Note de Moun : Ne vous laissez pas avoir ! En dépit des arômes technophiles saupoudrés à coup de « Twitch », « Youtube », « VR » et « game design », Lapin Blanc est une petite blague horrifique baignant dans un esprit on-ne-peut plus Lovecraftien. Nina, game-designer sur un projet collaboratif remarquera qu’une petite bête tout sauf innocente se cache dans le jeu sur lequel elle travaille… Un gros bisous à Céline, Blue, Yohann, P.H., Thibaut, et Juju, à qui je dois les plus beaux souvenirs autour d’une table, passant de folles soirées à jeter les dés. Et un échec critique, un !

« Je m’en souviens, ce vieil homme me lorgnait en gloussant et me fit un signe curieux de la main quand j’emportai le livre.
Il avait refusé que je le paye, et c’est seulement longtemps après que je devinai pourquoi. »

H.P LOVECRAFT

*

Attendez, vous recevez le son là ? Je vois que dalle avec le casque. Bon, le chat me dit que c’est OK, on va pouvoir lancer…

… OHHHH Bonjour et bienvenue sur GEEK SPHERE LIVE ! C’est moi Bonsaï, et aujourd’hui on va parler d’une petite pépite en réalité virtuelle. Un jeu français en plus ! J’ai envie de dire Cocorico, passez-moi l’expression ! C’est « Too many days », un survival horror en réalité virtuelle, et ça vient du studio backDOOR. Ah. On me corrige dans le chat en me disant que c’est un collectif de développeurs indépendants qui bossent là-dessus sur leur temps libre. Gégé les gars !

Je sautille comme une dingue. Putain ! Bonsaï parle de NOTRE projet ! En première partie de leur live Twitch ! Ni une ni deux, je monte le volume et me cale au fond de mon fauteuil, les pieds sur le bureau.

Hé Nina ? Tu veux bien calmer tes ardeurs ? J’entends ton truc à travers mes écouteurs, je ne peux pas mater mon truc.

Je me retourne à point nommé pour profiter du regard réprobateur de Clem’, ma colocataire, avachie sur le lit avec son pyjama bleu moche pétrole. Elle squatte ma chambre parce que, selon elle, le wifi est meilleur ici.

Attends, Clem’, Geek Sphere Live parle de Too Many Days ! C’est deux millions de viewers[1] à cette heure-là, plus efficace que n’importe laquelle des pubs sur le web. Ça peut  tout changer pour BackDOOR.

Elle me sort un lapidaire « Mhhh, cool » avant de remettre ses écouteurs et son attention s’en retourne déjà au dernier épisode de Westworld. Bon, reprenons. Calée à nouveau dans le fauteuil, je sens mon diaphragme se bloquer à la vue du petit compteur de viewers en dessous de la vidéo. 1 235 345. Ouais, l’audience est plus légère vu qu’on ne parle pas du dernier Call of Duty ou d’une autre grosse sortie, mais il n’empêche que j’ai déjà la tête qui tourne. Plus d’un million de personnes découvrent mon travail en ce moment. Je suis heureuse comme une gamine en voyant Bonsaï se déplacer dans le grand canyon du début du jeu, le casque de VR vissé sur la tête.

Graphiquement, on peut dire que ça a de la gueule. Le tracking est irréprochable, la modélisation des décors vaut clairement un jeu triple A.

Attends de voir les possibilités d’interaction avec les PNJ mon coco, songé-je en tirant une bouffée sur ma e-cigarette. Puis subitement, je pense aux gars. Merde, Il faut que je les prévienne. Je ne peux pas être la seule à faire la fête. J’envoie un message à Blue, il doit être chez lui.

NINA : CHECK LE TWITCH DE GEEK SPHERE LIVE !!!

J’envoie.

Et donc, on doit survivre dans un monde post-apocalyptique en compagnie de quelques autres humains. Et on doit se battre contre des … machins, sortes de zombies sous coke. Mais au fond, ce n’’est pas le combat sur lequel le studio, pardon, le collectif met l’accent, mais les interactions avec les PNJ. Je n’ai pas testé jusque-là pour l’instant, mais apparemment, ils ont mis au point une reconnaissance vocale avec des mots clés et une IA qui te répond. Tu peux donc communiquer avec les PNJ comme tu le ferais avec un pote IRL. Ouais SPIKEY_170, c’est plutôt ambitieux pour un studio français avec zéro moyen.

Un collectif, rectifie-je mentalement. Puis je tape dans le chat :

NINA_KETHER : je fais partie de la team backDOOR. On a bossé à partir d’un nouveau module d’IA opensource. Ça nous a permis d’économiser un paquet de temps et d’argent durant le développement.

Au même moment, l’écran de mon smartphone s’éclaire.

BLUE : PUTAIN !

NINA : OUAIS. 1M de viewers.

BLUE : RE PUTAIN ! Je préviens les autres. C’est gégé.

Ah cool ! On a quelqu’un du studio apparemment. Bah, on va voir ce module d’IA alors. Le temps que je bute… ces … zombies… Les contrôleurs sont bien gérés, au passage, et c’est plutôt bien optimisé, hormis quelques freezes.

J’affiche un sourire béat en voyant Bonsaï s’accroupir pour esquiver les assauts des Djets, ces humains fous furieux déformés par les attaques bactériologiques. Je connais toute la route du début, prévois mentalement ses réactions aux découvertes futures. Et surtout, j’attends Amanda. Le premier PNJ survivant avec lequel il pourra interagir via le micro du casque. Ouais. Bonsaï va discuter de vive voix avec un PNJ pour la première fois de son existence, et ce grâce à un collectif de développeurs indépendants. Mais au fond, qui d’autre qu’un collectif d’indés[2] aurait pu atteindre ce niveau ? Une grosse boite qui doit boucler un projet à la va-vite pour les besoins du calendrier fiscal ? Laisse-moi rire. Nous, on avait le temps, la passion, et surtout un paquet de talents prêts à tout pour mener notre barque, sans personne sur le dos. Le collaboratif, c’est la liberté ! Je retire une latte d’e-cigarette, trépigne d’impatience à l’idée de sa rencontre avec Amanda, bien qu’une partie de moi appréhende. On s’imagine toujours qu’un truc va foirer au moment où on est le plus exposé, loi de Murphy oblige. Allez, respire, Nina. Il n’y a pas de raison. Regarde plutôt Bonsaï pousser la porte de cette petite cabane, et profite, tout simplement.

Whoha c’est quoi ça ?!

La batte de baseball frappe Bonsaï  à l’arrière du crâne, sa vision se teinte de rouge, tremble dans tous les sens. Une voix féminine hurle.

 Crève, enflure de … Merde ! Il a l’air humain ! Merde !

Je ricane. C’est Blue qui avait émis l’idée d’une première rencontre musclée. Carrément d’accord. Et dans ce cas, quoi de mieux qu’un coup de batte sur le museau ?

Haha, violent !

Quoi ? Ça te fait marrer ? D’où tu sors comme ça ? T’es avec eux ?

Bonsaï se fige, immobile.

Ça doit être la première rencontre avec le PNJ. Alors… pas d’interface. Je pense que pour lui parler il faut…

J’te parle, ça te poserait un problème de me répondre ?

Heu, non non ! Je vais te répondre.

Alors réponds, t’es avec eux ? s’empresse de rétorquer la voix féminine.

Bah non, je viens d’arriver, haha.

Bon, lâche moi ce flingue, pas de geste brusque, et je te relève, ok ?

Bonsaï reste un petit moment sans parler. C’était l’effet escompté ! La plupart des joueurs béta passaient par là, cette petite étape de stupeur survenant au moment où ils comprenaient qu’ils « interagissaient ». Mon smartphone vibre.

BLUE : ah, le grand moment.

NINA : Ouais 🙂

Ehhh, bon je lâche le flingue. Je me retourne. OK, c’est… impressionnant pour une petite boite française d’arriver à ça. Voici donc Amanda, elle a un petit air d’Alix Vance dans Half Life 2, pour ceux d’entre vous qui sont assez vieux …

Tu parles à qui là ? Y’a que moi là. Et comment tu connais mon nom ?

Bah, je …

  Pour une fois que je tombe sur un survivant, il fallait que ce soit un taré… Bon. T’as vu les bestioles à l’extérieur ?

Je parcours le chat, à l’affut des réactions de viewers. Comme d’hab, les premiers à l’ouvrir sont les sceptiques. Ne jamais sous-estimer le troll qui dort au fond du joueur moyen.

HOMARDMATUER : Vas-y, di lui d’enlever ces fringues lol

JIRKYO : ouais, c’est un bête truc de mot clé, je parie.

Progressivement, au court de la discussion qui s’amorce entre Bonsaï et le PNJ Amanda, la majorité auparavant silencieuse s’exprime. Nombre de viewers se disent conquis ; « ça troue le cul » pour certains. Je suis sur un nuage, putain. J’en pleurerais presque.

Tiens, haha, t’as même un petit lapin.

La remarque me fait tiquer. Un petit lapin ? De quoi parle-t-il ? Je passe la vidéo en plein écran. Et je le remarque tout de suite, museau frétillant, caché sous la table dans la cabane d’Amanda. Un lapin blanc. C’est quoi ce bordel ? Il n’est pas sensé avoir de lapin là-dedans. Il n’y a pas de lapin dans tout le jeu ! J’envoie un message à Blue.

NINA : Le lapin, c’est toi ?

BLUE : Haha, non. J’ai pas mis de lapin.

NINA : Ouais, tu te payes ma gueule. T’as ajouté un lapin dans la v0.81.

Bonsaï se penche et s’approche du lapin. La bestiole le fixe de ses petits yeux de bestiole. Des yeux rouges de lapin albinos. Et là, j’ai une bouffée d’angoisse quand je remarque la texture de sa fourrure se mettre à glitcher, comme si ses poils remuaient sous une tempête. Un effet de vent à l’intérieur d’une cabane. Merde ! Rien de mieux pour te casser une immersion.

NINA : MERDE BLUE. T’aurais pu faire gaffe !

BLUE : mais j’ai pas collé de lapin.

NINA : C’est qui, alors ?

Je relève les yeux. Bonsaï s’apprête à caresser le lapin.

Bon, petit bug au niveau de la fourrure, mais je vous rappelle que c’est un petit collectif de dev, hein ! Bon, Amanda, il est à toi le lapin ?

Une catastrophe n’arrivant jamais seul, voilà que Bonsaï tourne la tête et surprend Amanda le regard vide, les bras en croix. Merde !  Une foutue T-pose[3] en plein jeu. Je passe mes mains sur mon visage, me mords la lèvre, et finis par évacuer le trop plein de frustration sous la forme d’un pied dans le bas de bureau. Putain de bug à la con ! Clem’ ôte ses écouteurs :

fait gaffe au mobilier.

Mais putain !

Quoi ?

Un type de notre team a rajouté un putain de lapin, et ça a fait bugger le jeu. Devant un million de viewers. On passe pour quoi ?

Respire, hein…

J’ai beau me dire qu’on avait fait un quasi sans-faute jusqu’ici et que les viewers pourront faire preuve d’indulgence sachant que c’est une béta, c’est plus fort que moi. Le joueur d’aujourd’hui ne pardonne rien. Je suis persuadée que nombre d’entre eux haussent déjà les épaules devant leur écran en songeant « pétard mouillé ». Et la suite n’arrange pas les choses… Bonsaï s’en retourne auprès du lapin et le caresse.

Ohhhh, c’est quoi ça !

Il écarte sa main comme s’il avait reçu une décharge électrique.

Oh merde. Vous ne pouvez pas l’avoir senti, mais j’ai eu comme un frisson… Je ne sais pas comment ils ont fait cet effet, mais chapeau !

Je lève un sourcil interrogé. On ne peut pas simuler de toucher, de gout ou d’odorat avec la VR[4]. Il n’y a pas de capteur sensoriel ou je ne sais quoi sur ce matériel.

C’est peut-être un effet sonore binaural ou un truc comme ça… je ne suis pas spécialiste hein ! Ah, mais j’y pense, on a un développeur avec nous, il va peut-être nous éclairer. C’est Nina Kether, c’est ça ?

En panique, je ferme l’onglet. Quoi ? Qu’aurais-je pu faire d’autre ? Broder et raconter des conneries ? Il n’était pas sensé y avoir un putain de lapin blanc dans « Too many days ».

*

À peine entrée dans le local que je peste. Les gars ont laissé un sacré foutoir, n’ont pas passé la serpillère et, rien qu’à l’odeur, je devine qu’ils n’ont pas aéré de tout le week-end. Ça pue le chien du chaos. Je me demande bien à quoi servent les post-it que je leur avais déjà laissés la semaine dernière : « OK, je suis la seule fille de la team. NON, je ne suis pas la femme de ménage ». Il va falloir que je trouve plus frontal comme message. J’ouvre les volets, la fenêtre, et frissonne à la sensation du vent frais matinal, le regard vagabondant sur le parking et l’immeuble d’en face. Tout semble encore endormi, normal pour un dimanche à six heures. Je m’empare en maugréant des deux trois emballages de fraises tagada jonchant les bureaux pour les fourrer à la poubelle et change le filtre de la cafetière pour me couler un jus. Blue rentre à ce moment. Il écarte ses grands bras maigres en croix et me lance avec un ton de robot :

Bon-jour hu-main, je – suis – A-Man-DA.

Je lui réponds avec une moue dépitée. Il s’empresse d’enchaîner de sa voix trainante habituelle :

— T’as vu le reste du live sinon ?

J’ai fermé. Ça m’a énervée.

T’aurais dû mater le reste. Les réactions ont été hyper positives. Bonsaï a même terminé en disant qu’il relancerait la chasse au lapin.

Maigre consolation, surtout pour moi qui suis responsable du scénario.

C’est un survival horror, pas Alice au pays des merveilles.

Bon, sinon, dit-il en sortant la cafetière alors que l’eau n’a pas fini de couler. Tu veux vraiment qu’on check ça un dimanche ?

Je préfèrerai être sûre que tout roule au plus vite, surtout si des gens veulent télécharger le jeu après avoir vu le live de Bonsaï.

OK, je comprends.

Tous deux armés de nos mugs, nous allumons les machines. Blue lance sa playlist de Jazz et s’active à son poste, moi au mien. Nous commençons notre traque du lapin blanc en silence. Je m’arrête de temps en temps pour voir la tronche barbue de Blue, à peine réveillée, ses yeux décorés par des cernes titanesques, passer en revue les dossiers contenant mesh et textures.

Sinon, qui ça d’après toi ? finis-je par demander.

Qui ça quoi ? Qui aurait mis le lapin ? Pas moi, pour commencer. Et dans l’équipe locale, je ne vois pas qui pourrait faire ce genre de blague.

Une blague… Je ne peux pas m’empêcher de trouver le qualificatif léger par rapport à l’embarras dans lequel j’étais plongée hier. Planter la première apparition publique d’un projet sur lequel on a passé trois ans de notre vie, c’est une très mauvaise blague à mon gout.

J’ai trouvé un lapin, me lance Blue sur un ton laconique.

Je me précipite à son poste, manque de me prendre les pieds dans la multi prise qui trainait là – ce n’était pas sa foutue place, mais passons, et jette un œil à l’écran. En modélisation 3D…. une … vulve. Et derrière l’écran, Blue me décoche un sourire de gamin fier de sa connerie, les bras derrière la tête, tournant sur sa chaise à tourniquet.

Putain, t’es con.

Hé, c’est Valère qui l’a modélisée, pas moi ! se défend-il. Tu crois qu’il s’est inspiré de sa copine ?

Mouais… Ça doit plutôt venir de son délire de nude mod.

Sinon, mauvaise nouvelle, pas de lapin dans la version de développement.

Choux blanc. Je retourne à mon poste, fatiguée d’avance à l’idée de chercher ce maudit lapin. Et d’abord, comment ? S’il n’est pas dans la dernière version…

Et, j’y pense, dis-je. Valère l’a peut-être ajouté dans la version téléchargeable sur notre site, non ? Je veux dire, s’il est assez con pour modéliser une chatte.

Blue grimace.

Bah, il peut modéliser un lapin. Mais de là à extraire un package, intégrer le lapin, refaire le package, je pense que c’est au-dessus de ses compétences. Sans compter sur le fait que le lapin avait un comportement et un pathfinding[5] pas trop dégueu à mon souvenir. Et là, ça relève du codage de l’IA. Valère ne touche pas à ça.

C’est pour ça que j’ai d’abord pensé à toi, Blue. En tant que game-designer touche à tout, c’était dans tes cordes.

Après, j’ai ma petite idée concernant le lapin, poursuit-il. Si on ne le trouve pas dans la version dev, il se peut que ça soit une merde en local.

C’est-à-dire ?

C’est-à-dire que le bug du lapin vient de la machine de Geek Sphere Live. Réfléchis, Nina. On n’a jamais vu de lapin dans nos versions, et je vois mal quelqu’un se faire chier à dé-packager une application, mettre un lapin dedans, et re-packager l’application pour la mettre sur notre serveur de téléchargement. Je veux dire… c’est vicelard, juste pour un lapin.

En guise de réponse, je me lève, me dirige vers la machine de test et branche le casque de VR.

Télécharge-moi la version qui se trouve sur nos serveurs.

Blue me lance un regard ambigu, mélange d’interrogation et de dépit. Il a une tête de chien battu.

Sérieux ? Un dimanche matin ? Tu ne veux pas rentrer chez toi et dormir ? Je t’avoue que je suis encore un peu bourré d’hier soir donc…

Ah, c’était donc ça, je lui réponds avec un clin d’œil. Désolée d’être chiante alors, mais non. Je dormirai peinarde quand je saurai que le jeu tourne comme il faut.

Blue abdique. Quelques manips et il me lance la dernière version de Too many days. Le casque vissé sur la tête, je calibre en deux secondes, lance le jeu. La musique composée par Bernie Hum me berce. Ce gars est génial, je n’en reviens toujours pas d’avoir réussi à l’embarquer dans ce projet gratuit (et j’ai pu le rencontrer lors de la soirée du Greenlight du projet, je lui ai fait la bise quoi !). Ces quelques arpèges de guitare au son dégueulasse tapent où il faut, blues à fond, mélodie mélancolique qui transpire le regret des générations passées et le monde pourri qu’elles laissent à leurs enfants. C’est ça Too many days. Et en un clin d’œil, Je ne suis plus dans le local de backDOOR en compagnie de Blue. Me voilà transportée dans le canyon, aux prises avec les Djets. Bim. Immersion totale. Curieusement, quand bien même chaque petit élément de décor et chaque réaction de mes ennemis me fait l’effet d’une madeleine de Proust et invoque en moi de vieilles discussions avec les gars sur nos choix créatifs ou sur les soucis de développement, certaines remontant à plus de trois ans et avec une bonne dose de nostalgie, je m’étonne encore et toujours du réalisme qu’on est parvenu à insuffler dans notre production.

Je parviens sans peine à retrouver la petite cabane. Je tente d’esquiver le coup de batte d’Amanda – possible bien que ça se joue à la fraction de seconde près – et rate mon coup comme d’habitude. J’enchaîne aussitôt :

Je lâche mon arme, pas de problème !

T’as intérêt, me répond le PNJ. Maintenant, lève-toi, et doucement.

Je veux te rassurer, je ne suis pas avec « eux ».

Elle commence à m’expliquer qui est le « eux » mais mon esprit n’est déjà plus là. Je cherche le lapin. Et je le trouve, là, tapis sous la table où Amanda répare son émetteur radio. Il frétille là, feignant l’innocence avec ses yeux rouge de petit emmerdeur. Ses poils s’agitent dans tous les sens, encore ce glitch. Une provocation.

Le voilà.

Ah merde, répond Blue. Bon, il va falloir que je remette l’ancienne version sur le serveur.

Attends, je vais aussi vérifier Amanda. Tu as une rediffusion de mon image sur ton écran ?

Ouais, c’est bon, j’ai l’image.

Je tourne la tête et avise Amanda. Comme dans la vidéo de Geek Sphere Live, elle est bloquée, les bras en croix, le visage impassible.

T-pose. Neutre, comme si toute son IA avait planté, commente Blue.

Ça veut dire que ce lapin bloque tout le jeu.

Non, ça veut dire qu’il bloque seulement l’étape d’Amanda.

Je quitte l’application.

En tout cas, on a la preuve qu’il est dans la version packagée, dis-je en ôtant mon casque. Quelqu’un s’est emmerdé à coller le lapin dedans et a tout rangé, ni vu ni connu.

Et bah, rétorque Blue. C’est plutôt tordu.

Ouais, je trouve aussi. Tout ceci me parait trop élaboré pour une simple blague. Un arrière-gout désagréable. Je demande à Blue :

D’après toi, si ce n’est pas Valère, qui a pu faire ça ?

J’en sais rien. Il n’y a que les gars de la team en local qui peuvent installer une version sur le serveur. Les développeurs ponctuels qui bossent à distance avec nous n’y ont pas accès. Bon, on peut toujours voir avec quel poste le dernier upload a été fait, et donc trouver le poseur de lapin.

J’acquiesce et termine mon café froid en une gorgée. J’ignore ensuite si c’est mon air sérieux qui le décontenance, mais Blue pouffe de rire.

Si tu penses que je vais mener une petite enquête pour ça, tu te plantes complètement ! C’est un coup à se mettre des potes à dos, à se perdre dans des fausses accusations et à plomber l’ambiance. Je pense qu’il vaut mieux ne rien dire, faire juste « Haha, c’est drôle la blague du lapin, mais faites gaffe, ça peut plomber la réputation du jeu et de la team, donc à l’avenir on évite », puis on oublie. En tout cas, ne compte pas sur moi pour fouiner dans les historiques des gars. Pas pour une histoire aussi stupide.

Je tique au moment où il emploie le terme « stupide » mais ravale ma salive. Vu sous cet angle, il n’a pas tort. Enquêter là-dessus reviendrait à remuer beaucoup de merde pour un simple lapin bugué. Peut-être ai-je exagéré en fait. L’intention était plus innocente que je l’imaginais.

On peut toujours chercher sans en parler aux potes. Juste pour savoir. Ça ne t’intéresse pas, de savoir ?

Blue baille à s’en décrocher la mâchoire. Je suppose que ce que je lui demande nécessite plus de ressource qu’il en a à offrir en ce dimanche matin. Il conclut sec :

Je restaure l’ancienne version dès que je rentre chez moi. Si tu veux vraiment fouiner, libre à toi.

Il embarque sa veste, m’adresse un vague salut de la main avant de quitter le local. Moi, je tripote la clé USB sur laquelle se trouve la version contenant le lapin. Je la range dans la poche de ma veste, gardons cette preuve pour investigation poussée…


Continuer la lecture – Lapin Blanc 2/3


[1] Spectateurs dans le jargon web.

[2] Diminutif pour « indépendants »

[3] Position neutre d’un modèle de personnage en 3D avant de l’animer. Le T représente la position caractéristique des bas en croix.

[4] Virtual reality

[5] Le pathfinding (littéralement trouver le chemin) désigne la manière dont un personnage non joueur se déplace dans l’environnement du jeu et évite les obstacles.