Lapin Blanc 1/3

Lapin Blanc 1/3

Note de Moun : Ne vous laissez pas avoir ! En dépit des arômes technophiles saupoudrés à coup de « Twitch », « Youtube », « VR » et « game design », Lapin Blanc est une petite blague horrifique baignant dans un esprit on-ne-peut plus Lovecraftien. Nina, game-designer sur un projet collaboratif remarquera qu’une petite bête tout sauf innocente se cache dans le jeu sur lequel elle travaille… Un gros bisous à Céline, Blue, Yohann, P.H., Thibaut, et Juju, à qui je dois les plus beaux souvenirs autour d’une table, passant de folles soirées à jeter les dés. Et un échec critique, un !
(suite…)

Veuillez patienter, s’il vous plaît 2/2

Veuillez patienter, s’il vous plaît 2/2

Suite de Veuillez patienter, s’il vous plaît 1/2


Une heure s’écoule. Les gestes des candidats sont de plus en plus tendus, trahissent l’agacement. Pour passer le temps, je réfléchis et finis par me demander quel effet ça fait d’être à la place de ces recruteurs, de pouvoir agir aussi significativement sur des vies. Depuis ma naissance, ces boites, ces groupes, ces chefs d’entreprises jouissent des pleins pouvoirs ; personne pour réguler leurs actes, pour mettre en doute leur dogme. Je n’ai jamais connu le plein emploi, j’ai toujours vécu dans un monde où leur demande écrase notre offre. « Tu n’acceptes pas nos conditions ? Bon. Au suivant. » Ils en ont bien profité. Quelle étape de ma vie ces connards en col blanc n’ont-ils pas façonnée pour leurs objectifs ? Mon enfance ? L’école primaire ? Certes, mais après ? Dès l’entrée au collège, tu apprends leurs règles du jeu : notation individuelle, course à l’excellence, concurrence… ça commence. Mais voyez-vous, il faut bien préparer ces enfants au marché du travail ! Putain. « Il faut ». Fatalité. Je le répète : personne ne remet en cause leur foutu dogme libéral. Et passé le lycée, ils se lâchent complètement, ces cols-blancs, pilotant avec doigté afin que ton esprit, tes connaissances, le moindre de tes choix de vie soit modélisé selon leur convenance. Ouais mon gars, et estime toi heureux ; s’ils pouvaient investir ton cerveau dès ton expulsion de l’utérus, ils seraient là à te claquer la fesse, s’assureraient que tu pousses un premier cri de qualité et en profiteraient pour marquer ton existence au fer rouge du sceau flamboyant de la productivité…

J’ai fini par discuter avec Alex, la petite rousse qui sera mon binôme. Elle me parle de ses expériences passées, de sa collection de CDD en call-center. Espère beaucoup. « Espérer » doit être son verbe préféré, j’ai l’impression, un verbe de premier groupe, facile à conjuguer. Je lui demande comment elle s’occupe entre deux envois de CV. Elle me fait alors l’étal de son vide abyssal. Aucune passion, aucun avis politique, aucune aspiration, au mieux lui arrive-t-il de s’indigner de la souffrance animale après avoir vu une vidéo choc d’un abattoir sur Facebook. Elle me demande si j’ai vu le dernier Night Shyamalan au cinéma…

Où est passé cette étrange sensation qu’elle avait un petit truc différent ? Parce que des nanas comme ça, le système en chie des armées… Une vraie plaidoirie pour la stérilisation de l’espèce humaine.

Je l’interroge sur ses moments de folie. Le truc le plus dingue qu’elle ait fait. La question la désarçonne. Elle me répond que « tu sais », elle est ce genre de fille à ne pas avoir de regrets. Ça, je m’en doute. Quand on suit le chemin de monsieur madame tout le monde, difficile d’avoir des regrets… Allez, dis-moi que tu as un petit tatouage de l’infini sur le poignet, histoire qu’on finisse de se vautrer dans la médiocrité.

Je suis déçu.

Une annonce résonne à travers les hauts parleurs à la fin de la deuxième heure. La voix d’Anastasia.

— Nous sommes désolés pour l’attente, mais devons faire face à quelques soucis de matériel, ainsi qu’à l’absence d’un des jurys, retenu contre son gré dans les transports en commun. Toutefois, nous pourrons faire passer deux binômes d’ici une heure.

Plus de place au doute. L’attente fait partie du jeu. Une attente bien cruelle et gratuite, puisqu’ils savent que personne ne claquera la porte. Les indemnités…

Ça commence à souffler toutefois, en tout cas pour ceux qui n’ont pas encore remarqué les caméras de surveillance disposées de manière à capter le moindre bâillement. Panoptique.

Mon binôme croise les bras. Quelque chose l’embarrasse.

— Tu avais quelque chose de prévu ?

Elle se mord les lèvres.

— Non.

Si. Tout son langage corporel dit que « si » et le regard qu’elle me jette réveille ma fameuse intuition. Un regard d’une agressivité insoupçonnée.

*

Il y a eu une altercation, une heure après le passage du premier binôme. Le puceau en costard a engueulé une autre candidate parce qu’elle faisait « autant de boucan qu’une famille de porcs » en mangeant une barre chocolatée. Je ne vais pas blâmer le rouquin sur ce coup-là, la grosse dame faisant effectivement un boucan de tous les diables, et je ne supporte pas les bruits de mastication. Seulement, le maigrichon avec le blouson de cuir s’en est mêlé. Investi sans doute d’un élan protecteur vis-à-vis de son binôme obèse, il a chahuté le rouquin par son col de chemise. J’ai horreur des altercations musclées, mon rythme cardiaque s’accélère à chaque fois que j’en suis le témoin. Je ne peux pas réagir…

C’est le barbu qui a mis un terme au début de bagarre de manière plutôt élégante.

— Hé les gars, levez un peu les yeux. Il y a des caméras partout.

*

Nous attaquons la cinquième heure d’attente depuis notre arrivée dans ce hall. Le dernier binôme a suivi Anastasia dans les bureaux il y a une heure et demi.

Afin de supporter l’attente, je ferme les yeux et visite mon palais mental. M’isoler dans un coin de mon esprit et construire des fictions ou bien des raisonnements me fait du bien (tendance schizoïde dirait mon père) et m’empêche de sentir le temps filer. Je pourrais certes m’intéresser à Alex, lui poser des questions sur sa vie mais à quoi bon ? Elle est une réplique, similaire jusqu’aux gouts, jusqu’aux principes, jusqu’au bout de ses ongles rongés à toutes les autres. Je pourrais deviner la bouillie fadasse et irréfléchie qu’elle s’apprête à dire sans qu’elle ait besoin d’ouvrir la bouche. Autant s’épargner cette peine. Avec sa mèche rousse qui cache son œil, elle essaie de démontrer sa singularité, son unicité. Observe mes particularités, je ne suis pas comme les autres, tu vois ? Bah si. Les gens ne sont pas uniques. Première leçon de sociologie. Ils se comportent comme ce qui les entoure les fait se comporter. On appelle ça le déterminisme. On ne peut pas s’y soustraire, la seule pseudo-échappatoire existante consistant à le savoir et l’accepter. Et à partir de là, le mieux qu’on puisse faire est de piocher avec cynisme dans la grande garde-robe des idées, des principes, des personnalités. Ça me rappelle une ex qui s’était rendue à l’un de ces stages de renforcement personnel, pour apprendre « qui elle était au fond ». La « coach » avait commencé en leur annonçant qu’elles étaient toutes belles et uniques, que leur personnalité recelait des trésors de sensibilité artistique et blaaaa et blaaaa ». Elles avaient payé. Moi, je peux te dire la vérité, en moins de temps qu’un stage, et gratuite qui plus-est : ne cherche pas ce que tu as d’unique, la réponse va te décevoir.

— Vous êtes en binôme ?

Je relève la tête. Anastasia s’adresse à Alex et moi. Alex acquiesce.

— Si vous voulez bien, nous dit-elle en accompagnant sa parole d’un geste ample.

Nous la suivons.

— Pas trop froid, j’espère ? demande Anastasia sans se retourner.

— La clim est un peu basse, mais on a survécu, plaisanté-je.

Nous empruntons un escalier, puis couloirs sur couloirs. De part et d’autres, de nombreuses portes qui m’évoquent plus un hôtel qu’un musée. Certaines, entrouvertes, débouchent sur des débarras, des locaux d’entretiens à en juger par les bouteilles de plastique coloré, seaux à serpillères et aspirateurs entassés.

Anastasia s’arrête à ce moment, applique un passe qu’elle vient de sortir de la poche intérieure de son veston sur une surface métallique jouxtant la poignée. Comme dans les hôtels.

Elle nous invite à entrer. Je passe devant et découvre alors une suite à la décoration dépouillée, tout ce qu’il y a de plus classique. Un lit double sur notre gauche, deux petites tables de nuit avec ces fameuses lampes argentées sur bras modulables. Suspendue au-dessus de la tête de lit, un spécimen de ces toiles abstraites et génériques, surement achetées à un IKEA ou équivalent — Ils ont dû leur faire un prix de gros avec les merdes suspendues aux murs du hall au rez-de-chaussée. À ma droite, deux fauteuils et une table basse. Et face à nous, une baie vitrée donnant sur un balcon. Vue typiquement parisienne sur l’immeuble en vis-à-vis, où un petit drapeau français s’agite au-dessus d’une jardinière au cinquième étage.

Je ne sais pas quoi penser. Alex semble aussi sceptique que moi. Où sont les bureaux, les jurys ? Le DRH de la boite ?

— Je vais prévenir Monsieur Le Bon, nous dit Anastasia. Vous pouvez vous installer dans le petit salon en attendant.

Elle disparait de l’embrasure de la porte et s’éloigne à en juger le son de percussion de ses talons étouffés par la moquette du couloir.

« En attendant »… Le leitmotiv de la journée. Alex traine son sac à main comme un fardeau jusqu’à l’un des fauteuils. Elle souffle en s’affalant. Moi, je balaye une nouvelle fois la suite du regard et remarque sans m’en émouvoir les petites caméras de surveillance disposés dans les coins. Ça ne m’étonnerait pas que l’endroit soit aussi truffé de micros. La DRH de cette boite à arnaque serait-elle fan des pays de l’est sous l’ère soviétique ?

Je m’installe sur le fauteuil en face d’Alex, lui adresse un sourire poli… Et j’attends.

Cinq minutes plus tard, nous entendons une voix émerger des murs de la pièce. Sans doute des hauts parleurs dissimulés…

« Avant toute chose, nous vous remercions d’avoir patienté jusqu’ici. À présent, et pour que vous puissiez passer votre entretien, vous devez vous accorder avec votre binôme »

Silence. J’échange un regard interloqué avec Alex. La voix reprend.

« Seulement l’un d’entre vous pourra passer l’entretien. L’autre doit partir »

Ma première réaction est de pouffer. Un rire nerveux. Ces cons, ils n’ont pas osé…

« Nous répétons : seulement l’un d’entre vous pourra passer l’entretien. L’autre doit partir. Veuillez vous accorder avec votre binôme afin de choisir qui restera et qui quittera la pièce, s’il vous plait ».

Je reprends vite fait mes esprits.

— Hé ! Dis-je en levant la tête en direction d’une caméra de surveillance. Je veux bien qu’on se mette d’accord, mais au niveau des indemnités ?

La voix décide naturellement de rester muette. Je hausse les épaules. Les mots me manquent…

Alex me dit :

— Il faut que tu partes. J’ai absolument besoin de ce boulot.

*

La « boite » a donc dévoilé sa stratégie. L’attente, la recherche d’un binôme, tout convergeait vers cette situation : l’un de nous doit partir. Comme dans ces télé-réalités puantes, ces arènes de gladiateurs du vingt-et-unième siècle desquelles ces médiocres ont dû s’inspirer. Ces connards bouffis de suffisance nous demandent donc de nous entretuer, symboliquement. De forcer l’autre à quitter la pièce, perdre ses indemnités je suppose, sans aucun recours possible. Tu peux très bien les traîner jusqu’au pénal, mais ils t’écraseront, moucheron.

Paradoxalement, ce qui m’irrite le plus dans l’immédiat, ce n’est pas cette situation sordide. C’est la réaction d’Alex. La tête penchée vers l’avant, ses yeux rétrécis qui me scrutent, elle me balance, sur le ton de l’évidence :

— Il faut que tu partes. J’ai absolument besoin de ce boulot.

Pourquoi ? Pourquoi devrais-je me sacrifier pour elle ? Si encore elle avait tourné sa phrase d’une autre manière, « il faut que je reste » par exemple, j’aurais daigné y réfléchir. Mais non, c’est à moi de partir pour madame. Elle estime qu’elle a plus de légitimité que moi à rester en lice. Là, je sens l’énervement monter face à son manque complet d’empathie, son absence de considération pour autrui. J’en viens même à oublier que cette boite n’est qu’une escroquerie. J’en fais un cas personnel.

— Pourquoi ça serait à moi de partir ?

Elle ouvre la bouche, feint l’air outré. Je décèle à nouveau cette agressivité dans son regard. Pour elle, la laisser gagner coule de source. Remettre cette vérité en doute revient à l’insulter.

— J’ai des problèmes, j’ai besoin de tunes, me lance-t-elle.

Ah bah tiens. Elle a évidemment des problèmes. S’est-elle posé la même question à mon sujet ? Peut-être ai-je aussi des problèmes d’argent ? Elle s’en fout. Putain d’égoïste. Une égoïste stupide. Toute ma vie, j’ai passé l’éponge sur ces cas-là. Un type me grille à la poste, je laisse, on ne va pas s’étriper pour si peu. Un couple ne se pousse pas sur la route, passons encore, je me fais petit. Mais là, finito. C’en est trop. Désolé, j’en ai marre de m’écarter pour laisser passer les médiocres dans ton genre. Ta vie est inintéressante et tes problèmes, je m’en bas la raie puissance mille. Je sers les poings, et lui balance tout :

— Écoute, je vais te dire un truc. Il y a à peine deux minutes, je t’aurais laissé volontiers la place. Je ne sais pas si t’as entendu parler des boites qui te font signer des contrats d’auto-entrepreneur pour vendre des assurances à la con, mais spoiler, c’est ce qu’ils vont te proposer à la fin. Une sacré escroquerie. Je ne comptais pas me battre pour ça. Mais les gens comme toi…

Elle ne bouge pas.

— … les gens comme toi me dégoutent au plus haut point. Ils se sentent tous uniques, tout doit leur tomber tout cuit dans le bec. Alors qu’au fond, ils sont cons comme des balais. Désolé de briser ta haute opinion de toi même, mais t’es inintéressante, pauvre fille. Intellectuellement, t’es le vide absolu.

Là, au moins, elle n’a pas besoin de feindre pour être outrée. Elle reste là, figée, à gober les mouches. Je détourne le regard, continue de parler… Il faut que ça sorte, c’est cathartique :

— Vraiment, moi qui rêve à une nouvelle société, pleine de solidarité, qui ne peux plus supporter ce système où chacun ne pense qu’à sa gueule, il fallait que je tombe sur quelqu’un comme toi, un vrai petit produit de notre époque à la con. Alors ouais. Je comptais laisser ma place, mais j’ai changé d’avis. Je la mérite mieux que toi. Maintenant, dégage ou reste, mais je te garantis que ça va être long, j’ai pas la moindre envie de bouger d’ici.

Quand je relève les yeux, elle est debout, elle fulmine. Ses yeux se brouillent de larmes. Je le sens venir, le pathos, crains même qu’elle finisse par me supplier. Vas-y, supplie. Tu peux même me sucer si tu veux, tu n’auras rien.

Elle ne me supplie pas. Je hausse les sourcils, l’air de lui demander ce qu’elle fout là, debout, qu’elle se décide un peu, quand elle claque les talons et disparait par la porte.

Mes mains sont froides et tremblantes, j’ai horreur de la confrontation, mais là, ça fait un bien fou. Je jubile. Je me dis même que ce petit moment délicieux valait bien les cinq heures d’attente.  Maintenant, calmons-nous. Mon regard erre sur le bâtiment en vis-à-vis. Se fixe sur le drapeau qui claque avec le vent.

Désormais, je vais pouvoir passer l’entretien. Je ferai tout pour qu’ils me refusent, conservant ainsi mes précieuses indemnités. Réfléchissons… Il ne faut pas leur dire un truc trop évident…

Je passe en revue les possibilités quand une douleur soudaine éclate dans mon crâne. Et je bascule de mon fauteuil, tombe au sol.

*

Un liquide suinte par mes oreilles, suivi d’une désagréable sensation d’écoulement, similaire à ces otites à répétition qui me pourrissaient la vie, petit. Ma tête est engourdie, je veux serrer ma mâchoire pour déglutir, je bave.  Rampe, tente de me relever mais mes bras ne parviennent pas à me hisser. Une migraine horrible me fait craindre le pire pour ma boite crânienne.

Je tourne la tête, remarque que la moquette s’est tâchée de rouge. Je saigne.

Quelqu’un me saisit, me fait pivoter avec force sur le dos. Dans ma vision périphérique, je distingue une sorte de sculpture jonchant le sol, une sorte de buste, une touffe de cheveux accrochée à la base. Un poids me couvre le torse et l’estomac. Je cligne des yeux pour y voir plus clair et vois Alex à califourchon sur moi, en train de déboucher une bouteille en plastique vert. Je cligne encore des yeux. Elle a n’a pas l’air énervée. Elle… agit de manière méticuleuse, avec un brin de malice comme ces gamines qui dessinent en sortant la langue pour mieux s’appliquer.

Elle est folle.

— Ouvre la bouche.

Je tourne la tête, saisit sa taille par les bras mais sans aucune force. Merde, je suis un homme, je devrais avoir le dessus ! Elle me colle une claque sonore.

— Ouvre la bouche.

Que contient la bouteille ? Elle veut me tuer. Je cherche des yeux la caméra. Regardez-là ! Regardez ce qu’elle me fait ! Elle veut me tuer.

Je gémis.

— Ta gueule. Ouvre ta putain de bouche.

Je ne l’entends plus, mon regard est entièrement focalisé sur la bouteille qu’elle agite au-dessus de ma tête. De la soude caustique ? Elle penche la bouteille. Je me débats.

Par chance, mon bras accroche la bouteille de plastique, l’agrippe, et la projette. Elle vole en l’air, tournant sur elle-même. Je reçois une giclée sur la joue droite. Alex en a la main recouverte. Elle lâche sa prise, les yeux écarquillés. Elle hurle, me frappe, hors d’elle. Je me protège comme je peux en croisant les bras devant mon visage.

Des bruits de pas puis des cris résonnent dans la suite. Le barbu, Walter,  accompagné de deux hommes larges d’épaules aux allures de videurs de bar attrapent la furie par les épaules. Ils mettent une éternité à la maîtriser…

Enfin, je les entends s’éloigner dans les cris d’hystérie d’Alex et les gémissements des deux gars, tous à l’exception de Walter qui me prend la main.

— Calmez-vous, calmez-vous. Le SAMU arrive.

Je dégage mes deux bras. Ahuri, incapable de formuler la moindre phrase, je bafouille. Ma joue me démange. Walter semble remarquer quelque chose sur mon visage et se relève affolé.

— De l’eau, apportez-moi de l’eau ! gueule-t-il.

*

Hormis le souvenir de migraines atroces, j’ai nagé dans la confusion jusqu’au lendemain. Quelques bribes ont refait surface des jours plus tard et, si je les aligne, il me semble bien avoir passé le restant de cette étrange journée à dire oui ou non et à suivre les directives du personnel médical et de la police. Après ma nuit d’observation à l’hôpital, on m’a expliqué que cet état se nommait état post-commotionnel et qu’il survenait presque tout le temps, à des degrés différents, après une commotion cérébrale, causée dans mon cas par le choc reçu à l’arrière du crâne. Moi qui croyais bêtement que ça se déroulait comme dans les films où les types recouvraient leurs esprits en quelques minutes…

Un journaliste de l’AFP m’a rendu visite à l’hôpital et m’a demandé si j’étais conscient d’avoir frôlé la mort. Je lui ai répondu non, je n’ai pas tilté sur le coup. Il m’a alors révélé le contenu de la bouteille : de l’acide chlorhydrique. Elle m’aurait versé ce truc dans le gosier, je me serais liquéfié de l’intérieur. Maintenant, alors que je sens sous mes doigts le gros pansement recouvrant ma joue, je réalise que j’ai en effet échappé à la mort ; et même si une semaine s’est écoulée depuis, penser à cet événement provoque chez moi des crises de panique, de jour comme de nuit. Curieuse machine, le cerveau.

Mon père m’a proposé de m’héberger, au moins le temps de me ressourcer, et de m’aider concernant la paperasse pour l’assurance maladie ainsi que la plainte en cours. J’ai décliné. Ça m’occupera.

Quand je repense à tout ça, au fond, je me dis que j’aurais dû le sentir venir. Cette incroyable chaîne de détails infimes que captent nos sens et qu’on nomme l’intuition, voilà ce qu’elle voulait me dire : elle comptait me prévenir que cette fille était folle, hystérique, dangereuse. Mais moi, j’y ai décelé autant de qualités sur lesquelles compter dans le cadre de cette sélection en binôme pour un emploi. Je me suis dirigé vers elle parce que je l’imaginais prête à tout. Voilà qui étaye la théorie que je ressasse ces derniers temps : ces entreprises qui désireraient qu’on s’entretue pour de misérables postes ont réussi à valoriser les pires traits de nos personnalités et à les transformer, aux yeux de la société, en qualités. Vous savez qu’un psychopathe progresse trois fois plus vite qu’une personne « saine d’esprit » dans les échelons hiérarchiques ? J’ai lu ça dans une étude canadienne.

Le plus drôle dans cette histoire, c’est qu’il n’y avait pas de poste à pourvoir. Pas de boite non plus. Toute cette mise en scène entrait dans le cadre d’une expérience de psychologie sociale menée par une équipe de chercheurs afin d’établir les effets pervers de la sélection sur les chômeurs longue durée. Finalement, c’était moi l’objet de curiosité sociologique.

FIN

Veuillez patienter, s’il vous plaît. 1/2

Veuillez patienter, s’il vous plaît. 1/2

Note de Moun : Et hop ! Voici une nouvelle toute fraiche dans le style « thriller » (ou « horreur » ? Aucune idée en fait…), une déclaration d’amour au monde de l’entreprise et à Pôle Emploi. On y suivra un chômeur qui répond à une offre qu’il ne pourra pas refuser… (imiter l’accent du parrain).

 

« La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés »

Antonio Gramsci

*

 

Mon regard va et vient entre l’heure en bas à droite de l’écran et les onglets ouverts sur mon navigateur. Youtube, Facebook, Twitter, ma boite mail, la clique habituelle. J’attends que tout s’agite un peu. Rien n’attire suffisamment mon attention. Je passe de l’un à l’autre et je tourne la molette en pensant qu’elle a dû s’en taper des kilomètres, cette molette. Les kilomètres du vide absolu, le marathon de la glande. Sur Twitter, au rang des hashtags tendance figurent de nombreux délires sur des émissions de télé pathétiques, une indignation globalisée que suscitent une journaliste et ses propos homophobes et, juste après, #BourseFormation, le hashtag officiel de la nouvelle loi concernant les personnes sans emploi. Je clique. Cette loi, nouvelle preuve que le gouvernement désespère face aux treize millions de chômeurs, encourage avec un accès à une bourse l’inscription à des formations ou stages proposés par l’agence Pole-Emploi. Quelques intellectuels gueulent au sujet de ce dispositif sur des sites de presse, reprochant à ces stages d’être gérés par les secteurs privés et certains de ressembler à des emplois déguisés. En bref, tu bosses comme un salarié mais pour une bourse de trois-cents euros sur six semaines. Le seul problème, c’est qu’en cas de refus, on te sucre tes maigres indemnités chômage.

Putain. Faites que ce monde s’écroule. Mais quand je vois le petit (2) apparaître sur ma boite mail, je me dis que c’est pas demain la veille…

Je clique instinctivement sur l’onglet. Au bout de trois ans d’oisiveté, c’est fou comme tu te sens isolé, et même un spam te fournit ta dose d’interaction sociale.

Le premier vient de mon père.

Hey Sylvain. Richard m’a filé ça, ça peut peut-être t’intéresser ?

Une offre de chef de projet technique dans une grosse boite qui fait de l’agro-alimentaire. Mon père a dû voir « maîtrise d’Excel obligatoire » et s’est dit que je pouvais faire le taff. D’ailleurs, peut-être aurais-je pu faire le taff — j’imagine qu’un chef de projet technique fait « blablabla » le matin et « blabla bon j’me casse » le soir, rien en dehors de mon champ d’expertise, rien en dehors du champ d’expertise de quiconque au demeurant — mais avec mon master recherche en langues et civilisation du pacifique, les chances que je serre la main d’un type de cette boite frôlent le zéro absolu.

Le deuxième mail provient de Pole-Emploi. Quand on parle du loup…

Il s’agit d’une invitation, aux bons relents de convocation, à un fameux stage auprès d’une société de communication spécialisée dans le B2B. À la fin du mail figure la petite mention « *offre figurant dans le cadre de la nouvelle loi PPE-22-al-13 dite bourse de formation ». Bien. Reformulons : Nous vous invitons à prendre le thé ; PS : ne vous inquiétez pas du flingue braqué sur votre tempe.

En bref, si je ne me pointe pas, ils me sucrent mes indemnités et tchao l’appartement. Pour me préparer à l’avenir, je tape dans ma barre de recherche « comment vendre un rein » et je finis par me marrer tout seul devant l’écran. Non, bien que son fonctionnement soit discret, je me dis qu’il doit bien servir à quelque chose ce rein supplémentaire. Je consulte la date du rendez-vous et entre l’adresse dans Google Map.

Demain ? Ils ne perdent pas de temps, ceux-là.

*

Le lendemain

Lever sept-heures. Pour l’occasion, je suis un vrai petit soldat. Ouais, je n’y crois pas vraiment, je me dis que ça va finir avec une bourse de trois-cents balles et un mois et demi à répondre au téléphone, le bullshit job par définition. Et, sait-on jamais, peut-être même que la boite sera assez cruelle pour nous coller en compétition entre chercheurs d’emplois. Le meilleur aura droit à l’esclavage, les autres, retour au bercail !

Jouer à ce jeu me dégoute. C’est contre mon éducation humaniste. Mais ai-je vraiment le choix ?

Je profite de la petite heure devant moi pour me renseigner sur la boite mais ne trouve pas grand-chose d’autre que la présentation figurant sur le mail. C’est une boite de communication B2B. Je ne connais aucun client de leur liste. Après vérification, je crois comprendre qu’il s’agit de cabinets d’audits obscurs et d’assureurs hyper spécialisés. Rien de très utile pour peaufiner le blabla que je servirai là-bas. Je crains déjà de devoir leur balancer le refrain « je suis dynamique et motivé ». Reformulons : « J’ai besoin de tunes ». Voilà.

J’enfile ma chemise blanche, un jean propre et une belle ceinture. Je n’ai pas de veste. Ça n’a jamais été mon truc. Je n’ai jamais eu de veste. Je préfère m’y rendre en chemise, quitte à me les geler en plein mois de novembre, que de faire une fausse note avec mon blouson imitation cuir. Je chausse mes pompes de ville les moins crades. Puis quitte mon appartement, traverse mon avenue en évitant les flaques de vomi de la veille — une diffusion d’un match de foot dans un bar du coin, ça laisse toujours des flaques — pour prendre le tram et rejoindre les beaux quartiers, sur les quais.

À l’adresse indiquée sur le mail, je lève les yeux pour contempler un grand bâtiment vitré. C’est une pépinière d’entreprises. Là-dedans, ça doit faire chauffer le wifi et le téléphone pour gagner du client, du pognon et courir dans les petits bureaux pour garder son salaire. Reformulons : ici, on trime jusqu’au burnout. Mon estomac se serre. Je me persuade que c’est par dégout pour cette société et parce qu’il fait un froid de canard, mais la raison est autrement plus simple : j’ai le trac.

J’aperçois une petite affichette A4 sur la porte d’entrée bloquée en position ouverte. « Rendez-vous stage PPE-22-al13 – 4ème étage, conference-room 3 ». Je retrouve sans peine la fameuse conference-room, une porte fermée devant laquelle attend un petit groupe de personnes. Voilà donc les autres invités, pardon, les autres conviés.

On pourrait croire que les chercheurs d’emploi font preuve de solidarité et de convivialité entre eux. C’est faux. Ici, on se jauge avec distance et on se dit que si l’autre est chômeur, c’est parce que lui le mérite, pas comme nous. Puis on évalue nos chances dans un cadre compétitif. Pour ma part, ma première impression est plutôt bonne. À l’exception d’un jeune gominé à l’allure de prêt-à-tout, les autres ne sont pas sapés comme des pingouins, loin de là. L’assemblée est principalement composée de jeunes femmes aux ongles rongés, au regard bas et anxieux. Deux d’entre elles souffrent d’obésité morbide. Discrimination oblige, on les remerciera à coup sûr. À l’écart, adossé au mur, je repère un type mal rasé au visage émacié, une silhouette toute maigrichonne recouverte par une veste en jean informe. Je l’aurais plus imaginé dans un rendez-vous pour faire du BTP en intérim. Enfin, et là je suppose que celui-ci pourrait faire partie du lot des vainqueurs, un barbu au visage rond et avenant lance des sourires sympathiques et sans ambiguïté à l’une des mères de famille, les mains dans les poches de sa veste en velours marron. Ils font encore ce genre de modèle ?

Tout le monde s’observe. Personne ne parle.

Neuf heures sonnent et la porte s’ouvre. Dans l’embrasure, une belle métisse aux cheveux frisés nous invite à prendre place. Anastasia. C’est marqué sur son badge. Les mères de famille entrent en souriant. Je leur emboite le pas,  m’installe au premier rang, ouvre la bouteille d’eau laissée sur la table à mon niveau et avale une grande gorgée, prêt à subir un discours plein de vide. Au fond, avec ces tables en bois et ces chaises cantines, j’ai l’impression d’être de retour à l’école.

*

J’ignore si c’est l’objectif, mais le discours d’Anastasia, formatrice en management des entreprises, nous noie depuis quinze minutes sous des chiffres, des sigles et des phrases préconçues sur la communication. Je décroche au moment où elle nous explique à quel point il est crucial de garder en tête le targeting sans oublier qu’il évolue en fonction des objectifs, faute de quoi … j’ai oublié la suite, mais j’ai saisis le sous-texte. Reformulons : Notre boulot n’a pas vraiment de sens, mais le jargon, c’est sexy. L’assistance est d’ailleurs séduite, à en juger par leurs sourires radieux. Personne ne comprend vraiment, mais tous s’efforcent de faire bonne impression.

J’éprouve un minuscule regain d’attention quand un homme à la calvitie prononcée, vêtu d’un costume bleu marine, remplace Anastasia sur l’estrade. Il nous souhaite la bienvenue.

— La chose essentielle sur laquelle je voudrais revenir durant cet entretien, c’est l’opportunité que vous pouvez saisir. Dans d’autres sociétés, jamais vous n’auriez la chance de signer ça ! Mais contrairement à d’autres sociétés, nous, nous innovons et savons qu’il faut du sang neuf pour proposer des idées neuves ! Je sais vous tous, ici présent, vous sentez capable d’entreprendre, mais que le marché du travail et la société en général ne vous ont jamais laissé cette chance. Je sais que vous me donnerez raison n’est-ce pas ?

Il nous adresse un sourire éclatant. Je vois les jeunes mères de famille lui rendre la politesse en hochant la tête et je me surprends à faire de même, à lui donner ce qu’il attend. Il n’empêche que je trouve ce discours curieux. Pas de compétition, la possibilité de terminer sur un contrat une fois la durée terminée, un peu trop beau pour être vrai. L’homme termine en concédant que la plupart des postes sont payés à la commission — tiens donc —, mais il s’empresse de nous rassurer en nous exposant les chiffres des moins bons « commerciaux ». Le moins performant d’entre eux gagnait 1900€ par mois. Les visages s’illuminent dans l’assistance.

Moi, je garde mes réserves. Je ne suis pas du genre démonstratif.

— Et enfin, j’aimerais laisser la parole à un de nos nouveaux collaborateurs, présent ici, pour qu’il puisse nous offrir son témoignage. Walter ?

Le barbu à la veste marron, celui que j’avais déjà repéré dans le couloir quand nous attendions, se lève et grimpe la petite estrade. Il serre la main du directeur puis s’éclaircit la voix et commence son speech.

— On passe par divers états quand on est sans emploi. Je reste persuadé que ceux qui ne l’ont jamais été ne peuvent pas réaliser à quel point ça agit sur toi. Au début, c’est agréable. Les premiers mois ont un petit quelque chose d’euphorisant. On comprend la valeur du temps, on se dit même que la société a été une vraie garce de nous le confisquer jusque-là ! Se lever à six heures, s’entasser dans les transports, bosser huit heures, pour revenir le soir à vingt heures, quel crime ! Et là, soudain, on a du temps devant soi !

» On se dit aussi qu’il peut filer vite, ce temps. Sur les sites d’info, devant le dernier épisode de Game of Thrones ou pendant une ballade en ville avec les potes. Et puis on le sent ralentir, ralentir. Et ça, c’est la deuxième phase. Les premiers moments de culpabilité surviennent. On déploie les premiers dispositifs pour en sortir. Les premières recherches, les premiers envois de CV, généralement infructueux. Là, les plus battants aiguisent leurs armes sociales et se transforment en vrais professionnels de la recherche d’emploi. Marrant celle-là, non ? Des professionnels de la recherche d’emploi ! Les autres, ceux qui ne se sentent pas la force ou ceux qui sont trop orgueilleux pour se rabaisser à ce qui pourrait être affilié à de la prostitution, négocient avec leur conscience.

» Moi, J’ai négocié. Bénévole dans des associations, monteur de projets avec les potes, autoformation. J’ai appris des tas de choses, du développement informatique au montage vidéo. J’ai même appris le japonais ! J’ai fini par me dire que j’étais suffisamment bon pour briguer un poste intéressant dans cette société. J’ai ouvert les onglets Linkedin, Monster, et toute la palanquée de sites de recherche de job. J’ai envoyé du mail à la chaîne, avec lettres de motivations personnalisées. Et ouais. J’ai pas lâché. Mais rien. Aucune réponse.

»  Ah si. J’avais oublié celle-là. Un poste de rédacteur sur un site e-commerce. Faire des fiches produits, payé le minimum. Je valais mieux que ça, merde !  J’ai quand même un Master en langues et civilisation, quoi ! Ils comptaient me proposer un salaire merdique pour un boulot qui n’avait pas de sens ? Avec le temps, j’ai cessé de répondre aux offres de ce genre. Bienvenue dans ma troisième année de chômage. »

Il marque une pause, balaye l’assistance du regard histoire de recueillir leurs réactions. Et quand ses yeux s’arrêtent à hauteur des miens, j’ai l’impression qu’il me décoche un sourire connivent, celui du mec « au-dessus de tout ça » qui reconnaît l’un des siens.

— La troisième année de chômage, elle commence à briser tout le monde, pas vrai ? Alors qu’avant, on snobait les offres d’emploi qu’on jugeait inintéressantes, on commence à douter. On en vient même à se dire qu’on ne vaut rien, on est prêt à tout accepter, à quémander. Et on retourne au charbon, surveille nos mails, prie pour des réponses. Et ces réponses, quand il y en a, elles se résument toutes à « vous n’avez pas les qualifications nécessaires ». On finit par se dire qu’on n’est même pas qualifié pour vivre.

En bon tribun, il termine sa tirade d’un timbre si faible qu’on dirait un murmure. Il me rappelle ce jeune ministre de l’économie, ce trou du cul milliardaire qui  en faisait des caisses. Puis il repart d’un coup, criant presque :

— Bah pas moi. Et vous non plus, je parie, sinon, vous seriez déjà en train d’étiqueter de la merde dans un entrepôt où il fait moins deux, même en été, ou dans une mission intérim à la con. Je n’ai pas revu mes attentes à la baisse, non ! Que dalle. J’ai refusé de me faire broyer par ce système pourri.

En surface, je dresse ma barrière cynique habituelle, songe « c’est ça mon brave, prends-moi pour un con, t’es juste là pour nous vendre le truc. D’ailleurs, pourquoi nous le vendre ? La plupart des candidats sont déjà prêts à tout pour chopper le moindre poste. ». Seulement, d’autres émotions se dessinent, d’abord souterraines, mais rampant peu à peu vers ma conscience. Je me sens galvanisé par le discours de ce brave gars barbu. J’ai l’impression que le portrait qu’il vient de brosser, c’est moi. Se ressemble-t-on à ce point ?

Il balance à nouveau un sourire, cette fois à l’adresse du patron de la boite, puis poursuit en empruntant une voix douce, où chaque mot se détache :

— Et j’ai eu raison de ne rien lâcher. J’ai reçu un mail. Je me suis rendu à une adresse. Cette adresse. Et je me suis assis, là, sur l’une de ces chaises. C’était il y a deux ans. Et j’ai eu un job. Un job qui me permet d’avoir deux choses qui comptent pour un emploi (il tend l’index et le majeur de sa main) : le sens… et l’argent.

Il part d’un rire sincère qui appelle quelque autres rires dans l’assistance. Avant de conclure :

— Par contre, la sélection est dure, très dure. Mais on n’a rien sans rien, pas vrai ?

*

Je suis perplexe. À vrai dire, j’ai commencé à m’interroger dès la fin de la réunion. Je m’attendais à signer quelques papelards, ce fameux contrat de formation/qualification avec lequel Anastasia nous avait rabâché les oreilles notamment, puis à serrer la main du type en costard qui m’aurait chanté l’habituel « nous reviendrons vers vous ». Une semaine plus tard, un mail dans ma boite, ou pas.

Ça ne s’est pas déroulé de cette manière. Anastasia nous a invités à la suivre. Bien en rang, comme des élèves de maternelle, – tenez-vous la main – nous avons descendu les étages puis sommes retrouvés dans le parking souterrain de la pépinière d’entreprise, devant un car à l’arrêt. Aucune enseigne peinte sur la carlingue.

Maintenant, j’attends, me demandant quelle est la suite des réjouissances.

L’une des jeunes mamans regarde alentour, semble hésiter, finis par s’allumer une clope. L’autre, qui se trimballe un peu d’embonpoint s’approche d’elle et lui en demande une, la conversation débute. D’une oreille distraite, j’entends la première demander à la seconde combien de temps ça va traîner, parce que « le gamin à chercher et tu comprends, c’est compliqué ». Bien entendu, personne ne se risque à questionner Anastasia à ce sujet. Ca reviendrait à perdre de précieux points. Ne rien demander, c’est ce que font les demandeurs d’emploi, paradoxalement.

Le barbu nous a accompagnés d’une démarche nonchalante, les mains dans les poches de sa veste en velours. Je le vois m’adresser un petit signe amical de la tête que je lui rends. Dix minutes passent et, enfin, Anastasia nous invite à grimper à bord. Un coup d’œil au chauffeur, costard cravate, puis je m’installe au troisième rang. Dans le « range-truc », ce filet accroché au bas du siège, se trouve une bouteille d’eau. Craignent-ils qu’on se déshydrate à ce point ? À côté de moi, c’est le gars gominé en costume qui s’assoit. Maintenant que je le vois de près, je prends quelques secondes pour l’inspecter. Et bah. En dépit de son look de trader il ne respire pas vraiment la confiance, ce rouquin, le duvet naissant qui tapisse son sillon naso-labial n’arrangeant rien. Ses récrées au collège devaient être désagréables…

Le car démarre. Une fois sorti du parking, je dégaine mon portable, attends que ça capte. Casque sur les oreilles, je patiente en lançant BFG division de la bande originale de DOOM, du gros métal, basses lourdes, cathartiques. Le symbole 4G apparu, je lance les recherches, espérant trouver plus d’éléments que la première fois au sujet de cette boite. En vain. Je tente une autre approche, mais ne parviens pas à me souvenir du nom de famille d’Anastasia, ni de celui PDG qui s’est pourtant présenté. Je m’engueule moi-même en silence.

Pourtant, à peine une seconde plus tard, je fais une découverte incroyable, un putain de coup du sort. Une publicité chiante, du genre vidéo qui prend toute la place de l’écran du Smartphone, s’affiche alors que je mène mes recherches, une opération spéciale de Numericable, le fournisseur d’accès à Internet. Je m’apprête à effleurer la croix, histoire de consulter le site en paix quand un élément me stupéfait. Le barbu à la veste en velours, le tribun de tout à l’heure, il joue dans la pub. Il est assis sur un canapé, la télécommande dans les mains, et s’exclame qu’avec Numéricable, il aurait déjà maté la première mi-temps de son match de foot, le tout dans un jeu d’acteur pathétique.

Merde !

Je ressens l’envie de coller un coup de coude discret au rouquin à côté de moi pour lui faire profiter de ma sérendipité, mais, le voyant avaler des yeux les tours du quartier des affaires comme un gamin admirant un sapin de Noël, je me ravise.

Merde quand même ! J’éprouve quelques difficultés à traiter l’information. Première hypothèse, la plus scandaleuse : la boite s’est payé un comédien pour nous embobiner avec un speech plein de bons sentiments. Délirant mais probable. Seconde hypothèse : un sosie ? Non, la ressemblance est frappante. Par contre, troisième hypothèse, peut-être le barbu a-t-il fait quelques plans comme cette pub par le passé pour arrondir son indemnité chômage ou tenter de se lancer dans une carrière de comédien…

Non, arrête ton char. Tu sais très bien que c’est la première hypothèse, mon con. Cette boite sent l’arnaque. J’en ai déjà entendu parler, de ces stages fumeux où tu termines auto-entrepreneur et mise ta réussite (leur réussite) sur tes propres deniers. Notre profit, vos pertes, monsieur. Inviter un comédien pour aider à faire passer la pilule ne poserait aucun souci éthique aux boites qui pratiquent ce genre d’escroqueries.

Il ne faut pas plus que cette découverte pour que j’opère un certain détachement vis-à-vis de la situation : à partir de là, je sais qu’ils me prennent, moi et la brochette de vainqueurs assis dans le car, pour un jambon. Il n’y a rien à gagner, passe ton chemin. Dans ce cas, autant considérer la suite de l’aventure comme un amusement. Mieux : un sujet d’étude sociologique ! De toute manière, je n’ai pas le choix, je dois jouer le jeu si je ne veux pas que mes indemnités partent en fumée.

Le car vient de s’arrêter devant un autre bâtiment et, par la fenêtre, j’aperçois les troupes qui commencent à débarquer. Quand je me lève, je bouscule le barbu par accident et me fige face à lui en repensant à la pub Numericable. Vil galopin, va ! Dépêche-toi, tu vas rater la première mi-temps du match de foot ! Le type fronce les sourcils, se demandant sans doute quel est l’énergumène qui lui bloque le passage. Puis, bon seigneur, il m’invite à passer devant lui avec un grand sourire (de comédien…).

Je descends les petites marches. L’air frais me fouette le visage et les bras. Mouais. Si j’avais su que je me rendais à une arnaque, j’aurais pris ma veste.

*

Ils nous font patienter dans un grand hall. Faux plancher style lino, réverbération maximum, grands murs blancs, tout ça ressemble à une galerie d’art. Quelques toiles sont d’ailleurs exposées, des sortes d’œuvres abstraites rouges et noires dont on ne sait pas si l’auteur est le nouveau Picasso ou un gamin qui aurait vomi en cours d’art plastique. En tout cas, ces déjections d’art contemporain m’agressent quelque peu la rétine et, pour couronner le tout, je trouve qu’il pèle dans cette grande salle.

Alors que certains d’entre nous, les mères de famille pour ne pas les nommer, s’approchent des croutes et les contemplent en prenant une pause de bourgeois pédant, j’aperçois Anastasia ouvrir la porte d’un débarras et ressortir avec un micro sur lequel elle tapote. Les regards convergent aussitôt dans sa direction.

— Je vois que vous êtes attentifs.

Elle ponctue sa remarque par un petit rire nasal des plus désagréables. Personne ne manifeste d’agacement, pourtant je distingue bien les mâchoires qui se crispent et les têtes qui se baissent. Nous y sommes depuis ce matin, et la pause déjeuner est bien partie pour nous filer sous le nez. Comme pour corroborer mon intuition, Anastasia poursuit :

— Vu que nous devons préparer encore deux trois choses, je vais vous demander de bien vouloir patienter, s’il vous plaît. Et, oh, j’allais oublier. Pendant ce temps, il faudrait idéalement que vous formiez des binômes. Nous vous laissons libres de vous organiser !

Et elle disparait à nouveau derrière la porte.

Trouver un binôme. Original. Je n’avais pas vu les articles traitant de ces fameuses « boites à arnaque » mentionner cette méthode. Bien. Si je devais jouer le jeu pour de vrai, qui choisirais-je ? Les deux femmes obèses ont l’air stupide, et quand bien même, on n’embauche pas les gros. Je passe en revue les autres. Mouais. Le jeune trader ne supportera pas la moindre petite secousse et quant au gars à la veste en jean, je ne serais pas surpris s’il avait un bracelet électronique au mollet…

En pleine réflexion, je n’avais pas remarqué que le barbu s’était glissé juste à côté de moi, la main tendue.

— Je m’appelle Walter

Il me lance un sourire. Un vrai distributeur, celui-là. Je lui réponds :

— Salut Walter. Moi c’est Sylvain.

Je marque une pause, affiche un sourire bien trop grand pour qu’il puisse le considérer comme honnête avant d’ajouter :

— Ça m’a touché, ton speech. Vraiment. Droit au cœur.

Je joins le geste à la parole, croise mes mains sur ma poitrine. Avec un peu de chance, il décèlera l’ironie et comprendra que je me fous de sa gueule. Je m’en veux un peu au fond (vraiment ?), me dis que je suis un parfait connard. Mais hé ! Qui est le premier connard de l’histoire ? Cette boite qui embauche un comédien pour nous vendre du rêve ou moi qui ne suis juste pas dupe ? Le voyant froncer les sourcils, j’opte pour l’approche frontale, type bourrin :

— Ouais, un super speech, vraiment. Bien plus convaincant que dans la pub Numéricable.

Je le bouscule de l’épaule comme un ami un peu beauf dans un bistrot. Il prend du recul pour me jauger… Il doit se demander si c’est du lard ou du cochon, et pourquoi je le fais chier avec ça. Moi-même, je me demande en fait. Et il rit. De bon cœur. Le regard souriant. Un vrai pro.

— Merci ! Faut dire que c’est simple. J’étais vraiment nul dans cette pub.

Je ne me déboulonne pas. Je l’agrippe par la manche, l’attire vers moi ni trop fort ni pas assez — il n’est pas question que le gus prenne peur — et lui demande à volume bas, presque un murmure.

— Sincèrement. T’as vraiment passé l’audition pour le job ou c’est des conneries ?

Je resserre ma poigne.

— Qu’est-ce que ça peut te foutre ?

Le timbre de sa voix a évolué, la chaleur bienveillante a décampé en un claquement de doigt pour le ton glacial du type qui ne se déboulonne pas.

Je réalise l’impasse dans laquelle je me suis fourré. Walter ne m’apportera rien. C’est du zéro gain pour grosses emmerdes. Je ferais mieux de m’excuser tout de suite, de lui servir un prétexte à mon emportement, la fatigue, l’attente interminable, la pause déjeuner qui saute. J’ai…

Merde. Ça ne serait pas leur but ? Tester notre résistance ?

— Tu me lâches le bras ?

— Ouais, pardon. Pardon mon pote, je suis désolé. je ne suis pas comme ça d’habitude.

Mouais. La soupe que je lui sers ne le décrispe qu’à moitié. Je ferais mieux de prendre le large et de faire profil bas, à défaut de chercher les problèmes. Pas question de perdre mes indemnités pour avoir voulu jouer au plus malin. Bon, cherchons un binôme. Mais qui ? J’observe le panel, ricane en songeant que s’il n’y avait plus que moi et cette brochette sur la planète, l’humanité serait mal barrée. Et je serais surtout bien emmerdé pour choisir la femelle reproductrice. Les deux mères de famille vont aller ensemble. Le type à la veste en jean essaiera bien de m’alpaguer à en juger ses regards furtifs et répétés… Non merci, mon gars, tu pues la défaite.

Je termine ma bouteille d’eau et, par un mécanisme évident de vases communicants, cherche les toilettes.

Je tombe sur elle au moment où je pousse la porte. Elle se tient devant le miroir, petite rousse aux cheveux attachés, jeune, la vingtaine. Elle est trop occupée à dévisager son propre reflet pour faire attention à moi ou au robinet qui coule pour rien. Tout en elle, son regard, sa posture, m’épargne le besoin d’entamer la conversation pour déceler chez elle une bonne grosse fragilité émotionnelle. Une paumée, comme les autres candidats.

Pourtant. Une intuition.

Une intuition, dit-on, est la captation de détails infimes suivie d’une chaîne de déductions logiques incroyablement nombreuses, tellement nombreuses d’ailleurs que le cerveau présente le résultat sans faire remonter tous les calculs à la conscience. Et bien voilà mon cerveau m’offrant le résultat suivant : elle a quelque chose qui pourrait bien faire l’affaire. Quant à savoir quels infimes détails j’ai captés, je me mordille la langue, tente bien de les trouver, mais en vain.

J’ai toujours suivi mes intuitions. Je lui dis :

Elle fait volte-face puis me fixe avec un rictus particulier, léger retroussement de lèvres et regard noir, comme si je l’avais espionnée dans un moment de faiblesse et en avais tiré je-ne-sais quelle information compromettante. Par réflexe, je lève les bras, paumes de main en avant, signe de paix. Elle parait se rasséréner, souffle, ferme enfin ce putain de robinet, esquisse un geste bref de la tête en arrière pour dégager une mèche de devant ses yeux. Pantalon noir, veston noir, elle présente bien, mais je ne peux m’empêcher de la visualiser attifée de jeans taille basse et de ces T-shirts un peu goth ou comics, vanités fleuries et colorées à la Ed Hardy. Elle doit porter ce genre de fringues en temps normal.

— Sandra.

Elle me tend la main. Je la serre, sens une poigne ferme malgré ses mains froides et encore humides, lui demande :

— T’as choisi ton binôme ?

Je songe aussitôt à mon choix de mots. « choisi » s’est imposé naturellement et je me demande pourquoi. Peut-être est-elle de ceux qui choisissent plutôt que ceux qui subissent ? Elle me lance un sourire qui signifie « ah. C’est juste pour ça que tu m’as reluquée dans les toilettes. Tout va bien dans ce cas. »

— Non, et toi ?

J’écarte les bras.

— Bah non. Ça fait un truc de réglé, donc ?

Intonation volontairement ambiguë, hybride de question et d’assertion. En sous texte, je lui force un peu la main, même si l’interrogation lui donne le sentiment qu’elle garde le pouvoir de décision. Elle recule d’un pas, comme un vendeur de prêt-à-porter qui m’inspecte au sortir de la cabine d’essayage.

— Mmh, pourquoi pas.

Elle ponctue sa phrase d’un embryon de rire, juste le souffle, plutôt charmant. Sans compter sur le fait qu’elle a un joli cul.

Quand nous retrouvons les autres dans le hall aux croutes, je réalise que j’ai oublié de pisser.


Poursuivre la lecture – Veuillez patienter s’il vous plaît 2/2