Suite de Lapin Blanc 1/3


Pendant trois jours, j’ai résisté à la curiosité. La clé USB n’a pas bougé de ma veste jusque-là et mon planning chargé m’a permis de ne pas céder à la tentation. Jusqu’à ce soir. Ça a commencé avec un message de Blue :

BLUE : 83 000 téléchargements en 3 jours. Gégé ou pas Gégé ? 😀

NINA : Gégé !

BLUE : En plus, Bonsaï continue les streams du jeu, il cherche le lapin :).

C’est reparti. Il a suffi de cette mention du lapin pour réveiller les questions qui m’avaient assaillie dimanche dernier. Était-ce juste une blague ? N’y avait-il pas derrière ça une tentative délibérée de saboter notre boulot ? Et la plus cruciale : qui ? Me voilà en train de ressasser tout ça la main dans une poche de chips, avachie sur mon fauteuil devant le replay de la vidéo de Bonsaï, celle où il a rencontré le lapin.

Oh merde. Vous pouvez pas l’avoir senti, mais j’ai eu comme un frisson… Je ne sais pas comment ils ont fait cet effet, mais chapeau !

Oui, je me souviens de ça. Cette sensation de choc. Merde. On ne l’avait pas testée la dernière fois avec Blue. Je ne comprends toujours pas comment Bonsaï a pu ressentir un stimulus sensoriel aussi complexe que celui qu’il relate avec juste un casque et des écouteurs. Mue par mon besoin de réponses, j’installe la version « vérolée » de Too Many days sur ma machine. Je lance l’appli, règle la sangle du casque et une minute plus tard, je commence une nouvelle partie. Et alors que je dézingue les Djets assez fous pour se jeter sur moi, je me sens conne. À quoi rime cette enquête ? Après-tout, Blue a réglé le problème le jour même, et les courbes de téléchargements de notre jeu s’envolent… Et puis, s’il avait raison ? Au fond, si ce n’était qu’une blague d’un développeur de notre équipe, un easter-egg[1] codé avec des moufles ? Peut-être suis-je en train de me monter la tête. Seulement, la méthode du « poseur de lapin » m’a troublée. On ne déploie pas autant d’efforts juste pour ça. Et puis merde ! On ne pourrie pas un projet à un moment aussi crucial dans son existence ! C’est une question de respect. D’autant plus que Too many days a toujours revêtu une importance capitale pour moi. C’est mon manifeste, l’œuvre que j’ai toujours voulu achever. Créer, sacrifier autant de temps pour ça, c’est quelque chose de sacré ! Ça ne se piétine pas.

Contre toute attente, je parviens pour la première fois à esquiver le coup de batte d’Amanda. Cool ! Dommage que personne ne me regarde. Valère aurait arrêté de me chambrer sur mes réflexes pourris.

Et aussitôt, je le vois. Le lapin blanc qui fait planter mon œuvre. Il me fixe et s’approche de moi, ses poils remuant dans tous les sens de manière grotesque. Il me provoque. Et comme une conne répondant à son défi, je vide mon chargeur sur sa gueule de Pikachu. Naturellement, ça n’a aucun effet. Les balles le traversent. Je ne peux même pas lui infliger quoi que ce soit en représailles… À cet instant précis, je réalise pourquoi cette histoire m’a autant atteinte. Cet animal ridicule qui s’invite dans que j’ai de plus cher, c’est comme un viol. Je n’exagère pas. Cette petite merde à fourrure blanche est un symbole, elle a pénétré un sanctuaire intime et, avec ses petites pattes, elle a souillé ce pour quoi je me bats depuis longtemps. Elle a tourné en dérision mes efforts d’être considérée comme une créatrice. Voilà ce qui nous sépare Blue et moi. Il ne comprend pas à quel point c’est dur pour une jeune game-designer, plus exactement pour une femme, de se faire une place dans cette industrie, de montrer de quoi elle est capable et qu’on la juge enfin à sa juste valeur. Ce lapin, c’est toutes ces grosses bites qui me rappelaient par des insinuations plus ou moins masqués à ma place de soumise. Et non, je n’exagère toujours pas. Je me rappelle encore ce type à la soirée de lancement qui m’avait fait des avances dégueulasses et s’était vengé, après avoir essuyé mes refus, en se branlant dans mon sac.

Bon. Je dois caresser cette ordure alors je vais la caresser. Je m’accroupis, tends la main. Et là, je comprends la sensation dont a parlé Bonsaï. Je la ressens me traverser comme une décharge. Un son vrombissant résonne dans mes tympans. Un putain de choc électrique qui me gèle le dos, et remonte jusqu’au sommet de mon crâne. Je serre les dents, ça ne passe pas, ça pique même les yeux. Et quand ça arrête enfin de résonner dans ma tête, c’est pour mieux me retourner l’estomac. j’avale de grandes gorgées d’air pour réprimer une subite envie de vomir. Je me dis que ce n’est pas croyable. Comment Bonsaï a pu trouver ça agréable ? Et comment a-t-il pu croire que c’était voulu ?

Sous le coup de l’énervement, sorte de vengeance idiote comme celle d’un gamin qui rend les coups dans la cour de récrée, j’envoie mon poing dans son museau. L’effet de mon coup ne se fait pas attendre. L’image clignote et disparait. Privée du sens de la vue, je tends les bras pour éviter de perdre l’équilibre. Le son se transforme en une bouillie pleine d’artefacts, qui finit par ressembler à un grognement sourd. L’image réapparait ensuite, mais de manière complètement déformée, les textures du personnage d’Amanda remplacées par des aplats de couleurs fluo. Le spectacle est pathétique. Son visage s’allonge dans une parodie du cri de Munch. Son regard, lui, ne change pas et demeure figé dans cette expression qu’on a mis tant de temps à concevoir pour elle, une expression pleine de regrets. Tout agresse mes sens à un tel point que je porte mes mains à mon casque pour le retirer. L’application plante à ce moment. Retour sur le bureau.

Il me faut quelques minutes pour recouvrer complètement mes esprits. Je suis en sueur. Cette sensation… Il y avait quelque chose d’étrange là-dedans. Comme si les bugs graphiques n’en étaient pas, mais qu’ils racontaient quelque chose. Une sorte de peinture abstraite abritant un sens caché.

Sur la route en direction du local, j’en viens à me demander tout ceci n’était pas qu’un rêve éveillé.

*

Il est trois heures du matin et me voilà dans le local, bercée par le bourdonnement des machines. Je fouille dans les historiques, cherche d’où la version comportant le lapin a été envoyée. En premier lieu, j’ai fouillé celle de Blue. Je m’en suis voulue sur le coup, me suis sentie comme une petite fouineuse bornée. De toute l’équipe, ça a toujours été de Blue que je me sentais la plus proche. Mais c’était plus fort que moi, je devais l’évincer de la liste des suspects. Ma réponse obtenue, j’ai soufflé de soulagement. Rien.

J’inspecte désormais la machine de Valère. Un véritable foutoir règne sur son bureau, mais je ne suis pas là pour ranger. Je vérifie les fichiers envoyés sur le serveur et la date. Je passe le tout au peigne fin. Je vérifie même une deuxième fois, pour être sûre que la fatigue ne me joue pas des tours. Et je fronce les sourcils quand je retrouve le fichier en question, à la date en question. La version « vérolée » a été envoyée de son poste. Je cogite à tout va. Que vais-je bien pouvoir faire de cette info ? La garder pour moi ? Confronter Valère ? Ouais, c’était ma première option mais je commence à douter. Cela vaut-il vraiment le coup ? J’ignore la posture à adopter. J’envoie le message à Blue :

NINA : La version a été envoyée du poste de Valère…

*

À peine entrée dans ma chambre, je troque la jupe et le chemisier contre un t-shirt ample. Les rendez-vous de la journée sont terminés. Plein de choses cool me sont arrivées depuis que « Too many days » tourne à plein régime : une interview portrait sur Canard PC dans un dossier spécial « indés », des entretiens avec des boites au sujet de notre utilisation du module open source d’IA, dont une entreprise d’aéronautique ! Je n’aurais jamais cru prendre la parole dans une conférence sur les fusées. En bref, je me promène depuis une semaine sur un petit nuage. Et quelque part, même si je me refuse de l’avouer, c’est un peu grâce à ce maudit lapin. Bien entendu, le bug a été corrigé très rapidement et les joueurs ont pu profiter de l’expérience telle que nous l’avions bâtie, mais au fond, la chasse au lapin menée par Bonsaï a été le principal moteur de notre essor. Plus de quatre-cent mille téléchargements, principalement grâce à Geek Sphere Live.

D’ailleurs, ce soir, ils remettent le couvert. Le final de l’aventure « Too many days », devant 1 977 456 viewers sur Twitch. On va peut-être passer la barre des deux millions ! Je bats des jambes comme une demeurée dans mon lit. Allez ! Allez ! Allez ! Grimpe, putain de compteur ! Clem’ est sortie avec les potes, je peux monter le volume.

Heyyy bonjour à tous et bienvenue sur Geek Sphere Live ! Ici Bonsaï et je dois dire que l’heure est grave.  On va enfin boucler l’aventure « Too many days ». On peut dire en tout cas que jusqu’ici, ça envoie du lourd ! Le petit jeu français gratuit qui marche à côté des gros poids lourds quoi ! Bon, on se prépare… je dois avouer que j’ai peur, surtout pour Jonas qui m’accompagne au puits des Djets, la source principale…

Le chat défile à toute vitesse, tant et si bien qu’on doit jouer de la molette pour avoir le temps de lire :

ZEMMOUR_MYLOVE : Mais arrête de blablater, et lance le jeu, espèce de fragile.

ANTOINE_DANIEL : Et sinon, ils ont revu le lapin ?

JAB2505734 : Le lapin au fait ?

SHADOW_HUNTER_DEVIL : C le vrai ANTOINE DANIEL ?

CHUK_MAURICE : T’as une sale gueule aujourd’hui Bonsaï. Tu t’es fait trop de petites pendant le week-end ?

Haha, je vois sur le chat. Non les gens. Toujours pas revu de lapin ! Bon, maintenant, on se tait, je vais devoir parler avec les PNJ, parce que je le rappelle, l’interaction avec les PNJ fonctionne avec le micro.

Et il se passe quelque chose de fort.

De concert avec tout le chat vibrant d’enthousiasme, je redécouvre la fin de notre propre jeu. Une sensation sans pareil m’envahit au spectacle de cette vidéo, Bonsaï déambulant casque sur la tête en direction de la grande conclusion : je flotte dans un état cotonneux, enivrant et me dis que c’était ça. Ouais. C’était ça que je voulais vivre depuis le début. Devant mes yeux se déroulait la finalité de ces trois années de travail acharné, le week-end, la nuit, le matin, même au boulot pendant que mon boss était occupé avec les animateurs. Je ne pense pas avoir connu de moment plus intense, inutile de dire que ça surpasse la meilleure des baises.

Puis j’aperçois le lapin.

Ses yeux, deux petites boules rouges, contemplent l’avatar de Bonsaï, et moi à travers l’écran. C’est de moi qu’il se moque. J’ai l’impression que l’air me manque, je m’enfonce dans le lit, prise de vertiges. Tout mon corps se raidit sous l’effet de la rage, je voudrais hurler mais seul un filet de voix s’extrait de ma gorge étranglée. Un gémissement. Pourquoi ? TU VEUX ME POURRIR JUSQU’AU BOUT, ENFLURE ? Je sers la couverture dans mes doigts, sachant très bien ce qui surviendra dans une minute tout au plus : le crash.

AH tiens ! Notre ami le lapin. Putain, on l’attendu celui-là, pardonnez-moi l’expression ! J’en connais dans le chat qui n’attendaient que ça !

Je veux tout arrêter, fermer cet onglet. Mes muscles sont tétanisés. Je regarde, impuissante, Bonsaï s’approcher de la chose et tendant la main en poussant ses petits « allez, viens, viens, n’ai pas peur ! ».

Il tombe à la renverse après l’avoir touché, échappant les contrôleurs. La fenêtre dans laquelle on est sensé le voir reste vide pendant un petit moment, avec pour seul son le début de la musique de la scène de fin.

Le chat s’affole. Les lignes défilent à haute vitesse :

SASUKE_SUSANO : Il est mort ?

JIRKYO : Haha Bonsaï, tu t’es ramassé. Ça fera un super gif.

ZEMMOUR_MYLOVE : Le meme du fragile !

La voix de Bonsaï retentit enfin.

Oh… la vache ! Elle était forte celle-là ! Tiens ?

L’image de l’écran se brouille. Jonas, le PNJ accompagnant le personnage de Bonsaï est immobile, les bras en croix. Les Djets sensés attaquer se figent dans des positions burlesques. Des déformations visuelles surviennent d’abord. Et l’image du jeu perd en saturation, prenant progressivement la teinte du sépia.

C’est très spécial ce qui se passe là… encore un bug ?

Un étrange signe apparait en surbrillance, si gros qu’il obstrue la vue de Bonsaï. Le son quant à lui n’est plus qu’un grognement parasité. La foire du glitch…

Je … Je vais arrêter le live ici. On va dire que l’expérience n’est pas très agréable et … heu.

Le voyant rouge du direct s’éteint. Une image fixe représentant le logo de Geek Sphere Live remplace la vidéo.

Le silence tournoie dans ma chambre.

Le vibreur de mon smartphone m’arrache un sursaut.

BLUE : Ça va ?

NINA : Non, ça va pas.

*

Je suis prostrée, emmitouflée dans une couverture sur la chaise de bureau. Quand Blue entre et me voit, il marque un temps d’arrêt. Pour une fois depuis longtemps, je le vois changer d’expression et arborer un air grave.

Écoute-moi Nina. Il faut que tu respires, que tu te calmes. Je vais voir ce que je peux faire, OK ?

Je hoche la tête.

*

C’est devenu une maladie. Je n’arrive plus à me nourrir. Mon estomac se noue à chaque fois que j’y repense et je rends ce que j’ai pu ingérer avant. Blue s’inquiète pas mal. Clem’ aussi. Elle devait partir retrouver sa famille pendant une petite semaine mais a finalement annulé et proposé de rester avec moi. Ils me parlent toujours sur ce ton très rassurant, essaient de me faire comprendre que je sur-réagis, prennent tous les détours possibles pour m’inciter à voir un psy. Ils ne sont pas honnêtes avec moi, je le devine à tous les petits indices que leur comportement égrène en ma présence. Ils me considèrent comme une vraie folle.

*

Surmenage. Burnout. État maniaque, peut-être bipolaire. Les sites traitant de ces termes prolifèrent dans mon historique. Parallèlement, Blue me tient au courant des performances de « Too Many rabbits ». On va passer le million de téléchargements. Les gars veulent fêter ça, bien entendu, ils ont même prévu une date et un lieu. Je sais qu’il pense m’aider en me racontant tout ça. Quant à moi, j’ai décliné les quelques invitations des sites de presse vidéo ludique.

*

Je pense être en état maintenant. Je sors à nouveau, m’intéresse peu à peu aux futures mises à jour du jeu.

Aujourd’hui, Blue m’a envoyé un mail assez long, m’expliquant qu’il s’est entretenu avec Valère et qu’il serait bien que j’entende ce qu’il a à dire. Devant ma réponse plutôt expéditive — en bref : ok, je viens et je l’étripe, tu ramasseras derrière — il m’a répondu qu’il jouerait le rôle de médiateur. Je lui laisse un message :

NINA : OK, quand ?

BLUE : Ce soir, si tu peux.

NINA : Au local ?

BLUE : Dans un bar, tranquilles.

NINA : … OK.

Je respire fort, sens déjà l’angoisse se balader dans mon estomac. J’ai peur de ma réaction. Deux heures avant le début de la rencontre, j’oscille entre les laisser en plan — je trouverais bien une excuse pour faire passer le truc, et m’y rendre. À plusieurs reprises, je suis à deux doigts d’envoyer un message à Blue pour lui demander d’annuler. Je décide finalement de sortir de chez moi. Blue a choisi un petit bar à l’ambiance manga où on avait l’habitude de se goinfrer d’udon quand on bossait sur le projet. Je trouve que c’est une charmante attention de sa part et, je pense qu’il parie là-dessus, le meilleur endroit pour calmer les meurs. Maintenant, je prie pour que le tempérament un peu extraverti de Valère ne me fasse pas sortir de mes gonds. Je suis à fleur de peau.

Quand Blue m’aperçoit, il tend son grand bras tout maigre pour me faire signe.

Il n’est pas encore là ?

Non, il est à la bourre, comme d’hab, me répond-il.

Après avoir commandé nos bières, il me scrute en silence pendant dix bonnes secondes. Allez, accouche, Blue.

Quoi qu’il dise, tu peux me promettre de rester cool ?

Sacré demande.

Ça dépend.

Ouais… t’as pas l’air très détendue. Je me demande si c’est une bonne idée.

Non, rassure-toi, je ne vais pas faire d’esclandre.

Après un petit silence, je me sens obligé d’ajouter :

Merci au fait, pour avoir choisi ce coin. C’est une bonne idée.

Il m’adresse un sourire amical en guise de réponse et enchaîne.

Avant qu’il arrive, je voulais te dire ce qu’il m’a raconté au sujet du lapin…

Te bile pas, il vient de rentrer.

Mon rythme cardiaque s’accélère. Avec sa veste blazer, son gel dans les cheveux malgré sa calvitie précoce, Valère arrive avec une démarche décontractée.

Salut les poules.

Il serre la main de Blue et s’avance pour me faire la bise. C’est trop pour moi. Je m’écarte. Un petit air d’incompréhension s’imprime sur son visage alors je lui réponds, histoire de clarifier :

Ah non, vas te faire foutre.

Ce connard se tord le cou pour quand même me faire la bise.

Oh c’est bon hein. Y a pas mort d’homme, on est pote quand même.

Ce genre de gars pour qui rien n’est grave, et pour qui forcer la main à une fille, même s’il n’est question ici que d’une bise, ne pose pas de problème, me débecte au plus haut point. Certes, pendant le projet il a toujours été pro. Certes, humainement, à certains moments, il a même été un ange. Mais là… Il se visse face à moi, regarde à gauche à droite, commande une bière comme si de rien était, et balance :

Bon, c’est quoi le problème ?

Ça va ? tu t’es bien amusée avec ton lapin ? Tu plante le projet pour lequel on a tous bossé pendant des années. Tu peux nous expliquer la raison ? Est-ce que ça a un rapport avec les vulves que tu modélises ? T’as pas de chatte à te mettre sous la main alors t’en crée, ok, c’est ton problème, mais ne vas pas me faire chier…

Ho stop ! tonne Blue. Laisse-le en placer une d’abord.

Je suis pas sûr qu’elle a envie d’écouter, rétorque Valère.

Oh que si. Je crève d’envie que tu m’expliques.

Il avale une gorgée de bière. Je tire sur ma e-cigarette. Il a l’air de réfléchir et de se demander par où il va commencer.

Bon, déjà, ce projet il me tient à cœur autant qu’à toi. T’es la boss de personne, on est un collectif, je te ferais dire…

Me voyant serrer les dents, Blue fait un signe de la paume de ses mains, m’invitant à réfréner mes pulsions meurtrières.

…Et je trouve que tu réagis un peu trop à ce qui se passe.

Mais vous me gonflez tous avec cette phrase à la c…

Attends, j’ai pas fini. m’interrompt-il. Et de deux, j’y suis pour rien dans le lapin. Le coup de la vulve, c’était une blague entre Blue et moi. On a fait ça quand tu nous avais dit que tu trouvais qu’il manquait un argument à Amanda.

Je lance un regard goguenard à Blue.

C’est donc pour ça que vous vous marriez comme des baleines quand je disais ça ?

Je confesse, répond Blue.

Après, reprend Valère, pour le lapin…

Je frissonne à l’évocation du terme lapin, instinctivement je croise les bras.

… C’est pas moi. Mais je crois savoir d’où ça vient. Vous vous rappelez de Marc Thévenaud ?

Marc Thévenaud ? Je retourne le nom dans ma tête. Ouais, ça sonne vaguement familier … Blue quant à lui hoche la tête.

Ouais, je vois.

Je lui demande :

Tu peux m’éclairer alors ?

Les deux gars sourient à pleine dents.

Pourtant, tu devrais t’en rappeler, lance Blue.

Et Valère contribue à sa manière en se levant et en mimant une branlette… Merde. Je me souviens. Le type bizarre qui m’avait fait de drôles d’avances et avait fini par… dans mon sac. Merde. Blue poursuit :

Il bosse avec nous, je te rappelle.

Ouais, je…

C’est le gars qui nous a filé un gros coup de main avec le module d’IA. On n’arrivait pas à s’en dépatouiller.

Mais comment il a pu avoir les accès au serveur ?

C’est ma faute, là, dit Valère. Il me les a demandés en me disant qu’il y avait des gros plantages sur les IA d’Amanda et de Jonas, vidéo à l’appui. Il a dit que, vu que le projet était déjà lancé, les mises à jour iraient plus vite si je lui filais les accès au serveur pour qu’il bidouille lui-même et envoie.

Ses derniers mots m’abasourdissent. Je vois que Blue ressent la même chose. On reste coi devant son explication. Recouvrant mes esprits, je finis tout de même par articuler :

Tu te rends compte à quel point ça n’est pas professionnel, Valère ? Laisser quelqu’un, peu importe qui, faire une dernière modification dans le dos de la team ? La lancer sans test ? Nom de … Tu baises sans capote ?!

Eh oh ! ferme-la un peu, fait Valère en levant les mains en ciel. Tes commentaires sur ma vie sexuelle, tu te les gardes, madame la féministe. Je sais très bien ce que j’ai fait. Et par rapport au reste, je sais que j’ai merdé la première fois.

Il baisse la tête, se ronge les ongles et lève un regard noir à mon adresse par intermittence. Je connais cette tronche. Le Valère veut cracher du venin. Il est en train de remplir ses glandes.

Et ….

Le voilà qui crache.

Tu crois que c’est grâce à tes putains d’efforts que Geek Sphere Live a parlé du projet ? Tu crois que tu le dois à quoi ? À la grâce du ciel ? Un petit jeu, certes innovant, mais avec un budget promo de cent balles, qui se retrouve soudain sur le devant de la scène ? Y’a pas un truc qui te chiffonne ?

Il s’enfonce dans sa chaise et croise les bras comme un pacha. Monsieur le roi, merci ! Sans vous, nous, pauvres cloportes, nous complairions encore dans l’anonymat ! Connard…

T’insinue que c’est toi qui as démarché les gars de Geek Sphere live ? T’as fait quoi ? T’a appelé Bonsaï ?

Il hoche la tête et renchérit :

C’est pour ça que, quand j’ai reçu la vidéo pleine de bugs des deux PNJ de la part de Marc Thévenaud, j’ai pas cherché. J’ai préféré le faire dans votre dos parce que je sais que t’aurais angoissé, Nina. Et t’aurais rempli la tête de Blue de conneries avec ton hystérie.

C’est toi qui as fait une connerie je te le rappelle, c’est pas mon procès qu’on fait.

Blue prend part à la conversation.

Et le deuxième lapin ?

Regard en coin de Valère. Il se ronge à nouveau les ongles. Je pariais qu’il remue sa cuisse sous la table, en bon angoissé.

Quoi le deuxième lapin ?

Celui à la fin du jeu. J’ai fait une vérif’ intégrale quand on a trouvé le premier lapin avec Nina, et il n’y avait que celui-ci. Ça veut dire que Marc a toujours les accès.

Valère secoue la tête, embarrassé.

Non… c’est pas ça. J’ai changé les accès au serveur, je te le jure, Blue. Mais ce petit con a dû se laisser une porte ouverte la première fois et je n’ai pas checké les utilisateurs et les permissions.

Je finis ma bière d’un trait. Valère m’observe. Je sens que ça lui coûte, monsieur l’égo démesuré. Ouais, ça lui coûte de dire « pardon ». Il va finir par le faire, je n’ai aucun doute là-dessus, mais on sent que ça nécessite chez sa petite personne un effort presque physique. Finalement, ça sort plutôt rapidement, ça me surprend, même.

J’avoue, j’ai merdé. Désolé Nina. Je m’excuse platement, j’ai foiré ce truc, j’ai paniqué et heu… voilà.

Blue est suspendu à mes lèvres, craignant sans doute que j’envenime la situation en refusant ses excuses. Ok, Blue. Je le fais pour toi. Certes, j’aurais bien aimé profiter de son petit air contrit plus longtemps, mais n’abusons pas des bonnes choses.

Non je comprends. Et je ne veux pas qu’on se fasse la gueule trois ans pour ça. Maintenant que tout est dit, que je sais le fin mot de l’histoire…

Je me lève et embarque ma veste.

… je suis fatiguée les gars. Trop d’émotions. Je rentre.

Attends, je vais te ramener, fait Blue.

De son côté, Valère finit sa bière, nous salue d’un vague geste de la main et s’éclipse sans mot dire. Moi ? Je suis vidée. Sincèrement. Et je n’arrive pas à comprendre pourquoi. Pourquoi ce gars, Marc Thévenaud, que j’ai vu une fois dans ma vie s’évertue-t-il à me la pourrir ? Ça n’a pas de sens. Des fois, les gens cogitent et ressassent tellement que la mélasse qui en sort n’a plus tellement de raison d’exister. Ça doit être un pauvre type. Dans la voiture, je demande à Blue :

Tu sais où il habite, ce Marc Thévenaud ?

De tête comme ça, j’en sais rien. Mais il me semble qu’il habite en région parisienne.

Je regarde les quais défiler par la vitre. Les lumières jaunes filantes des lampadaires se brouillent, se désagrègent en petits points. Il commence à pleuvoir.

Attends, tu veux lui rendre visite ?

Laisse tomber. On ne va pas faire six cents bornes pour cette connerie.

Il s’arrête devant mon bâtiment. C’est un véritable déluge qui s’abat sur le bitume. Blue me tend un parapluie qui trainait sur le siège arrière.

Merci, murmuré-je.

De rien. Au fait, pour le serveur qui héberge le jeu, ne t’inquiète pas. Je m’assurerai que personne ne puisse y rentrer comme ça, ok ?

OK, lui réponds-je. On en reparle plus tard, là je suis KO.

Je suis un cadavre qui parle, pour être exact. Je ne vois même plus clair. De savoir le fin mot de l’histoire, tout s’est relâché en moi et je suppose qu’il me faudra une bonne nuit de sommeil pour faire tourner mon processeur à cadence habituelle. En pilote automatique, je gravis les marches menant à mon appartement. J’ai hâte de retrouver mon lit, mon pc, me faire le dernier SuperHot en VR, tiens pourquoi pas, ça me videra l’esprit. Je pourrais aussi…

Je vois une boule blanche dans la pénombre, adossée à ma porte. Ses pattes grattent le bois et résonnent. J’ai l’impression de basculer soudain dans une réalité broyée où ressurgissent des bouts de cauchemar. Comme une putain de vanne qu’on vient d’ouvrir, comme si quelque chose en moi venait de craquer d’un coup. Ma raison, à laquelle je tente de me cramponner, s’effrite. Bascule. Ça ne peut pas être réel. Respire, ça ne peut pas être réel.

Je suis une putain de folle, hystérique. La boule se retourne. Je hurle :

TU VEUX QUOI ?! TU VEUX QUOI ?!

J’entends du mouvement dans le couloir de l’immeuble. La boule refuse de bouger.

Tu vas bouger ?!

Hors de moi, je me précipite, je lance mon pied comme une furie et je vois la chose qui file, se blottit dans le coin opposé et crache. À nouveau je me précipite, tente de frapper la chose et j’y parviens. Je sens mon pied s’enfoncer dans sa chaire molle. Elle couine. Qu’elle couine tout ce qu’elle a à couiner cette ordure. Je tape à nouveau, elle ne bouge plus, je tape à nouveau, elle… Clem’ ouvre la porte et hurle :

Nina ! Arrête. NINA !

La lumière du salon s’engouffre dans le couloir et éclaire l’animal. J’ai l’impression d’avoir un voile devant les yeux, et je transpire à grosses gouttes. Allongé sur le flanc, un chat siffle comme une cocotte-minute à chaque respiration, une écume mousseuse de bulles rouges qui pendouille à la commissure de sa gueule. Le chat du voisin. Un chartreux. Un chat, même pas blanc.

Je suis en train de sombrer ?


Continuer la lecture – Lapin Blanc 3/3


 

[1] Littéralement œuf de pâques. Un petit secret ou clin d’œil que les développeurs dissimulent dans un jeu ou un logiciel