. Avant de raccrocher, elle a précisé : « Je viens sans Jonathan, on pourra parler entre meufs, si c’est ok pour toi ».

Elle m’a tout de suite prise au sérieux. Et pour cause, elle avait déjà vécu ça. En fait, des choses, elle en avait vécu, bien au-delà de ce que j’imaginais. Cette petite nana au look rock et chic, sur qui j’avais tant l’impression que tout ruisselait sans jamais l’atteindre, elle avait bouffé aux restos du cœur pendant deux ans, avait passé toute sa fac en vivant dans sa voiture, voiture dans laquelle, un jour, son mec de l’époque — le genre qui a l’air de te comprendre, de lire à travers toi, le type calme, intelligent, plein de beaux principes et de belles promesses ; en fait, un vrai petit enculé — l’avait violée.

— Et tes parents ?

Elle a ricané, le regard perdu dans le vide. J’observais ses mains, pleines de bagues, et son tatouage de fleurs enchevêtrées. Plus on parlait, plus elle se les frottait, ses mains, comme si elle pouvait attraper l’angoisse et les blessures, et les extirper de son corps par le bout de ses doigts. Elle n’a pas répondu à cette question.

— Et les tiens ? Tu leurs en as parlé ? Tu comptes leur en parler ?

Je n’y avais pas songé. Mais je n’y compte pas.

Avant de partir, Gia m’a promis de m’accompagner pour toutes les démarches que je comptais entreprendre. Avant qu’elle ne m’en parle, je n’avais même pas envisagé d’entreprendre des démarches.

Buddy m’a conseillé plusieurs sites d’informations à ce sujet.

Ce soir-ci, juste après avoir envoyé un message à Gia lui disant que je comptais me rendre au poste demain, je me suis endormie comme une brique.

Me voilà aujourd’hui, face à ma table de travail. Je lorgne du côté de mes dessins, croquis d’un projet de BD qui ne verra surement jamais le jour, me dis que l’envie reviendra peut-être bientôt. Mais aujourd’hui, c’est le dossier posé en évidence qui attire toute mon attention. J’ai imprimé un paquet d’informations autour des plaintes pour viol. Je dois avoir imprimé et lu tous les sites et forums à ce sujet, et ai laissé la pile en évidence comme une sorte de totem pour me donner de la force. Et de la force, j’en ai, maintenant, j’ai même eu le courage de jeter un œil au profil Promise de Rondard, cette ordure. Je tourne la molette, vois passer des photos de soirée et des photos de soirée, je me demande combien de filles lui et ses potes pubards ont violées. Je serai la dernière.

— Buddy ?

— Oui Sarah ?

Je m’apprête à lui demander de ressortir la vidéo de cette soirée-là, cette même vidéo qui constituera une preuve accablante au commissariat. L’ordre reste bloqué dans ma bouche. Mes jambes tremblent. J’ai l’impression de revivre ses caresses, ses mains qui passent sur moi… J’ai la nausée. Non. J’ai présumé de mes forces. Je ne peux pas revoir cette vidéo. Je ne peux pas. Je crains qu’ils me demandent de la visionner avec eux au commissariat. Comment réagirais-je ? Je tente de me persuader. Grâce à cette vidéo, c’est sûr, il paiera. Vois-ça uniquement comme un moyen de le faire payer. Une carte dans ta manche.

Je soupire et me laisse tomber, les bras croisés sur la table de travail. Peut-être pas tout de suite, mais au moment de déposer ma plainte, je pourrai. J’en fais la promesse.

Sur la route, je rentre ma tête dans mes épaules. À chaque regard que je croise, j’ai la sensation idiote d’être translucide, de laisser paraitre la chose que je m’apprête à faire, comme si je portais une putain de pancarte « je vais porter plainte pour viol ». Pourquoi dois-je essuyer ce sentiment de honte ? D’où vient-il ? Je n’ai rien fait de mal.

Je suis soulagée quand j’aperçois Gia, poireautant devant le commissariat.

— Salut ma belle, tu tiens le coup ?

Elle m’ébouriffe les cheveux comme une grande sœur. Je hoche la tête, tente de lui sortir un sourire rassurant.

— Allez. On y va.

Je sens sa main dans mon dos jusqu’au bureau où un agent d’une trentaine d’années griffonne sur un papier. Une impulsion de cette même main, et les mots sortent d’eux même, si facilement que je m’en étonne.

— Je viens porter plainte pour viol.

Il m’avise, hoche la tête de manière imperceptible puis me demande mon nom.

— Je vais chercher quelqu’un pour recevoir votre plainte, dit-il. Une femme.

Il disparait.

— Ça va le faire, murmure Gia. On va l’avoir, ce petit connard.

C’est une femme qui surgit d’une porte derrière le bureau, les cheveux courts et grisonnants ; bedonnante, elle marche en se dandinant de gauche à droite, la mine contrariée.

— Mademoiselle Guillerme ? lance-t-elle sans me regarder tout en ramassant quelques feuilles.

Elle a la même voix que cette vieille présentatrice d’émissions culinaires à la télé américaine.

— Oui, c’est moi.

— Suivez-moi, s’il vous plait.

Elle lève enfin les yeux, m’avise, moi, puis Gia.

— Juste mademoiselle Guillerme, précise-t-elle.

A regret, je laisse Gia dans le hall, puis emboite le pas à la femme dans les escaliers d’un commissariat aux murs décrépits. Je frissonne, la femme le remarque, esquisse un sourire.

— La clim’, ça coute trop cher pour notre bon ministre de l’intérieur, il va falloir garder votre manteau.

On s’installe dans un bureau étroit. Un pode volète au-dessus de quelques dossiers.

— Buddy, dit la femme. Passe en mode enregistrement, dépôt de plainte.

Puis à moi, elle fait glisser une feuille et un stylo bic.

— Tenez, remplissez-ça.

Je m’exécute.

— Bon, dit-elle après avoir survolé les renseignements que j’ai inscrits sur la feuille. Racontez-moi ça.

Je lui raconte. De la fin de soirée, jusqu’au lendemain matin. Son front se plisse à plusieurs reprises, et à chaque fois, je perds le fil, bute sur mes mots. J’ai l’impression qu’elle tique sur des éléments banals et n’écoute pas le plus important. Quand je termine, elle fronce une dernière fois les sourcils.

— Vous l’avez invité chez-vous donc, si je comprends bien ?

— Non…

— Il est rentré par effraction chez vous, alors ?

— Non, c’est pas ça… j’étais… Je n’étais pas dans mon état. Je ne l’ai pas invité. Il était juste là.

Je hausse les épaules.

— D’accord. Vous étiez ivre ?

Je souffle, secoue la tête, réponds en chassant l’air de ma main :

— Oui. J’étais ivre.

— Avez-vous pris d’autres substances ?

J’écarquille les yeux devant l’impression que cette bonne femme ne veut rien comprendre. Putain, c’est clair, pourtant !

— Non. J’étais juste ivre.

— Et vous avez partagé la voiture avec Monsieur Rondeau, c’est bien ça ?

Le sous-entendu est d’une limpide atrocité. Je l’ai cherché. En bonne fille de famille, je n’aurais pas dû boire, ni proposer à un homme de me ramener. J’en viens à détester cette radasse, me dit que le type à l’accueil avait l’air beaucoup plus amène. Après-tout, il a demandé à une femme de prendre la plainte pour viol, parce que c’est conseillé. Je me demande s’il a bien fait. Cette bonne femme m’a l’air autant sertie de principes qu’une pute repentie.

— Oui. J’ai partagé la voiture. On partageait nos frais parce qu’on allait dans la même direction. Ça lui donne le droit de me violer ?

— Ne le prenez pas comme ça, mademoiselle. Il faut juste de la précision. Y-a-t-il eu des coups et blessures ? Vous a-t-il frappée, ligotée ? Entravée d’une quelconque sorte ?

Je souffle.

— Non.

— Vous a-t-il menacée d’une arme ?

— Non.

— Ou de manière verbale.

— Non.

— Vous l’avez laissé faire, alors ?

Je rentre ma tête dans les épaules. L’instant d’avant, j’aurais voulu sauter à la gorge de cette connasse et désormais, c’est comme si la haine faisait demi-tour, comme si, observant froidement la scène, elle revenait vers moi pour me cracher au visage « non, ma pauvre fille, c’est toi la responsable, tu l’as surement voulu, et tu le regrettes, alors tu essaies de te venger sur ce pauvre Rondard ».

J’éclate en sanglots. La led du pode s’éteint. Puis, finalement, d’un ton plus doux, La policière me dit :

— Prenez le temps de respirer. Puis quand vous voudrez, nous reprendrons et nous relirons votre déposition. Vous pourrez modifier les éléments incorrects. Vous désirez un café, quelque chose ?

Je bafouille :

— Je veux bien.

— Et nous allons aussi extraire la vidéo en question de votre Buddy. Ça ira, mademoiselle ?

Je hoche la tête. Au moins, elle ne m’a pas demandé de la visionner à nouveau.

A peine sortie du commissariat, accompagnée par Gia, je réfléchis en même temps que je lui fais le débrief, et finis par me demander si une mesure sera prise contre Rondard. A entendre la policière, c’est comme si j’avais déclenché la pulsion chez le gars. Comme si le fait de l’avoir sortie de son pantalon m’incombait à moi. Gia me rassure cependant, me dit que c’est tout le temps comme ça. Les commissariats ne sont pas réputés pour leur accueil chaleureux, et on a toujours l’impression d’être suspecté quand bien même on est la victime. Mais ils feront quelque chose, elle m’a dit.
J’espère que Gia a raison.

*

On est samedi. Je n’ai aucun souvenir de la semaine passée, excepté la boite aux lettres que j’ouvre et referme, en attente d’une lettre qui n’arrive pas. Les journées de travail se sont succédé sans aucune histoire, sans aucune prise à laquelle accrocher des émotions, sans la capacité de me distraire de mes cauchemars. Gia m’avait dit que la plainte était nécessaire, mais qu’elle n’apaiserait pas forcément tout de suite mes maux et c’est le cas. Je ne mange presque pas, mon cycle fait n’importe quoi, je ne peux plus me supporter nue dans le miroir. Je ne me touche plus. J’ai surtout la peur irrationnelle que les flics ne me croient pas, même en dépit de la vidéo. Parfois, l’envie de m’extirper de cet abîme sordide reprend le dessus, et je me mets à suivre le programme physique conseillé par Buddy, ou bien je me renseigne sur la période d’instruction d’une plainte pour viol. On y raconte qu’il y a souvent confrontation entre la victime et l’accusé. Dès que je songe à revoir Rondard, l’angoisse m’étreint. Mais je suis prête à le faire, je suis prête à tout tant que la plainte avance.

Cette foutue attente, elle me ronge.

— Buddy, est-ce que j’ai du courrier ?

— Le pode ne parvient pas à communiquer avec le capteur de ta boite aux lettres. Es-tu certaine qu’il est bien paramétré ?

— Putain…

Je sors de mon lit, déverrouille la porte d’entrée et descends les marches d’escalier. A chaque étage, mon cœur fait des bonds, noué par crainte de tomber nez à nez avec Rondard ou un ami à lui. Une porte s’ouvre, une silhouette émerge dans le couloir sombre. Le froid me glace la poitrine. Mon souffle s’accélère. Ce n’est qu’une femme qui sort ses poubelles. Elle me jette un regard en coin, et moi, j’ai l’impression de suffoquer. Je m’arrête, me repose sur la rambarde et tente de respirer. La sensation enfle. Un flot de bile remonte et je vomis dans les escaliers sous le regard mauvais de cette mégère. Que doit-elle se dire ? Les jeunes qui se droguent et picolent, c’est ça ? Elle ne s’arrête pas, croise ma route, marche sur la pointe des pieds pour éviter la flaque, et me balance un truc que je n’écoute pas vraiment, un commentaire méchant sans doute, « J’espère que vous nettoierez », peut-être.

J’attends qu’elle parte. Je reprends ma route jusqu’à la boite aux lettres.

Une convocation. Mardi prochain.

Une corde lancée dans l’abîme depuis la surface.

*

Je délègue Soixante-quinze pourcents de mon travail de chef de projet à Buddy, avec la nouvelle mise à jour « life is easy ». Les possibilités d’assistance à la tâche sont folles ! Soixante-quinze pourcents de ma charge de travail, c’est soixante-quinze pourcents de préoccupation, de ressources en termes de temps, soixante-quinze pourcents d’espace de cerveau disponible, pourrais-je dire ! Tout ça, libéré grâce à la nouvelle mise à jour « life is easy » de Buddy. Je ne serai pas étonnée de voir à présent des postes d’assistants gérés à cent-pourcents par Buddy. Une page se tourne.

Shania Cowert, CEO de Pilote-me, les voitures autonomes à louer.

*

Mardi. Je franchis les portes du commissariat. Gia a pris sa journée pour m’accompagner. Mathieu, son copain, était avec nous. Même lieu, mêmes personnes ; le jeune et gentil flic qui me dit d’attendre, et la policière en surpoids qui vient me chercher. La sensation de déjà-vu m’apaise. J’ai déjà vécu ça, je m’étais préparée à le revivre. Je me sens même assez brave pour poser une question :

— Je vais devoir le reconnaître à travers une vitre sans teint ?

Elle ne répond pas.

Nous arrivons dans le bureau de la fliquette. Mais aujourd’hui, quelque chose jure avec la dernière fois. Il y a une autre femme, assise à côté de la chaise qui m’est destinée. Vêtue d’un tailleur, elle a les cheveux courts et décolorés, des petits yeux en amande bienveillants, et un maintien qui m’évoque un boulot de libéral. Avocate ? Elle me voit arriver, me sourit, puis son regard s’attarde sur la chaise vide, intention amicale de me guider vers la bonne destination. La policière fait le tour, rentre le ventre entre le bureau et les placards derrière, puis me dit un lapidaire « asseyez-vous ».

— Madame Fervet est psychologue, ajoute-t-elle en désignant la femme à côté de moi.

Je ne comprends pas. Les deux femmes surprennent mon froncement de sourcil. La psychologue sourit à nouveau. La fliquette, quant à elle, active son pode qui lévite à côté d’elle puis fait apparaitre un écran holographique confidentiel, sans teint. Je ne distingue qu’une zone flottante translucide, mais de son côté, elle fait défiler des informations d’un geste de la main semblable à un chat qui gratte une porte. Je tente, idiote, d’identifier ce qu’elle consulte au reflet dans sa pupille. Elle finit de faire défiler des informations, semble activer quelque chose, et attend, en tapotant sur sa cuisse.

— Bien, dit-elle. Mademoiselle Guillerme ?

— Oui.

— Nous allons regarder une vidéo.

Tout espoir s’évanouit. J’ai l’impression d’être tombée dans un piège. Je cherche du soutien dans le regard de la psy, ne le trouve pas. La fliquette fait tourner l’écran. Je vois l’image de ma porte d’entrée, ma respiration s’emballe. Rondard pousse la porte d’entrée. Les larmes viennent.

— Je ne souhaite pas regarder cette vidéo, dis-je, la voix étranglée.

— Ça, je veux bien le croire, rétorque la fliquette.

Que me font-ils ? Le sol se déballe sous moi. Je veux me lever et quitter cette pièce. Mais mon regard est absorbé par l’image. Rondard me tient par la taille, je titube. Il m’allonge sur le lit, reste devant, comme dans mon souvenir. Sa voix grésille dans les haut-parleurs du pode, une voix hésitante :

— Heu… tu veux une bassine ou un truc du genre ?

Je me vois, allongée sur le lit, en train de rire.

— Bon, dit-il.

Et je le vois s’éloigner. Passer la porte d’entrée. La fermer.

La vidéo se termine ainsi. L’écran disparait, révèle la fliquette qui me regarde sans rien dire. Elle s’enfonce dans son siège, ouvre et referme ses mains pour soulager ses articulations et croise les bras.

— Mademoiselle Guillerme, nous avons dû prévenir Monsieur Rondeaux Thomas qu’une plainte a été déposée à son encontre. Suite au visionnage de cette vidéo, nous avons décidé de ne pas instruire le dossier, alors ça peut s’arrêter là. Toutefois, je dois vous prévenir que Monsieur Rondeaux peut très bien porter plainte contre vous pour dénonciation calomnieuse.

— Je ne comprends pas, bredouillé-je.

Elle secoue la tête puis reprend, la voix forte :

— En bref, le travail de la police s’arrête ici. On a perdu assez de temps. Maintenant, à titre personnel, je vous invite fortement à discuter avec Monsieur Rondeaux pour clarifier cette histoire. Madame Fervet est à votre disposition pour une petite demi-heure si vous le désirez. Vous pouvez refuser, c’est votre droit. Vous avez bien compris ?

Elle continue de parler, m’explique que je vais devoir signer une main courante, je crois, mais je ne l’écoute plus. Je suis prise au piège. C’est un piège. C’est un piège, c’est un …

Je songe à Gia et Mathieu qui m’attendent. Que vais-je leur répondre quand ils me demanderont comment ça s’est passé ?

Je m’effondre.

*

Quand on parle de dangers pour les libertés que représentent les algorithmes, on évoque surtout les algorithmes de surveillance d’internet, les surveillances de communication et de comportement des internautes, mais rarement les algorithmes affinitaires, ou edge rank. Pourtant, ces derniers menacent autant la liberté individuelle que les premiers, voire plus, car de manière plus profonde, plus insidieuse, plus ancrée dans la psyché de l’individu. Vous savez comment L’edge rank fonctionne ? Il trie les contenus qu’il propose à l’utilisateur selon un degré d’affinité, de plus en plus fort au gré de l’utilisation. D’abord, il verra que vous consommez plus de plats pré-faits que de plats cuisinés, alors peu à peu, les articles, publicités et discussions de vos amis au sujet des plats cuisinés disparaitront au profit de sujets traitant des plats pré-faits. Rien de mal à cela, cuisiner pour vous, c’est emmerdant, il faut couper plein de morceaux ! (Rires.) Alors, ça ne vous intéresse pas. Vous préférez vous voir proposer de bonnes adresses pour des plats préparés, des bons plans pour tel ou tel smartfood. Pour l’instant. Mais si un jour, cuisiner pouvait potentiellement vous intéresser ? (Silence.)

Il en va également de la politique, où l’algorithme vous servira de plus en plus des contenus en adéquation avec votre opinion. Couplé à notre bien connu biais de confirmation, il vous renforcera, fera disparaitre progressivement les discussions de possibles contradicteurs de vos cercles sur les réseaux sociaux, vous maintiendra dans une atmosphère communautariste. Il vous fera baigner, paisiblement, dans ce qu’on nomme un endogroupe. Il vous privera donc de votre liberté de changer, de vous confronter à l’altérité, confrontation pourtant nécessaire au bon développement des idées.

Extrait d’une conférence de Jérome Calvi, Docteur en psychologie sociale

*

L’eau tiède coule. Son ruissellement me parait distant.

D’abord les jambes. Elles flageolent, ne supportent plus très bien mon poids. Je me laisse glisser. Le contact désagréable du carrelage froid fait monter mon rythme cardiaque. Je monte la température. M’arrose avec le pommeau, puis manque de force, le laisse tomber. L’axe est parfait, il me réchauffe le ventre. Mon ventre qui me torture. Mes yeux mi-clos avisent mes cuisses, mes grosses cuisses repoussantes. Elles aussi, elles m’invitent à me recroqueviller encore plus pour prendre moins de place, encore moins de place. Pour disparaitre. J’entends le pode à travers la porte. Je croyais l’avoir éteint. « Sarah, Sarah ». Je ne respire plus que de la vapeur d’eau. Mes sens se brouillent.

— Sarah, tu as laissé la porte ouverte. D’habitude, tu la verrouilles à partir de vingt et une heure. Veux-tu activer le verrouillage à distance ?

Je l’ai bien éteint, ce foutu pode. Mais avec la nouvelle mise à jour, on ne peut que le mettre en veille pendant vingt-quatre heures. J’ai dû oublier, aujourd’hui.

— Sarah, tu es invitée à un événement par Camille. Aux Pères populaires.

Je ne veux pas répondre. Ou bien le veux-je ? Je ne sais pas. Je n’ai pas la force de crier de toute façon. Je veux simplement que le bruit cesse… Que les surprises cessent… que l’angoisse se taise… La douleur, infernale, cesse.

Je ferme les yeux. Le ruissellement s’éloigne encore, peu à peu. Je m’engourdis. Plus de douleur.

*

Maintenant, imaginez que votre vie privée repose intégralement sur un edge rank. Que votre pode, ou Buddy, vous conforte de plus en plus dans votre vision du monde, et finisse par traiter votre vie complète comme un fil de discussion Promise. Déléguez vos souvenirs, votre mémoire des événements passés à votre assistant personnel, et il finira par les trier, en renforcer certains et en faire disparaitre d’autres, voire pire, les réécrire. Pour votre bien ? (Silence.)

Extrait d’une conférence de Jérome Calvi, Docteur en psychologie sociale

*

Du bruit. Vêtements qui se froissent, chaises qui coincent, toussotements. Une femme crie. Des roulettes, comme le chariot déjeuner de l’hôtel… ça bourdonne, nuée, m’agresse comme des aiguilles qu’on me plante dans le cuir chevelu. Je pleure et gémis. On me secoue. J’entrevois du blanc, un éclairage cru, froid.

Je vomis. Mon œsophage est un incendie. Tout me fait mal, respirer, déglutir, j’ai l’impression de mourir. On me soulève par les bras, me traine jusqu’à un lit. Des spasmes remuent mon estomac, je n’ai pas fini … du plastique bleu au pied du lit alors je me plie en deux, vomis à nouveau.

Mon esprit me dit que tout se déroule de manière accélérée, je veux lui imposer de ralentir, le temps de reprendre mes repères, alors j’entame une lutte contre lui, j’imagine un chronomètre qui va trop vite et dont je tente de contrôler l’emballement. La cuiller dans Matrix. Pensée bête. Mais pas grave, j’y parviens un peu. Une personne à côté de moi me dit « c’est bien, il faut vous calmer un peu, et dormir ». Je lui demande :

— J’ai vomi les médicaments aussi ?

Un instant, et elle me répond :

— Oui.

*

J’ose espérer que, pour commencer, il y aura des ratés. Un peu comme au début de l’edge-rank où l’on proposait aux femmes de soixante ans et plus des pubs ad-nauseam pour des tests de grossesse. Dans le cas des nouveaux assistants personnels, cela pourrait être des souvenirs fabriqués. Au moins, ça aurait le mérite de tirer la sonnette d’alarme avant que l’algorithme ne devienne trop efficace. Car le jour où l’algorithme deviendra efficace, cher.e.s ami.e.s, nous perdrons effectivement notre puissance d’individu. Nous deviendrons gérés par un algorithme, reposerons complètement sur lui, alors qu’il nous est inconnu, qu’il peut être modifié à mauvais escient, qu’il peut faire de nous, par exemple, des consommateurs avant d’être des êtres humains.

Extrait d’une conférence de Jérome Calvi, Docteur en psychologie sociale

*

Je me réveille, le regard absorbé par des lumières orange de lampadaire, mouvantes et semblables à des flocons de neige. La vitre fait la taille de la pièce. Je tourne la tête, distingue les contours d’une télé éteinte, accrochée à mur vert pistache, pas du meilleur état. Je suis donc allongée dans un lit d’hôpital.

— Gia ?

J’ignore pourquoi j’appelle Gia. L’avais-je vue pendant mon délire, ou avant, chez moi ? Où ma pensée était-elle désynchronisée, de sorte que je venais de l’apercevoir avant de comprendre qu’elle était là ?

Ma pauvre fille, tu débloques.

— Oui. Mathieu est là aussi.

— Salut, me dit Mathieu.

Ils sont tous les deux-là, assis sur des chaises, un gobelet de carton à la main. Il y a une troisième personne que je ne parviens pas à reconnaitre. Me voyant soucieuse, Gia murmure.

— C’est un visiteur pour la personne du lit d’à côté.

Je me sens bête.

Mathieu prétexte un truc à la con, me laisse seule avec Gia. Elle prend toutes les précautions, parle du boulot de Mathieu, du sien et d’un client — patient, me corrige-t-elle — qu’elle a eue et qui était incapable de se calmer. Un flot de paroles avec l’énergie enthousiaste qui la caractérise. Elle me demande comment je me sens puis me tend un bouquin, un roman sur des explorateurs du futur, un truc de science-fiction dont elle raffole et qu’elle me conseille. Et elle parvient, j’ignore comment, à me faire parler.

J’ai l’impression, au gré des mots, d’extirper du venin. Je sais qu’il en circule encore dans mes veines, mais moins, je crache du mal, le mal que je ressens. La douleur devient vive, mais j’imagine que c’est toujours le cas quand le poison pousse pour sortir de la plaie. Je termine à nouveau en larmes, alors elle réfléchit à sa réponse, elle pèse chaque mot. Elle me dit que non, je ne suis pas folle, que les autres, dont elle, peuvent me comprendre, que je traverse une épreuve, que je peux me reposer sur les autres. Elle ne me cache pas que ça sera difficile, qu’une partie de ma vie a été ébranlée, mais avec du travail, je peux en faire une force. Elle me galvanise comme un sergent un soldat.

Le lendemain, je repense encore à ses mots. Il me semble parvenir pendant quelques instants, enfin, à prendre le recul nécessaire, à ôter ma honte, ma peine et mes regrets de l’équation. J’observe froidement les événements. Tout a commencé avec Buddy. Buddy m’a montré les images de mon prétendu viol. Et Buddy a livré à la police les images de mon prétendu non-viol. Dans ce cas, si je ne peux plus faire confiance à Buddy, je dois me souvenir, par mes propres moyens. Je me concentre… J’essaie de ramasser dans les bris des images, des sons, des odeurs.

— Je me souviens qu’il m’a violée, dis-je.

— Ok. Ça expliquerait ça, me dit Gia en tendant son smartphone. Une discussion que les filles ont eue avec moi.

Je m’empare du portable. C’est un fil de discussion entre Camille et Gia. L’échange de messages est long, je relève alors la tête pour voir Gia qui gesticule sur son siège.

— Ecoute, me dit-elle. Elles ont dit des trucs qui peuvent te paraitre déplacés, mais …

— Non, t’inquiète.

Je m’en retourne au dernier échange de messages.

Camille
OMG, je viens de piger pourquoi Sarah n’est pas venue à la dernière.

Gia
???

Camille
On est aux pères pop’ avec Rondard et ses potes, de la dernière fois, tu te souviens ?

Gia
Ouais.

Camille
Le mec est bourré, hein.

Camille
Mais OKLM, il se vante de la fin de soirée avec Sarah avec ses potes. « C’était pas mal, ouais ».

Camille
Tu crois que c’est son premier ?

Gia
Qu’est-ce que tu racontes ?

Camille
Bah

Camille
C’est Sarah, quoi.

Camille
Ça m’étonnerait pas que ça soit son premier.

Camille
Bon, rien de mal à ça, hein. Faut bien commencer 😊

J’inspire profondément, expire. Je dois prendre mon temps pour déchiffrer les émotions qui se bousculent. Fais le tri, tant et si bien qu’à la fin ne persiste que le soulagement. Le soulagement de ne pas avoir inventé cette histoire.

Après être sortie de l’hôpital et m’être vue proposer une nouvelle fois un suivi psychologique, et l’avoir refusé une nouvelle fois — je n’ai pas envie qu’on m’interroge, comme si quelque chose n’allait pas avec moi alors que le seul qui mériterait un suivi, c’est ce sale type — je replonge dans la torture. Une pensée qui, comme l’eau s’engouffre dans la moindre fissure, veut inonder ma tête. Les mecs se vantent. Ils se vantent même de ce qu’ils n’ont pas fait, avec leur égo à la con. Et si…

Il y aurait bien une solution. Voir Rondard, et lui parler. Je ne peux l’envisager sans me mettre à trembler de partout.

Gia passe tous les soirs à la maison et reste dormir. Elle la joue décontracté, a même apporté une console avec plusieurs jeux, des bouquins, et puis c’est plus proche de son cabinet. Elle a peur que je rechute. Il arrive aussi que Mathieu passe. J’ai parfois l’envie de les traiter d’hypocrites et de les pousser à avouer qu’ils me considèrent comme une folle à surveiller. Puis la nuit, j’entends Gia remuer dans le salon à côté et ça me rassure. Ça me fait du bien.

— Sarah, viens voir, me dit un soir Mathieu tandis que Gia n’est toujours pas rentrée de sa dernière consultation.

Le séjour baigne dans l’obscurité, Mathieu préfère comme ça. Seul l’écran d’un ordinateur portable pré-Buddy éclaire sa silhouette, ses mains tatouées qui pianotent avant de saisir l’anse de son mug dans lequel baigne une infusion « bonne nuit ». Il se retourne.
— Gia n’est pas d’accord avec moi, mais tu devrais jeter un œil à ça.

Un forum de discussion au sujet de Buddy sur un site en .onion. Des sujets de nerds tentant de bricoler Buddy et d’en extraire des bouts de l’algorithme, m’explique Mathieu. Je hausse les épaules. Nous parcourons plusieurs topics et tombons sur celui que Mathieu voulait me montrer.

« Features absentes de la patchnote dans la MAJ 2.247 life is easy ?! »

*

Pour le VDD, oui, il y a des réécritures a posteriori dans les contenus médias du bloc personnel de Buddy. Indéniable. Pour éviter de dire que ce sont des features cachées, Ils ont classé ça dans « minor enhancements » de la partie vidéo de leur MAJ. Quelques recherches et on tombe sur un vague article du devblog où il est question d’améliorations de la qualité vidéo. Mais après vérif, il y a bien de la réécriture.

Alors, j’en sais rien, moi, mais est-ce qu’on a besoin de trouver quelque chose de plus ? Parce que peu importe ce qu’ils changent aux contenus personnels, ils les modifient, et ça c’est suffisant.


Bah non, c’est pas suffisant à moins que tu veuille uniquement qu’on sorte un article de dix lignes sur presse-citron.net. Si tu veux faire chier Promise, faut trouver ce qui déconne.


Check le lien là. C’est une interview du lead dev de la section perso Buddy. A la fin, ils parlent des reproches d’utilisateur à propos de la visualisation des images du pode. Quote : « pouvoir consulter ses souvenirs de manière froide, c’est terrifiant. Le fils d’un ami s’est passé en boucle et en boucle son examen d’admission à son école, c’est devenu une obsession. Certains utilisateurs citent aussi un épisode d’une série, Black Mirror, dans lequel une technologie permet de visionner ses souvenirs d’une simple pression d’un bouton ; on y suit un homme qui décortique ses souvenirs de manière compulsive afin de trouver les indices d’une aventure chez sa femme… » EndQuote.

Et plus loin… des propos du lead dev : Quote. « Oui, on en a parlé avec le staff et cette feature mérite d’être retravaillée. Nous ne souhaitons pas inspirer un épisode de Black Mirror, hein ! Déjà, en plus du contrôle parental, nous allons ajouter quelques manips à faire afin d’accéder à la mémoire du pode, histoire de laisser le temps à la personne de réfléchir, nous bloquerons de même la visualisation à trois fois maximum pour une consultation à titre personnel. Et puis nous sommes sur d’autres pistes, mais rien de certain. » Endquote.

D’autres pistes, rien de certain. Peut-être qu’ils pensaient à réécrire les souvenirs du pode.


Les réécrire. Putain ! Là où je vous suis pas, c’est là : dans quel but ?

Honnêtement, votre truc, ça me rappelle la légende du bug « je….je…je… », comme quoi l’intelligence artificielle du pode prendrait conscience d’elle-même, deviendrait AGI, ou je ne sais quoi :D.


D’un, VDD, le bug de « je…je…je… » existe, hein. On l’a pas inventé. Et ensuite, bah d’après toi, pourquoi ils modifieraient les souvenirs ? Pour y coller de la pub, pour brosser l’utilisateur dans le sens du poil, genre se baser sur l’algorithme pour en faire des souvenirs plus gratifiants, faire de toi un bon consommateur endormi. Réveille-toi, camarade 😉 ! On parle de Promise là. Pourquoi faire moins de pognon auprès des annonceurs quand on peut en faire plus ? 😀

*

Des souvenirs plus gratifiants ? Il aurait modifié la vidéo pour me montrer ce que je souhaitais ? Le pode aurait déformé mon souvenir pour renforcer mon égo ? Ce salopard aurait-il épié mes moments de faiblesse, ces instants où je ne supportai pas mon corps ? Et puis quoi, pour construire la vidéo, il se serait servi de la base de données des films pornographiques que je matais ?

Je n’arrive pas à fermer les yeux de la nuit.

Le lendemain, nous nous sommes rendus dans un Promise-shop. Le gars de la boutique a haussé les sourcils. Il s’est mis à me poser quelques questions, puis a adopté une attitude condescendante, nauséabonde. « C’est juste des vidéos filmées par le pode, elles ne peuvent pas être falsifiées ou je sais quoi d’autre que vous racontez, mademoiselle. Un bug ne permet pas ça. Au pire vous auriez des petits glitchs, mais c’est tout. Vous pouvez me montrer la vidéo en question ? ». J’ai secoué la tête. Mathieu s’est alors mis à défendre le bout de gras. Il n’a rien pu obtenir de plus, si ce n’est qu’il fallait attendre la prochaine mise à jour qui, selon le gars, corrigerait certains problèmes au niveau médias personnels. Cette mise à jour, nommée « Private compagnon », ajouterait de nombreuses possibilités pour paramétrer le degré de confidentialité des données. Elle serait déployée le mois prochain.

*

Private compagnon, c’est la mise à jour de la sérénité. Avec l’option auto-privacy, vous voici protégé(e) des risques de fuites d’informations et de médias. Elle fait même mieux. Imaginez qu’un ami vous emprunte votre smartphone compatible Buddy et se mette à consulter votre galerie photo, ou que vous consultiez vos photos dans un environnement ouvert, un bar ou un parc. Selon l’emplacement, ou par le biais de la reconnaissance faciale, les contenus sensibles ou trop personnels n’apparaitront tout simplement pas !

Mais Private compagnon, c’est aussi une — très — longue liste de correctifs ! La section « mémoire personnelle du pode » a été intégralement retravaillée, les nombreux bugs corrigés.

A présent, vous vous demandez quand la Mise à Jour sera déployée ?

Tout simplement maintenant.

*
— T’es certaine que tu veux le faire ?

— Ouais.

— Tu veux que je te tienne la main ?

— Non, ça va, réponds-je en ricanant, c’est pas un accouchement.

Et ma main est gelée…

J’active le pode.

— Buddy ?

— Oui Sarah ?

— Peux-tu me repasser la vidéo de la nuit du 07 novembre, à partir d’une heure dix du matin ?

Le pode lévite vers moi, son orifice duquel pulse une petite led rouge s’aligne sur mon visage pour valider la reconnaissance faciale.

— D’autres personnes sont présentes dans la pièce et ce contenu est considéré comme privé. Désires-tu quand même le visionner ?

Je regarde Gia, hoche la tête.

— Oui.

Le pode projette un écran holographique. Une petite roue de chargement apparait sur l’image grise. Peu importe l’embarras, peu importe la honte. Je dois savoir.

Une minute passe.

Puis la roue disparait. L’écran holographique affiche un message :

« Contenu corrompu, impossible d’afficher ».

FIN