Suite de Lapin blanc 1/3 et Lapin Blanc 2/3


Clem’ a pris en charge la moitié des frais vétérinaires du chat. Elle l’a joué malin en racontant à la voisine que « Croquette » m’avait sauté dessus toutes griffes dehors et qu’elle devrait bien se satisfaire de cent euros pour le dédommagement. Elle m’a aussi promis qu’elle n’en parlerait pas à Blue. Le jeu vient d’atteindre deux millions de téléchargement. C’est phénoménal, et personne ne se l’explique vraiment. Certes, Geek Sphere Live a joué son rôle dans sa promotion, mais à ce point ?

De mon côté, j’ai repassé en boucle leur replay de la fin du jeu. Il y avait quelque chose de dérangeant dans les bugs graphiques, après que Bonsaï avait caressé le lapin, ce symbole curieux notamment qui ne ressemblait en rien à un bug graphique. Il était trop bien « dessiné ». J’ai posté une capture d’écran de ce symbole sur plusieurs forums de jeux-vidéos, précisant que c’était peut-être un indice d’un alternate reality game lancé par BackDOOR, une sorte de jeu d’énigmes dans l’univers de « Too many days ». Pas mal de monde a mordu à l’hameçon, mais les retours ne me semblent pas pertinents. Je me demande de temps en temps après quoi je cours en faisant ça.

Il est tard. Je regarde des conneries sur Youtube. Puis je finis par envoyer un message à Blue.

NINA : Au fait, j’ai changé d’avis, j’aimerais bien rencontrer ce Marc Thévenaud en personne. Tu m’accompagnerais ?

*

Blue m’a répondu ce matin. Un lapidaire « OK ». Il doit m’attendre en bas, à l’heure qu’il est. Nous avons pour plus de six heures de route. J’ignore comment il me considère maintenant, lui qui a toujours été le roc de l’équipe, le gars constant, sur qui compter. Jamais un mot plus haut que l’autre, toujours agréable et serviable. De tous les gars avec qui nous avons bossé, c’est le seul que je qualifie vraiment d’ami. Je crains que cet épisode du lapin ait fragilisé notre relation.

Il m’attend dans sa voiture.

Salut Nina. T’as apporté des trucs à grignoter sur la route ?

Non j’ai oublié de…

Pas grave, je dois avoir des trucs à l’arrière. Grimpe.

Il m’observe prendre place et attacher ma ceinture, puis me décoche un sourire équivoque, un mélange de pitié et de… Je n’en sais rien.

On va coller un point final à ce truc, et on rentre, me dit Blue. Après, je ne veux plus entendre parler de lapin, même en civet, d’accord ?

Je vois les efforts qu’il fournit pour me rassurer. Non, ce n’est pas vraiment ça… Il n’essaie pas de me consoler. Il veut me rafistoler, me forcer à me débarrasser de toute cette histoire pour redevenir la Nina habituelle. Il veut que je presse le pas dans mon rétablissement, comme si ça trainait trop en longueur à son gout et que ça commençait à lui coûter. Au fond, il espère autant que moi de ce voyage. Un long voyage ponctué de nombreux silences. Pour passer le temps, je m’amuse à tapoter le psykokwak en peluche qu’il a accroché à son rétroviseur.

À mi-chemin, et parce que j’ai renversé la boite de choco BN, tapissant de ce fait la voiture de miettes croustillantes, nous décidons de prendre une pause sur une aire d’autoroute. Devant la machine à café, Blue lance la conversation sur plusieurs sujets banals, finit par parler des gars et de la soirée qu’ils organisent pour fêter le succès de « Too many days » dont la date a été fixée au soir de la prochaine mise à jour. Puis il embraye enfin sur une confidence :

Tu sais, j’ai pas mal réfléchi à cette histoire, et il y a quelque chose de bizarre là-dedans.

Je souffle déjà.

Tu veux me reparler de l’histoire du lapin ? Tu sais, je préfèrerais qu’on …

Ouais, mais justement. On a tous pensé avec les potes que tu réagissais de manière trop vive. Que c’était juste un foutu lapin, hein. Et puis j’ai cherché les sujets de forums qui parlaient de Too many days et il y a quelque chose qui me trouble un peu.

Qui te trouble ? je répète, étonnée de la formule.

Ouais, qui me trouble.

Je lui lance un sourire narquois. Il poursuit :

Les gens parlent beaucoup du lapin. Genre, vraiment beaucoup. Trop à mon gout. Que toi tu réagisses de cette manière, Ok, mais pourquoi tous les joueurs, et les viewers de Geek Sphere Live n’arrêtaient pas d’en parler ? Tu ne trouves pas ça louche ?

Je fronce les sourcils, attends de voir où il veut en venir.

Au fond, c’est juste un lapin qui file des décharges. Alors pourquoi tout le monde semble fasciné ? On dirait une transe collective, sérieux ! Il y a même des gens qui cherchent le sens d’un symbole qui aurait apparu pendant un bug graphique. Ils ont quoi, tous, avec ce lapin ?

Je me garde de lui expliquer l’origine de cette « chasse aux indices » concernant le symbole. Et au fond, je ne vois toujours pas trop où il veut en venir. Il marque un temps d’arrêt, regarde le fond de son gobelet de manière perplexe, puis me lance ça :

Et si le lapin était accompagné de messages subliminaux ? Et que le jeu « envoutait les gens » ?

Putain !

J’en manque de cracher mon café devant son sérieux. À la tronche qu’il me tire ensuite, je vois qu’il n’a pas apprécié. Faut dire que ma réaction était déplacée. Blue est en train de se taper des centaines de bornes juste parce que je lui ai demandé, et moi je lui ris au nez.

Désolée, ça m’a juste surprise.

Il se pince la lèvre, change de sujet. Sentant que je l’ai braqué, je n’insiste pas et jette mon gobelet dans la poubelle non loin comme un ballon de basket. Alors que nous marchons vers la voiture, je ressasse l’histoire sous cet angle incongru. Un envoutement, hein… C’est pas si stupide que ça. Ouais, je crois aux messages subliminaux, je suis même persuadée que ça fonctionne — j’ai déjà entendu ce genre de conneries dans des conférences sur le neuromarketing, pendant mes études — mais venant d’un mec qui s’est branlé dans mon sac à main ? Je suis perplexe. On reprend la route et je demande :

Il fait quoi comme boulot ? Il bosse dans le jeu vidéo aussi ? Tu te rappelles de son CV ?

Il a bossé sur deux trois projets auparavant. Une sortie et les deux autres avortés.

Dans la moyenne quoi.

On était un peu dans le rush à ce moment-là, les débuts avec le module d’IA si tu te rappelles…

J’acquiesce en silence.

…donc on a accepté sa proposition de nous filer un coup de main sans trop rechigner.

Dire que je me souviens vaguement du visage de ce type est un joyeux euphémisme. On s’est probablement salués lors de la soirée de lancement de la version 0.4, j’ai dû le remercier avec un grand sourire parce qu’il nous avait rendu un sacré service, voire même sortis de la merde. Après je me rappelle juste l’avoir éconduit quand il a commencé à être lourdingue, supposant à cette époque qu’il avait trop bu. C’était Sacha, l’un de nos animateurs, qui l’avait choppé en pleine « petite affaire » au-dessus de mon sac. Je tente pourtant, m’évertue à ressasser ce souvenir jusqu’à ce qu’il gagne en définition. Était-ce un truc que je lui avais dit quand je l’ai rembarré ce soir-là ? Où une remarque par rapport au projet ? Je jette l’éponge, bien incapable de retrouver les mots que j’avais employés. Et je me contente d’appréhender notre arrivée.

On s’arrête à l’adresse qu’il nous a laissée. Il reste encore la possibilité qu’il n’habite plus à cet endroit. Nous trouvons une place sur le parking de cette cité. Des bâtiments hauts et gris, le stéréotype de la banlieue dortoir parisienne, finissent de cacher un soleil déjà à moitié vaincu par les nuages. C’est en posant le pied à terre que je me demande si cette excursion était une bonne idée. Et Blue me renforce dans cette impression en affichant une moue embarrassée.

Bon, trouvons l’interphone.

— Ouais.

Dix minutes plus tard, après avoir demandé à une femme les bras remplis de sacs de courses où se trouvait le bâtiment H, nous trouvons le nom « Marc Thévenaud » inscrit à la main sur une étiquette en regard du bouton d’interphone. Blue appuie, une voix enrouée et banale nous répond : « oui ? ». Je dis mon nom et mon prénom. Il s’ensuit un silence, alors j’enchaîne :

J’aimerais m’expliquer avec toi.

Sans plus de réponse, le buzz criard retentit. Nous grimpons l’escalier.

*

Quand la tête de Marc Thévenaud apparait dans l’embrasure de la porte, je réalise avec stupeur à quel point ce type est banal. Par extension, toutes les remarques passées de Clem, Blue et Valère à propos de mes réactions démesurées m’explosent en pleine tronche comme des bombes à retardement. Et dans leur trainée ne demeurent que ces simples mots : « Alors c’est lui ? C’est juste ça ? ». Ce bonhomme, la coupe au bol, un duvet en place et lieu de moustache transforme par sa simple présence toute l’histoire en une vaste blague. Voilà donc ce qui reste : Je me suis gorgée d’importance et un pauvre type, en plaçant un lapin dans mon projet, m’a humblement rappelé que ce n’était qu’un jeu, que je devais redescendre au plus vite. Mes chevilles avaient enflé.

Tandis que je reste muette, le type me décoche un sourire en demi-teinte, un peu triste, puis il détourne son attention de moi pour fixer Blue avec une appréhension non-dissimulée. Je me ressaisis et prends la parole, après-tout, on n’a pas fait six-cents bornes pour des queues de cerises :

Marc ? On veut juste te parler.

Il baisse la tête, tousse et finit par ouvrir la porte, nous invitant d’un geste vague à entrer.

— J’ai des pâtes qui chauffent, j’arrête le feu, posez-vous dans le salon, nous dit-il avant de s’éclipser dans une petite cuisine.

Bien que ce soit l’après-midi, la lumière du jour a bien de la peine à passer par les petites fenêtres, et une lampe IKEA jette partout une lueur faiblarde et jaune. Les deux fauteuils sont recouverts de couvertures dépareillées, constellées de tâches brunâtres — faites que ça soit du café… — et de brûlures de cigarettes. Sur la table basse trône un peau de tabac à rouler. En m’approchant du canapé, je renifle une odeur de moisi, tout sauf subtile. Elle me saute littéralement au nez. Blue, comme à son habitude, s’est lancé dans une inspection détaillée des murs et des étagères. Il se retourne de temps en temps pour me montrer des bouquins qu’il connaît, et, quand il me rejoint sur le fauteuil à côté, me murmure :

Au niveau des bouquins, ce qu’il a ne respire pas la joie… Du Huysmans, Lautréamont, Baudelaire, on croirait une bibliothèque d’émo goth. Il a même le Roi en Jaune de Chambers en deux exemplaires.

Connais-pas, soufflé-je.

Marc Thévenaud reparait dans le salon. Il reste debout, la bouche ouverte, et son regard va et vient entre Blue et moi.

Bah, assieds-toi, lui dis-je. On veut te parler du lapin.

Il hésite, puis finit par s’installer dans le canapé face à nous. Je n’attends pas. Je n’ai pas envie d’attendre ici.

Pourquoi t’as rajouté le lapin ?

Il prend une inspiration, on sent qu’il veut se lancer. Mais aussitôt, son regard se braque sur Blue et je comprends l’insinuation.

—Blue, tu veux bien m’attendre devant la porte ?

Il me jette un regard perplexe. J’ajoute :

Je crie s’il tente un truc.

À peine ferme-t-il la porte que je commence à regretter cette idée… Le visage de Marc se métamorphose. Il me décoche un sourire d’amoureux transi.

Je suis content que tu sois venue.

Garde ta bite où elle est.

Ma manière à moi de garder le contrôle de la situation. Lui répondre de manière sèche. Il semble désarçonné par ma remarque. Je continue :

Ouais, j’ai pas oublié. Mais ce n’est pas pour ça que je suis venue. Alors explique-moi. Pourquoi tu essayes de torpiller Too many days? Il y a un truc que t’as pas digéré ?

Non, c’est pas ça, me répond-il d’une voix trainante et mal assurée.

C’est quoi alors ?!

Je monte rapidement dans les tours. Il bafouille. J’ai l’impression rassurante que je l’intimide.

Je … Je croyais que tu comprendrais. Je pensais même que ça allait dans le sens de ce que tu voulais pour heu …

Ne te fous pas de ma gueule, je n’ai jamais voulu de lapin.

Non ! Non. Mais quand tu parlais de la création, ce que tu voulais exprimer dans ce projet. Quand vous avez tous pris la parole à cette soirée, j’ai compris qu’on était pareil. Que toi, comme moi, tu avais pigé la puissance de ce média, à quel point il peut nous faire vivre d’autres vies, ressentir des émotions complexes et … Je voulais juste contribuer à cette vision, faire ressentir des choses nouvelles. Libérer l’esprit. Je sentais que tu essayais, mais de manière si délicate, si féminine, je craignais que ça échoue, alors…

Désolée de casser ton truc. Mais on a un fonctionnement dans la team, on éprouve tous une version avant de l’uploader sur le serveur. Ça ne se fait pas en lousdé comme ça, surtout pour rajouter un lapin merdique qui glitch et fait planter le jeu. Ton ajout, il est stupide, à côté de la plaque et …

Je prends ma tête dans mes mains. Putain… « Tout ça pour ça ». Juste un type qui tourne à vide et qui croyait améliorer le projet. Et moi qui me croyais visée par ça. Putain… J’ai la gorge sèche, je lui demande un verre d’eau. Il s’empresse de me l’apporter, comme un sujet obéissant à sa reine. La reine des connes, plutôt. Des centaines de bornes pour ça.

Je pensais qu’on s’était compris, me dit-il.

Non rassure-toi, je viens de comprendre. Pour finir, on va changer tous les accès du serveur. Alors, avant que je parte d’ici, je veux qu’on soit clair tous les deux. Tu n’essayeras plus de foutre ton nez dans les versions du jeu. Tu veux continuer à bosser dessus, très bien…

Je m’en veux déjà de ma formulation. Au fond, je crève d’envie de lui dire d’aller se faire foutre dans les grandes longueurs, mais madame est grand seigneur.

… Mais dans ce cas, tu fais comme tout le monde, tu soumets à la team. Tu ne toucheras plus à ce putain de serveur, et tu ne demanderas pas à quelqu’un de l’équipe de le faire pour toi non plus. Si j’apprends qu’il y a eu du mouvement là-dessus, on remonte ici avec Blue, et tu ne passeras pas un bon moment, ok ?

Il baisse la tête, affalé sur le canapé les bras ballants. On dirait qu’il vient de passer sous un rouleau compresseur. Je réalise que je ne comprends pas ce type. Pas du tout. Je me lève et m’approche de la porte quand une question me vient à l’esprit.

Et d’abord… pourquoi un putain de lapin blanc ?

Sans me regarder, il répond :

Alice au pays des merveilles, le terrier. Je trouvais que c’était une belle métaphore. Aller dans le terrier, et déterrer la pureté, l’esprit. Le réveiller…

Bah désolée mon gars, mais je pense qu’à l’avenir, vaut mieux que tu t’abstiennes de tripoter tout ce qui touche de près ou de loin à un scénar.

*

Blue semble rassuré de me voir sortir d’ici en un seul morceau. Une fois dans la voiture, il me demande :

Alors, c’était quoi en fait le signe ?

Merde.

Quoi ?

J’ai oublié de lui poser cette question. Mais au fond, c’est tellement minable cette histoire que je n’ai pas envie de savoir.

*

Une semaine plus tard, je reçois un courrier. À l’intérieur de l’enveloppe se trouve une note écrite sur un post-it et une clé USB.

Le contenu de la note est succinct.

Tu m’avais dit de soumettre à la team, mais je crains que la team n’ait pas TA vision de ce qu’est Too many days. Je passe donc par toi. Désolé encore pour la dernière fois, je m’en veux de ne pas avoir pu t’expliquer vraiment ma pensée, et je m’en veux de t’avoir blessée.

Marc

Ce con est encore à côté de la plaque. Il ne m’a pas blessée. Il ne m’a pas atteinte. Pas le moins du monde. Son lapin m’a juste fait tourner en bourrique. J’ai une irrépressible envie de jeter cette clé USB à la poubelle.

*

Curiosité mal placée, ou état d’ébriété prononcé — je sors d’une méchante cuite avec les potes — je branche la clé USB. Voyons donc quelle « vision » Branlito (le nouveau pseudo de Marc Thévenaud, c’est Valère l’a baptisé) voulait me faire partager à tout prix. Je mets le casque de VR et je lance.

*

Je n’ai pas rencontré de lapin chez Amanda. Au fond, je viens même à me demander en quoi cette version est-elle différente de la 0.82.

*

J’ai découvert deux trois modifications mineures. Des points de spawn qui ont changé, des textures qui n’ont pas la même colorimétrie. Le comportement des Djets semble plus apathique. Peut-être est-ce mon esprit qui me joue des tours.

*

Première rencontre avec le second PNJ important, Jonas. Je ne me sens pas très bien. L’alcool et la fatigue ont leur rôle à jouer là-dedans, je suppose. Mais j’ai une drôle de nausée. Pourtant, il faut que j’aille au bout. C’est comme si je redécouvrais le jeu.

*

Au fond du puits des Djets, plusieurs petits lapins gambadent. Au début, ils ont un pathfinding chaotique, certains se bloquent dans le décor. Mouais. À corriger. Mais il faut dire que ces lapins blancs ajoutent un côté innocent à ce moment précis du jeu. On peut dire qu’ils évoquent le paradis perdu avant le début de l’enfer. Pourquoi pas.

*

Je caresse chaque lapin, et chaque sensation est plus forte. Une forte montée du rythme cardiaque, des frissons qui te parcourent l’échine, on pourrait décrire la sensation comme une petite châtaigne. Je me demande encore comment il a pu coder ça avec juste du son et de l’image. Mais il y a quelque chose qui…

*

Les PNJ buggent dans tous les sens. Jonas répète en boucle « c’est un signe, c’est un signe ». Mais on s’en fout. On a juste envie de le terminer ce jeu. Je trouve le dernier lapin blanc. Je le caresse. Et j’expérimente une sensation tout à fait nouvelle et paradoxale. Mon esprit sonne l’alarme, me hurle « danger ». Mon corps, lui, est traversé de vagues de froid et j’ai l’impression que ma cage thoracique se comprime. Ça ressemble à une crise de panique — cette même crise de panique que j’avais faite à un festival avec cette foule opaque qui m’écrasait… et l’air me manquait…— mais mon intuition me dit que ce n’est qu’un passage. Qu’il y a quelque chose après cette transition. Que le vrai sens, l’esprit, sera libéré et comparable à une extase.

Je flotte dans le noir complet.

Une présence m’accompagne. Je ne peux rien voir, rien sentir, rien entendre, pourtant je la distingue, je pourrais la décrire paradoxalement. L’impression qu’elle éveille en moi d’autres sens que la vue, l’ouïe, l’odorat… Ça n’a rien d’humain. Elle se contracte et se dilate au fur-et-à-mesure que j’approche, tant et si bien que je suis incapable d’estimer ses dimensions. Plus je flotte vers elle, toutefois, plus j’acquiers des certitudes quant à sa forme. Rien sur terre n’a cette taille. Elle flotte, incommensurable dans le néant. A-t-elle seulement la notion de ma présence ? Pense-t-elle ?

Je panique. J’ai l’impression qu’elle m’entend. Qu’elle me lit. Une douleur ignoble me transperce le bas-ventre. Je sens ma gorge se remplir d’un liquide chaud, au goût métallique. J’ai envie de hurler. Mais la douleur physique n’est rien par rapport aux stimuli qui affluent dans mon esprit. La conscience de la chose est focalisée sur moi. Je l’entends murmurer une mélodie écorchée, composée de mots d’une langue inconnue. Puis, sous la forme de pensées pures, à peine images, à peine langage, Elle m’offre son présent. Des visions d’autres temps, des savoirs opaques, un aperçu de technologies si avancées qu’elles redessinent la condition humaine comme je ne l’imaginais pas et des œuvres d’art, métissages d’arts traditionnels et nouveaux d’une puissance évocatrice capable de percer l’âme…

J’ignore encore si je suis la plus fortunée des humaines, ou le simple réceptacle d’un plan divin, d’un don d’omniscience qui finira par me broyer, par me rendre folle (où sont mes mots ?). À la fois bénie, à la fois maudite, d’avoir pu contempler l’humanité dans toute sa complexité avec l’œil de l’Autre, de réaliser qu’elle n’est encore rien, mais qu’elle est déjà trop et qu’elle finira par… (ce ne sont pas mes mots).

Je sens que mon esprit flanche et déjà je m’éloigne de l’entité, emportée par un courant. Mais les visions continuent d’affluer et deviennent de plus en plus atroces. Des océans emplis de cadavres, des purges obscènes menées par des chefs d’une cruauté sans nom, des avancées scientifiques menées par des hommes ignorant qu’ils déterrent l’innommable (ce ne sont pas mes mots). Et ça dure des années et des siècles. Ça n’a pas de fin… ça n’a pas de fin.

La chose jubile. Elle a fini de m’offrir son macabre cadeau.

*

Le signe est là. L’esprit peut être libéré. Il n’est nullement question d’un esprit métaphorique ou je ne sais quel autre truc. Non. C’est tangible. Et la manière d’y accéder n’est pas métaphorique non plus, loin de là. Non. À chaque lapin que j’ai caressé, une serrure s’est déverrouillée, et ma pensée a isolé des plans, des manœuvres, des formules, des lieux dans lesquels se rendre pour briser ces chaînes une à une. Hélas, toute seule, je ne peux rien. Je ne suis qu’une roue dentelée, bien incapable de faire tourner toute cette mécanique complexe. Je peux juste, par l’émotion contenue dans mes créations, ouvrir une mince crevasse vers la nature humaine, l’inconscient collectif. C’est là qu’elle se trouve. Les lapins les guideront vers le terrier… Mais Il faut plus de monde. Plus de monde.

C’est un rêve ?!

*

La voix de Clem’ est le premier son que j’entends.

T’as besoin de quelque chose ? Je dois filer au boulot et …

Mmhh. Ça pue le produit ménager qu’ils utilisent dans les hôpitaux. J’ai une sale goût métallique dans la bouche, et l’impression que ma langue a doublé de taille. Je tourne la tête vers Clem’, ma vision périphérique, bien que trouble, m’indique en même temps que je me trouve bel et bien dans une chambre d’hosto.

Si tu peux juste me passer un verre d’eau, ça serait cool.

Elle me tend un gobelet. Je me hisse, sans trop de douleur, juste avec la tête dans le cul.

Bon, je préviens l’infirmier et je file, me dit-elle. Prends-soin de toi.

Attend ! Il m’est arrivé quoi ?

Une crise d’épilepsie apparemment. Je ne savais pas que t’en faisais. C’était impressionnant, tu remuais comme un poisson hors de l’eau.

J’ignorais aussi que j’en faisais.

J’attends patiemment, personne ne se pointe. Au bout d’une heure à me tâter entre poursuivre mon attente en lisant un exemplaire de Paris-Match (plutôt crever) et décamper d’ici, je prends ma décision. À l’accueil, on me file une fiche avec la raison de mon admission et on me conseille de consulter un généraliste. Je déambule jusqu’au tram avec une seule idée en tête : rentrer chez moi et me vider la tête. Ce rêve… Jamais un rêve ne m’avait dérangée à ce point.

Reprends-toi, Nina.

*

Valère tape du couteau sur son verre de vin pour porter un toast. Je ne pensais qu’ils ne faisaient ça que dans les films. Inutile de préciser qu’il s’est porté volontaire en un claquement de doigt quand on a dit qu’il faudrait faire un petit speech à toute l’équipe. À l’exception d’un ou deux collègues, toute l’équipe est regroupée et profite de l’apéro. Ah. J’entends Valère toussoter, s’éclaircir la voix. Il ne devrait pas tarder à envoyer le speech. Les têtes se tournent toutes vers lui, sauf celle de Blue, qui me murmure à l’oreille :

Pas trop gênée qu’il soit là ?

En avisant Marc Thévenaud du menton. Le « Branlito » est resté en retrait depuis son arrivée. Je fais la moue et murmure à mon tour :

Non, ça va. J’ai gardé mon sac avec moi cette fois-ci. Avec une paire de ciseaux bien aiguisés au cas où.

Et je ponctue mon insinuation d’un clin d’œil à l’adresse de Blue.

Ça y est ! commence Valère, les bras en croix. On y est, les potos ! Un moment charnière dans vos vies palpitantes ! Le lancement de la V1 ! Putain. J’y crois toujours pas pour tout vous dire. De un, on ne s’est jamais étripés, et pourtant, il y avait de quoi faire. De deux, on a accompli un truc duquel on peut être fier, et de trois, trois millions putain ! Trois millions de téléchargements ! Si ça continue comme ça, dans deux mois, il y aura autant de téléchargements que de chômeurs en France. Bon, et pour finir de monopoliser la parole, je terminerais juste en annonçant à ceux qui ne sont toujours pas au courant qu’on a décidé de laisser la V1 gratuite. On se l’était promis au départ, quand on était encore des étudiants d’extrême gauche…

J’suis toujours d’extrême gauche ! gueule un des gars dans l’assemblée.

Bah ça, ça m’étonne pas, camarade, rétorque Valère. Donc, pour finir, la V1 sera gratuite, je vous aime, et je vous ai apporté des cadeaux, et on boit !!!

Et ça applaudit, et on picole. Moi ? J’ai déjà le verre à la main, l’e-cigarette dans l’autre, et je profite de ce moment de liesse. Des portes vont s’ouvrir par la suite… Plein de portes… Grâce à Too many days.

Ça parle de plus en plus fort au gré de la soirée. Valère vient me voir avec un petit emballage dans les mains et un sourire en coin.

Si c’est un lapin en peluche, je te le fais bouffer, lui dis-je.

J’y ai pensé, je t’avoue. Non, c’est une autre bricole.

Je retire l’emballage, qui révèle des écouteurs BlueTooth, les mêmes que ceux que je lui avais prêtés et qu’il m’avait paumés dans le tram.

Merci Valère, charmante attention.

De rien ma grosse. Allez, je vais refaire le plein.

Ouais. C’est une belle soirée. On peut même dire, en dépit des faits récents, que ce fut une belle aventure, ce Too many days. Dans un coin, adossé au mur, je repaire Marc Thévenaud et nos regards se croisent. Tout dans son langage corporel exprime le tiraillement entre l’envie de venir me parler et la crainte de se faire rembarrer. Il brûle d’envie de me poser une question, que je devine aisément : Quelle version ai-je uploadé sur le serveur ?

Je pense qu’il sera agréablement surpris.

FIN