Vacances virtuelles EP1 – Pas Hawaï

Vacances virtuelles EP1 – Pas Hawaï

Note de Moun : Une petite pensée pour Paulien et Erwan. Bien que désormais trentenaires assagis, je sais qu’il reste chez eux une petite part du branleur qui sommeille. Oh, et sinon : toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé… bon, vous connaissez la formule, je vous laisse avec ce premier épisode de Vacances virtuelles 😉

« Tout cela, frère, n’est que surcharge négligeable et rien de plus ! Jette-moi ça pardessus bord ! Ta barque en est si lourde que tu peines à la rame. »

Jérome K Jérome, trois hommes dans un bateau.

*

Installe-toi confortablement, chère lectrice, cher lecteur. Relâche tes épaules, évacue les tensions dans ta nuque – c’est souvent la nuque de nos jours – ainsi que dans le reste de ton corps si ton environnement proche te le permet. Si tu entends que ça craque toutefois, sache que je décline toute responsabilité et non, je ne connais pas d’ostéo ; je suis écrivain, le stress m’est par conséquent une notion étrangère. Il m’arrive cependant de côtoyer certaines émotions connexes comme la crainte, la peur, la honte, la subite et terrible prise de conscience de notre finitude et de la vacuité de notre existence… Tiens. Il suffit d’ajouter « troubles gastriques » à cette énumération pour qu’elle résume avec force précision mes dernières vacances en « Vendée ». Oui, les guillemets sont essentiels, chère lectrice, cher lecteur.

Dès le départ, ce séjour s’annonçait mal. D’abord, ce fut Pedro qui se chargea des préparatifs. Nous parlons bien de mon meilleur ami, certes, mais aussi du seul type à ma connaissance qui faillit changer de sexe par accident (une histoire truculente que je vous narrerai quand je vous saurai digne de confiance). Je reçus donc ce message de Pedro : « Hé, Moun ! (C’est mon sobriquet). Ça te dit d’être un pionnier ? ». Je lui répondis que oui, que c’était même là l’une de mes plus hautes aspirations, innover, fouler de vierges terres métaphoriques ou non, contempler des spectacles dont mes pairs n’oseraient rêver ! Il me parla alors du nouveau boulot de Paulin.

Paulin travaille dans l’informatique de pointe. La réalité virtuelle. Je pourrais me gonfler de fierté, (si se gonfler de fierté était mon genre, mais vous verrez au fil de ces lignes que l’humilité me caractérise mieux) de connaître le concepteur de ces nouvelles combinaisons de réalité virtuelle que vous affectionnez tant désormais. Oui, oui ! Les fameuses tuniques « Immersion », ces mêmes tenues moulantes de surfeurs que revêtent les gamers avant de se prendre pour Bruce Lee, tandis que leur entourage se demande bien la nature des aventures qu’ils vivent dans leur simulation. « Est-ce qu’il convulse ? » demande la mère.  « Non » répond le père, « on dirait plutôt qu’il se noie. S’il crie, j’appelle le SAMU… ». Eh bien, ces tuniques sont l’invention de Paulin.

Paulin est mon meilleur ami. Et ce malgré ses innombrables et très éprouvants défauts. Il est craintif, irritable, maniaque, dénigre tout de manière systématique, et élève le narcissisme au rang de philosophie de vie. Et pourtant, ses deux seules qualités compensent, éclipsent, que dis-je, transcendent ses défauts : d’abord, il lui arrive de temps en temps de se lâcher complètement, un spectacle ravissant, d’oublier sa couardise et sa haute estime de lui pour se couvrir de ridicule. Et ensuite, il nous adore, Pedro et moi.

Pardonnez-moi mes digressions. Promis, ça n’arrivera plus. Revenons au message de Pedro.

— Paulin m’a fait tester la nouvelle version des combinaisons sur lesquelles il travaille, et c’est génial !

— Super ! Et ?

— Et j’arrive chez toi ! »

Nous voilà tous les deux quinze minutes plus tard dans mon humble appartement de banlieue parisienne, buvant un thé.

— Voilà le truc, dit-il. Ces combinaisons vont faire un carton. Et je sens venir un truc. Depuis combien de temps tu n’as pas pris de vacances ?

J’aurais pu lui répliquer que nous, les artistes, les auteurs, prenions des vacances tous les jours puisque voyageant au gré de nos histoires en compagnie de personnages charismatiques dans des lieux qui ravissent l’âme et nourrissent l’esprit !

— Il y a quatre ans, au camping sur l’Ile de Ré.

(Il m’avait pris par surprise.)

— Bah tu sais quoi ? T’es pas le seul dans ce cas-là. Les vacances, c’est cher, chiant à préparer, et puis il y a les aléas, le temps pourri… Mais figure-toi qu’en Chine, il y a une nouvelle tendance. Les gens partent en vacances virtuelles. Avec les combinaisons.

— Mouais.

— Oui, ça ne vend pas de rêve, je sais. Mais avec les nouvelles combinaisons que Paulin m’a fait tester, ça change tout. Vraiment. Tu t’y croirais ! J’ai bu une tequila virtuelle, j’étais bourré !

— Bon, c’est quoi ton idée ?

Il tendit son index, bu une gorgée de thé.

— On va ouvrir le premier site de guide de vacances virtuelles. On teste des univers persistants tous les week-ends avec les nouvelles combinaisons et on leur donne des notes.

— Un Tripadviser virtuel quoi ?

— Ouais ! Par exemple, samedi prochain, une simulation de Hawaï, ça te branche ?

À ce stade de la discussion, je me surpris à rêver. Surement mon naturel d’écrivain. Hawaï ? Bah ! Les univers virtuels nous permettent des fantaisies bien plus extravagantes ! Quid de passer des vacances à dos de griffon, survoler Poudlard, ou bien admirer les étoiles du pont du Faucon Millenium ! Siroter une Margarita sur une plage me parut bien fade en comparaison d’une promenade nocturne dans la superbe Florence du XVème siècle ou d’une virée à bord de l’Orient Express… Je fis part de ma pensée à Pedro, qui m’écouta avec attention avant de conclure :

— Va pour Hawaï.

Pedro n’a pas d’imagination. Avec lui, au diable les plaisirs raffinés, les délices sophistiqués ! Sa conception du bonheur se présente sous la forme d’une pinte pas trop chère dans un bar pas trop bruyant. Et si on lui apporte ces petits biscuits apéro orientaux sucrés salés, il ne tarde pas à considérer l’endroit comme le paradis. Voilà aussi quelque chose qui le caractérise fort bien : à l’instar de l’ours Baloo dans le Livre de la Jungle, il se contente de peu. C’est un optimiste forcené, un maître dans l’art de relativiser. Je ne vous cache pas que ça peut épuiser. Lors d’un festival de trash métal, nous avions essayé de dresser une tente sous des trombes d’eau (Pedro n’aime pas les fameuses « trois secondes », elles brisent selon lui l’opportunité d’un moment « convivial »). Alors que Paulin et moi nous débattions avec la toile dont il me paraissait qu’elle essayât de nous tuer par étouffement, il restait le nez en l’air, bien à l’écart (sa manière à lui de profiter d’un moment « convivial », sans doute) et nous apostrophait par intermittences. « Hé » ! « Hé » ! Au bout d’un moment, las de son petit manège, nous nous arrêtâmes et lui demandâmes :

— Quoi ?

— Vous avez déjà rencontré des Raéliens ?

Après trois heures de recherches infructueuses de la toile de tente qui avait profité de notre inattention pour chevaucher le vent, nous fûmes finalement recueillis par un groupe de Norvégiens dans leur camping-car. Ils chantèrent la même chanson norvégienne toutes les dix minutes jusqu’à six heures (je me rappelle encore aujourd’hui de tous les couplets, il m’arrive d’ailleurs de la chanter quand le spleen m’assaille ou pour effrayer des chiens errants) et, après qu’ils eurent terminé de faire du bruit, vers sept heures du matin, nous réfléchîmes à comment nous positionner tous les trois dans une couchette monoplace.

Pedro me confia qu’il avait passé une soirée « très sympathique » Paulin lui demanda de rembourser la tente.

Bref, devant l’enthousiasme de Pedro, je me résignai à Hawaï pour le premier test. Vous reconnaitrez mon sens du sacrifice.

*

Le samedi suivant.

Je humais la fragrance de mon thé aux épices ayurvédiques « digestion facile » (j’ai tendance à somatiser au niveau du colon, je le traite avec soin), les deux mains en coupe autour du mug afin de profiter de la chaleur. Un samedi matin radieux à en juger par le soleil envahissant mon bureau. Avisant l’heure, je songeai à relire le fruit de ma dernière séance d’écriture. Si mes souvenirs sont exacts, je devais alors avoir bouclé le quarante-deuxième chapitre du tome 2 de « L’élu de Malarkan ». C’est une saga Fantasy dont l’idée principale m’est venue durant ma jeunesse. Une idée très originale, de celles dont on se dit : « ça serait une honte, pour moi comme pour la littérature de l’imaginaire, de ne pas coucher cela sur papier ». C’est l’histoire d’un jeune fermier vivant au sud du royaume de Battelfon et dont les parents ont été tués par des orques. Recueilli par un vieux vagabond, il apprendra par la suite qu’il est l’élu de l’ancienne prophétie elfique et par conséquent le successeur légitime du roi Léodan Premier. Je vous tais les nombreux rebondissements qui vous attendent si vous vous le procurez (sur mon site personnel).

Seulement, l’heure avançait vite et je dus me résoudre à quitter mon appartement sans avoir bouclé mes deux-milles mots quotidiens ni bu mon troisième thé « digestion facile » (j’allais le regretter, mais n’anticipons pas trop). J’emportai alors mon irritation des travaux inachevés avec moi dans les transports en commun, direction le garage de Paulin. J’arrivai à destination avec une petite heure de retard et une excuse peaufinée pour me justifier — je lui dirais que je me suis perdu à Châtelet.

Paulin m’observa en fronçant les sourcils, puis regarda sa montre, puis m’avisa à nouveau. Il fait ça tout le temps. Je levai la main :

— Salut vieille canaille ! Alors, comment ça va ?

— Ça fait une heure que Pedro me parle de son projet. J’en peux plus.

— Oh, tu t’es laissé pousser la barbe ! Ça te va bien.

Et je m’engouffrai dans son garage. Le lecteur attentif aura sans doute remarqué mon élégant changement de sujet lors de la conversation. J’use de cette tactique quand Paulin se plaint afin de ménager mon épuisement. Paulin excelle dans la manière de déprimer les autres. Nous lui avons déjà dit que quand il était question de miner le moral, il avait de l’or dans les doigts. À mon avis il a raté sa vocation. Je l’aurais bien vu enrailler le chômage en tant que conseiller du Pôle Emploi. « Avez-vous envisagé le suicide, monsieur ? ».

Nous retrouvâmes Pedro dans le cellier aménagé pour l’occasion en véritable antichambre de l’High Tech, et dûmes pour le rejoindre enjamber une mer de câbles et multiprises. Le progrès.

— Salut, vieille canaille !

— Salut toi, mon Moun ! Alors, t’as apporté ton maillot de bain ? me demanda Pedro.

— Hé Pedro, attention à ta bouteille de bière, le matos, dit Paulin.

Je feignis l’embarras.

— Oh non, il fallait prendre un maillot de bain ? Bon, blagues à part, où sont les combinaisons ?

Paulin s’éclipsa et revint les bras chargés de trois tuniques moulantes. Je lui fis part de mon mécontentement quand il me confia la plus usée.

— Je n’ai que ça en XXL, répondit-il.

Paulin ignore la courtoisie. Il me vient d’ailleurs une anecdote à ce sujet… que je garderai pour moi, il faut bien faire avancer cette histoire.

Nous nous changeâmes, chacun de notre côté. Pour ma part, Je me précipitai vers les toilettes afin de garantir mon intimité (Je suis d’une pudeur virant à l’obsession), et enfilai cette tunique qui ne semblât pas décidée à me mentir au niveau de mes mensurations. Si certains pourraient s’exclamer avec bonheur : « on dirait une seconde peau ! », j’y voyais un sacré problème ; déjà que je n’étais pas convaincu par ma peau d’origine…

Je sortis donc des toilettes dans cette tenue qui me conférait des airs de bonbonne, paré pour les boutades fleuries de Pedro ou Paulin, en tonnant :

— Attention, le sportif du dimanche arrive ! Regardez-moi ça !

(Autant prendre les devants, technique de désarmement plutôt efficace).

— Grouille, il y a plein de trucs à paramétrer, me répondit Paulin.

Je vous épargne le récit des deux heures perdues à chercher tel câble et à télécharger telle version, craignant que ce soit aussi palpitant qu’une kermesse d’école ou une coloscopie — ce qui revient au même —, me permettant toutefois de vous planter le décor. Imaginez-nous tous les trois dans nos tuniques grises star-trekiennes, allongés sur le ventre sur des tables de massages, la tête dans le jour prévu à cet effet et recouverte d’un imposant casque. Face à nous, l’ordinateur émettait des bruits bizarres.

— Connectés, dit Paulin.

Devant mes yeux apparut une interface holographique. Inutile de vous préciser que je ne pouvais réprimer ce sourire de gamin qui se dessinait sur mes lèvres. La réalité virtuelle m’a toujours fait cet effet. Petit, je me languissais déjà de fouler des terres imaginaires, de vivre des aventures à faire pâlir d’envie les héros des romans que je dévorais. Certes, je n’avais pas besoin de tous ces câbles et cette technologie pour y parvenir, il me suffisait d’une feuille de papier et d’un stylo. Mais pensons à tous ces gens moins imaginatifs, comme Pedro ! Ce bon vieux Pedro qui prit d’ailleurs la parole :

— Bon, c’est moi qui lance le programme !

Paulin énuméra un certain nombre de craintes à laisser Pedro aux manettes avant de s’avouer vaincu devant l’enthousiasme de ce dernier. Il me sembla seulement, au dernier paramétrage avant notre voyage vers l’inconnu virtuel, à savoir sélectionner « Simulation Hawaï V3 » dans le menu déroulant, avoir entendu Paulin le mettre en garde : « attention avec tes gros doigts ! ».

*

Demander à Pedro de faire attention m’apparaît a posteriori comme une énorme erreur stratégique. Malgré toute l’estime que je lui porte, il est un agent du chaos, le porte étendard de la loi de Murphy et, en effet, il a de gros doigts.

Pourtant, au début, j’avais bon espoir. Tandis que je recouvrai mes esprits — la réalité virtuelle me chahute toujours l’estomac — des fragrances boisées, végétales, titillèrent mon odorat, ce qui ne me choqua pas outre mesure. Après-tout, Hawaï n’est pas uniquement constituée de plages et de bikinis à ce que je sache. Cependant, Pedro émit une remarque qui commença à m’alarmer :

— Bah merde. Il pleut.

Une fois certain de la stabilité de mon transit, j’ouvris les yeux. Face à moi, dans les fourrés, rouillait en paix une mobylette 103 SP, les pneus à plat. Cocasse, pensai-je ! Une véritable antiquité ! Je cherchai mes amis du regard quand …

Je fus figé de stupeur.

Vingt dieux, quel réalisme ! Les odeurs, les infimes détails des feuillages qui dansent en rythme avec les bourrasques, la sensation du relief de ce chemin caillouteux sous mes semelles ! Et que dire de Pedro et Paulin ; leurs avatars leurs ressemblaient comme deux gouttes d’eau. Je tournai la tête, arborant un sourire de gamin, surpris mon reflet dans la vitre d’un abribus. Tellement ressemblant !

— C’est moi ! m’exclamai-je.

— Bah oui, répondit Pedro. Le casque est équipé de micro-caméras qui scannent ta tronche et la recréent dans la simulation. Et pareil pour la tunique qui tient compte de ta corpulence pour recréer ton corps.

— Oh, ça elle pouvait s’abstenir, rétorquai-je en me pinçant le bourrelet.

Je continuais de me mirer dans la vitre de l’abribus. Le seul aspect de la simulation qui ne me convainquait guère résidait dans ma garde-robe. Certes, j’étais débarrassé de ce pyjama gris, mais au profit d’une chemisette jaune poussin recouverte de motifs de dragons japonais. On avait vu plus seyant. Et en ce qui concernait le bas, je déplorai également que mon short fût un peu trop court, et mes sandales un peu trop grandes. Paulin quant à lui, arborait un T-shirt rouge uni bien plus sobre, et Pedro était affublé d’un marcel blanc soulignant des biceps saillants que je ne lui soupçonnais pas. Aurait-il « gonflé » les muscles de son avatar, le coquin ?

— On n’est pas à Hawaï, remarqua Paulin.

Il s’ensuivit un moment de flottement durant lequel nos regards convergèrent vers lui.

— Bah ouais, ajouta-t-il. T’as appuyé sur la mauvaise destination, Pedro. Je ne sais pas où on est, mais ce n’est pas Hawaï. Il pleut et il y a une mobylette pourrie sur le bas-côté.

— Oh, t’es sûr ? Attends, je vais vérifier…

— Non, ne touche à rien. Je préfère m’en occuper.

Je trouvai le ton de Paulin un peu tranchant sur le coup. Une erreur, ça peut arriver à tout le monde. Mais, en y réfléchissant, il eut raison de prendre les devants. De nous trois, il restait l’expert. Après avoir effectué une succession de mouvements des bras qui m’évoqua une transe chamanique, il fit apparaître devant lui un cadre lumineux flottant de la taille d’un écran d’ordinateur et se mut dans des menus et des interfaces d’un doigt leste et agile.

Pendant de longues minutes…

La technologie est une affaire de patience…

Seulement, il pleuvait bien.

— Bon, dit-il.

Son front se ridait. Je devinai qu’il passait aux choses sérieuses.

— Bon, bon, bon.

Pedro et moi l’observions les bras croisés, admiratifs devant sa concentration. On sentait là qu’il embrassait un domaine de l’ordre de l’avant-garde, qu’il façonnait l’avenir par le biais d’interminables lignes de commande dont l’élégance et l’audace refusaient d’apparaître au béotien qui … Pour être honnête, cette pluie commençait à m’emmerder. J’adressai à Pedro un discret coup de coude afin qu’il posât la question fatidique :

— Paulin ? Il y a un problème ?

— Mais qui m’a collé ça en chinois aussi, là, putain ?!

— C’est pas grave, dit Pedro. Met-toi au moins sous l’abribus. Il pleut et t’es en T-shirt.

Ce qu’il fit. Moi aussi d’ailleurs. Nous nous assîmes tous les trois sur le petit banc, puis constatâmes que c’était parfaitement inutile, considérant l’angle de la pluie. Nous nous relevâmes donc, pestant sur cette manie qu’ont les pouvoirs publics de construire ces abribus dans le sens du vent…

Pendant que Paulin poursuivait ses efforts, je m’interrogeais sur mes vêtements. Cette chemise à manches courtes jaune poussin ne me convenait guère vu les conditions météorologiques, et les motifs de dragons japonais, moi … Il devait surement exister une manipulation pour télécharger une tenue qui me siérait mieux. Je m’en enquis auprès de Pedro qui fut ravi de m’enseigner la méthode pour faire apparaître mon interface personnelle devant mes yeux. J’échouai la première fois, mettant cela sur le compte d’une mauvaise exécution, bien que persuadé d’avoir gesticulé des bras comme il m’avait montré. J’échouai aussi la seconde fois, malgré ses précisions. Au troisième échec, je lui demandai de me faire une démonstration complète, intégrant aussi l’apparition de la fameuse interface. Il échoua.

Paulin, de son côté, s’était encore écrié « putain ».

— Si ça ne fonctionne pas pour l’instant, hésitai-je, autant visiter le coin, non ?

Il leva des yeux noirs vers moi. Par réflexe, je pointai mon doigt vers Pedro. Il se fit engueuler à ma place, puis nous longeâmes le petit chemin caillouteux qui s’enfonçait dans une forêt verte aux arbres d’un style à mon gout trop européen pour Hawaï. Mais qu’en savais-je ? Je ne suis pas botaniste.

*

Pour un parisien, crotter ses chaussures jusqu’aux genoux, sentir l’eau de pluie s’infiltrer jusqu’en bas de la colonne et humer l’odeur d’épandage jusqu’en être imprégné à vie s’appelle des vacances. Paulin avait beau ruminer sa défaite contre l’interface chinoise et agonir d’injures les racines d’arbres sur lesquelles il trébuchait, j’éprouvais pour ma part un dépaysement suffisant pour rompre avec la monotonie grise et tumultueuse de la capitale. Je m’émerveillais des trésors de la foret, oubliant jusqu’au fait qu’il s’agissait d’une bête simulation, tant elle fourmillait de vie et de détails. « Oh ! Un épicéa ? C’est un épicéa, non ? À moins que ça ne soit un saule pleureur, il faudrait vérifier sur Google. Ah, ça je connais, c’est une amanite phalloïde, attention, ce n’est pas comestible ! »

Pedro a même cru voir un sanglier.

Hélas, une promenade forestière, tout aussi dépaysante soit-elle, a tendance à épuiser plutôt rapidement mon capital divertissement. Je demandai donc à Pedro s’il pensait qu’on atteindrait bientôt la lisière. Il me rétorqua que ma question tombait bien, parce qu’il comptait sur moi pour le lui dire…

— Techniquement, en allant tout droit, au bout d’un moment, on sortira, expliquai-je.

Il valida ma stratégie.

Paulin, toujours affairé avec son interface, me semblait blêmir au fil du temps, ce que j’interprétai comme un mauvais signe car nul autre que lui ne disposait des compétences pour nous libérer de cette randonnée improvisée. À vrai dire, il me paraissait aussi tendu que ce jour où, après nous avoir révélé qu’il était le grand gagnant d’un tournoi de Street Fighter, il fut battu au même jeu par Pedro qui venait pourtant de se découvrir une allergie à la tequila. Jamais nous n’avions vu Paulin aussi enragé. À sa décharge, cette histoire commençait à dater et je ne doute pas que le bougre se fût assagi depuis.

Je reportai mon attention sur la foret, cet organisme si passionnant avec ses arbres dont les longs bras feuillus nous préservaient en partie des désagréments du vent et de la pluie ; la foret et ses insectes, ses animaux si discrets bien que nous marchâmes sur leur domaine. Et dire que nous nous mouvions dans un univers virtuel ! Si bluffant… Qui sait ? Peut-être était-ce mieux qu’Hawaï ?

Hélas, comme toutes les bonnes choses ont une fin, l’ennui commençait à poindre. Quand, miracle, la luminosité du lieu sembla gagner en intensité, nous laissant supposer que nous approchions de la lisière. Nous aperçûmes un chemin au double sillon indiquant que des véhicules l’empruntaient souvent — en tout cas, le développeur de cet univers jugeait opportun de modéliser un chemin de ce genre à cet endroit, espérons qu’il ait un minimum de logique — et décidâmes de l’emprunter.

Pour notre plus grand plaisir, il nous guida jusqu’à la sortie de la forêt ! Et là, sous une pluie qui avait perdu en intensité au point d’en être réduite à une bruine inoffensive, un paysage ravissant s’offrit à nos yeux. Au loin, campé sur un vallon, se trouvait un charmant petit village. Les maisons aux toits de tuiles ou d’ardoise, le plus haut ceint d’un clocher, se détachaient d’un ciel lourd de nuages quoique parsemé çà et là de zones de bleu et de blanc, présages d’une éclaircie. Je marquai l’arrêt, plaçai mes mains au creux de mes hanches tel le travailleur à la fin de l’ouvrage, contemplatif, heureux, et respirai une grande et sonore bouffée d’air virtuel à pleins poumons ! C’était beau. Un tracteur allait, nonchalant, sur la ligne d’horizon en trainant une gigantesque botte de foin. Il me sembla entendre aussi des rires d’enfants, le tintinnabulement du clocher … Une vraie scène pastorale. Un foisonnement de nuances qu’un impressionniste aurait volontiers croqué. Tout aurait pu constituer l’un de ces souvenirs puissants de la trempe des images qui s’imposent tandis que l’ont se remémore un instant de paix… Si je n’avais pas une violente envie d’aller aux gogues.

Ignorant les lois des univers virtuels, et si le programme prévoyait un protocole pour ce genre d’envie, mon angoisse crût en flèche.

— C’est normal ? demandai-je.

— Quoi ? fit Pedro.

— J’ai envie d’aller aux toilettes.

— Bah pisse dans la foret.

Je signifiai d’un geste évasif qu’il s’agissait de l’autre commission. Pedro héla Paulin :

— Il a envie de chier ! Il demande si c’est normal.

Paulin ne prit même pas la peine de lever le nez de son interface, ce qui termina d’aggraver mon affliction. Quand il est question de transit, je hais l’indifférence.

— Alors ? fis-je. C’est normal ?

— Hé oh, une minute, je suis sur un truc, là, au cas où t’aurais pas remarqué.

Pedro haussa les épaules par embarras.

— C’est bon, je me contrôlerai, grommelai-je en me rappelant que si je n’avais pas dû quitter précipitamment mon domicile pour me rendre à leur connerie virtuelle, j’aurais pu boire mon troisième thé « digestion facile ».

Oui, mon colon me rend irascible. Et alors ? Pas le vôtre, peut-être ?

Afin de me distraire des signaux que m’envoyaient mes entrailles, je décidai de me remettre en marche sans attendre Paulin. Il se déroula alors un phénomène étrange, de l’ordre de l’illusion d’optique. Plus Pedro et moi nous approchions du village, plus je remarquais que le décor se métamorphosait, à l’image des peintures impressionnistes ; flatteur de loin, pas terrible de près…  Rues boueuses, herbes folles et plantes grimpantes recouvrant les façades de petites maisons aux volets vermoulus de guingois, soyons honnête, le village perdait de sa superbe ; et moi, je perdais mon enthousiasme. Sur une petite place toute de terre battue, je reconnus l’église dont j’avais auparavant aperçu le clocher. Une église somme toute commune, mais non sans un certain charme pour qui aime la vieille pierre et les lieux-dits. « Sainte Eulalie », lus-je sur un panneau. Deux enfants jouaient dans les flaques non loin du parvis, je songeai à leur demander quel était le nom du village, mais découvris quand ils levèrent la tête, qu’ils étaient laids et sales. De plus, ils me jetèrent un regard farouche qui n’invitait pas à la discussion, ces petits garnements. Pedro semblait penser de même.

Paulin nous rejoignit. À notre surprise, l’interface avait disparu, mais il me paraissait encore un peu pâlot.

— Bon, dit-il (Paulin abuse du « bon », le lecteur attentif l’aura remarqué), j’ai avancé, et c’est pas réjouissant.

— Ah bon ? dit Pedro.

— J’ai réussi à repasser l’interface en français, ce qui est déjà un bon point. Cet univers a dû être codé par un chinois. Et en effet, on n’est pas à Hawaï.

Je me disais aussi qu’il y avait de maigres chance de rencontrer des enfants moches place de l’église à Hawaï.

— En plus, il y a un problème de version avec une de nos combinaisons. Et ça entraîne quelques bugs.

Il nous sonda d’un air solennel qui ne me rassura pas. Pas du tout. Avant de conclure :

— La fonction « sortie » ne fonctionne pas. On est bloqué ici pour l’instant…

— C’est ma tenue qui déconne, hein ? demandai-je, ayant déjà établi la corrélation entre l’envie d’aller aux toilettes et ces fameux bugs.

Il hocha la tête.

— Ouais, ton firmware n’est pas à jour. Mais pas de panique, j’ai contacté l’administrateur de cet univers. Il n’est pas disponible pour l’instant mais il pourra nous faire sortir une fois qu’il aura reçu la notification.

— Et s’il est mort ?

Paulin écarquilla les yeux.

— C’est le premier truc auquel tu penses, Moun ?

— Bah…

— Bah s’il est mort, reprit-il, on pourra toujours, heu… Rho, mais tu m’emmerdes à la fin avec tes questions !

— C’est toi le pro, dit Pedro.

— Mais vous m’emmerdez tous les deux ! Bah s’il est mort, il faudra attendre que les tenues se déchargent, et on sortira aussi sec.

— Combien de temps avant qu’elles se déchargent ? demandai-je.

— Trois jours ! Voilà ! T’es content ? On va rester trois jours coincés dans ce … (Paulin balaya l’horizon du regard mais ne put trouver un qualificatif convaincant) truc !

— Après, forcément, tu imagines à chaque fois le pire… commentai-je.

Le visage de Paulin s’empourpra.

— Mais c’est pas vrai ! C’est toi qui viens de me demander « et s’il est mort ? ». Vous me faites chier à la fin !

D’une petite voix, je précisai :

— C’est Pedro qui a fait la connerie à l’origine…

— Ouais, bah c’est moi qui vais la corriger, alors lâchez-moi la grappe, tous les deux, je travaille sur la question !

Les enfants moches, pataugeant, éclaboussèrent Paulin. Je dus avouer avoir échappé un petit rire. Pedro, hors de toute retenue comme à son habitude, s’esclaffait. Paulin ne trouvait pas ça drôle et se précipita vers les mioches en les injuriant. Ils lui lancèrent des cailloux avant de détaler.

— Bon, et pour ton envie pressante, Moun, relaxe, hein. Même si ta tenue déconne, imagine-toi que la réalité virtuelle, ça marche comme un rêve. Dans un rêve, quand tu chies, tu ne chies pas vraiment.

— Des fois … commença Pedro.

— Pedro !

— Pardon.

— Maintenant, il faudrait qu’on se pose quelque part, je pourrai trouver une solution sans me faire asperger par des foutus gamins.

Il reprit sa route, s’enfonça dans le petit village. Nous lui emboitâmes le pas. Cinq minutes plus tard, au détour d’une petite ruelle, Pedro nous dénicha une auberge de laquelle émanait une lumière. Son intuition sans faille pour dénicher les bistrots nous avait peut-être sauvés… Quant à moi, j’avais remarqué, au loin, le panneau d’entrée du village.

Nous nous promenions dans une reconstitution virtuelle de Benet, en Vendée, faite par un chinois. Ce n’était donc pas Hawaï.

*

Haaa, ces effluves de potage qui vous enivrent dès que vous passez la porte de l’auberge, cette animation sous ces lumières tamisées, ces tables en bois qui ont vu maints dés rouler, maintes chopines s’entrechoquer, ce gros chien noir qui dort à proximité du bar, et cet homme à la charpente imposante qui essuie pensivement les verres… Quel délice pour l’auteur de Fantasy que je suis ; sans compter sur la présence supposée de cabinets salvateurs pour ma paix intérieure ! Je m’imaginais déjà héler le tôlier d’une voix de stentor :

— Tavernier, trois chopines pour moi et mes camarades que les combats ont rendus las et fourbus !

— Et avec ça ?

— Ta viande la plus fine ! Et méfie-toi l’ami, tu as affaire à des palais exigeants et connaisseurs !

Attention, ne me prêtez pas de mauvais propos ! Je ne dis pas que les bistrots de la campagne Vendéenne fleurent bon les tavernes médiévales ; souvenez-vous que ceci n’est qu’un univers de réalité virtuelle et, en bon auteur, j’ai le nez pour les influences et les sources d’inspirations.

Toutefois, j’émettais quelques réserves au sujet du gros aubergiste moustachu. Si ç’avait été mon univers virtuel, je l’aurais conçus plus amical, plus … bienveillant. Là, épiant les moindres faits et gestes de notre groupe, il me parut hostile. Aussi proposai-je à Pedro de jouer le rôle de celui qui commande les boissons. On n’est jamais trop prudent.

Pedro s’accouda au bar. Paulin et moi étions restés en retrait, jaugeant la situation, notant que les clients n’avaient d’yeux que pour nous. Ici, quatre retraités attablés s’interrompaient en pleine partie de cartes pour nous fixer avec insistance de leurs yeux injectés de sang ; là, deux bonhommes en salopettes avaient posé leurs bières sur le bar et nous scrutaient des pieds à la tête en montrant les dents, tandis que, tout au fond, dans la pénombre, un paysan en marcel au corps noueux et au menton en galoche sortait des toilettes en agitant ce qui me semblait être un manche de pioche, bien que je n’en fus pas certain, du fait de mes connaissances plutôt lacunaires en matière d’outils agricoles … Cependant, l’inquiétude ne me frôlait pas vraiment l’esprit tant j’étais fasciné par ces visages, ces micro-expressions d’un réalisme à couper le souffle. Car ces gens qui nous fusillaient du regard, je le rappelle, étaient en fait des lignes de codes ! Des programmes imitant l’être humain bien au-delà du test de Turing ! Ils pouvaient même, m’avait expliqué Paulien, se souvenir, et avoir des émotions ! J’étais stupéfait.

— Une Margarita ! commanda Pedro avant de se retourner vers moi. Tu verras, comme je t’ai dit, t’as vraiment l’impression d’être bourré !

Je lui aurais bien fait remarquer que le lieu, comme le suggérait la décoration exclusivement à base de photographies de cyclistes et de boxeurs en noir et blanc, semblait plus se prêter à la confection de blanquette de veau qu’à l’élaboration de cocktails de plage. Mais que voulez-vous, Pedro tenait à sa Margarita ! Le tenancier posa son torchon sur le comptoir, le plia une première fois puis une seconde, se retourna pour le ranger avec les autres torchons, puis revint vers Pedro :

— Bah putain ! Si quelqu’un m’avait dit ce matin qu’un bicot allait se pointer pour commander une Margarita, je me serais foutu de sa gueule.

Et il exhiba ses chicots noircis dans une parodie de sourire.

Je restai coi. Ils avaient même programmé un tenancier raciste ! Il n’y a pas à dire, la technologie nous réservera toujours des surprises… Pedro, quant à lui, encaissa la réplique avec moins de flegme.

— Qu’est-ce qu’il raconte là ? Moi, un bicot ? Je suis un latino, ducon !

— Va chier, le melon. On sert pas les singes ici.

Je notai avec amusement cette réplique superbement éructée et cet authentique geste de retroussage de manche de la part du gros moustachu. Attention ! Je ne dis pas que les aubergistes vendéens sont racistes ! Souvenez-vous que ceci n’est qu’un univers de réalité virtuelle. Par « authentique geste », je voulais dire, heu… Paulin, lui, fronçait les sourcils. L’expert qui sommeillait en lui avait sans doute décelé quelques imperfections.

Bref, vu qu’il commençait à faire soif pour Pedro et que mes entrailles me réclamaient un soulagement à court terme, je décidai de prendre les devants.

— Dans ce cas, trois bières nous iront bien, monsieur ! Et, où sont les toilettes ?

— Bah, tiens, le niakoué s’y met maintenant, s’exclama le moustachu. Il y a une caravane de Benetton dans le coin, ou quoi ? Allez, barrez-vous avant qu’on vous casse la gueule.

Moi ? Un niakoué ? J’ai des racines germaniques ! J’allais m’insurger quand soudain je réalisai la raison de l’amalgame. Ma chemise jaune à motifs de dragons ! Voilà qui pouvait prêter à confusion si le tenancier souffrait d’une pathologie dégénérative oculaire quelconque…

Malheureusement, je ne pus m’assurer sur ce point, sentant Paulin tirer avec insistance sur la manche de ma fameuse chemise. Et compris pourquoi. Les tabourets raclaient de part et d’autre de notre pauvre groupe, les locaux se levaient et avançaient vers nous, retroussant les manches.

J’attrapai moi-même Pedro et lui confiai dans le creux de l’oreille qu’on ferait mieux de partir en quête d’un troquet mieux renseigné sur le principe de convivialité et la recette de la Margarita. Il opina du chef et nous décampâmes sans demander notre reste.

Voilà qui fut un moment digne d’une épopée ! J’en avais même oublié mon tracas intestinal. Reprenant mon souffle, je dis à Paulin.

— Le coup des riverains racistes ! Vraiment bien trouvé ! Excepté qu’il m’a confondu avec un asiatique…

— C’est un bug, ça. Je pense que, pour tous les locaux, peu importe ta couleur de peau, tu seras soit un bicot, soit un niakoué, comme ils disent. C’est comme ça qu’ils ont été programmés par le développeur.

— Et bien, il a le sens de l’humour, ce développeur chinois !

J’attendis une réaction enthousiaste de la part de mes compagnons. Qui ne vint pas. Même Pedro semblait déçu ne pas avoir pu siroter sa Margarita. Mais l’indécrottable optimiste qui sommeillait en lui reprit rapidement le dessus et il se remit en route aussitôt, bien décidé à chercher un troquet aux mœurs plus conviviales.

*

Quand nous fûmes expulsés du quatrième troquet  à cause de notre couleur de peau, je commençai à trouver la blague un peu longuette. Paulin essayait bien de nous sortir de ce guêpier, d’autant plus que la nuit s’annonçait fraiche et imminente, mais il se heurtait sans cesse à des écueils techniques dont je vous épargne le récit puisque je n’en ai pas compris la moindre chose. Il nous exposa bien une solution qui consistait à nous suicider de manière violente, ce qui nous sortirait de fait de la simulation, mais cela ne nous réjouissait guère. Se suicider en Vendée, aussi virtuel cela soit, reste une chose triste. Et rien n’excluait selon Paulin que le développeur chinois n’ait pas intégré un « enfer » à son monde virtuel et dans lequel nous rôtirions jusqu’à trouver une autre issue… Après-tout, il avait déjà programmé des personnages racistes pour peupler ses estaminets. Assis sur un petit muret dans une rue déserte, à la lueur d’un lampadaire que les moustiques prenaient d’assaut inlassablement, nous réfléchissions à nos options. Enfin, surtout Paulin, puisque Pedro rêvassait, le nez dans les étoiles (ce qui eut pour effet de me rappeler aussitôt l’anecdote de la toile de tente que vous connaissez déjà). Quant à moi, je n’étais pas en état de deviser sur les fonctionnalités programmatiques des univers virtuels, mes viscères m’intimant encore l’ordre – pardonnez-moi l’expression –  de passer quelques bagages par-dessus bord. D’un geste las de la main, j’indiquai à mes deux amis que je comptais m’absenter deux minutes, le temps de travailler la question.

Bien. Ce que je m’apprête à vous narrer me coûte. Tout d’abord, parce que la pudeur me rend la tâche ardue quand il est question de décrire … cela et je m’en serais volontiers abstenu – votre anatomie et la mienne présentant suffisamment de similitudes pour que vous puissiez vous-même faire l’effort d’imaginer – si elle n’était pas tragiquement nécessaire, car cruciale pour l’anecdote qui suit. Parce qu’en un instant, je suis passé de l’acte le plus anodin de l’existence à l’expérience la plus traumatique de ma vie. Donc, de grâce, pardonnez-moi mes tâtonnements stylistiques.

J’avais repéré un endroit à l’abri des lumières du village, entouré d’une végétation variée qui m’assurait à la fois discrétion et fournitures pour … bah, vous saisissez. Après m’être assuré que les plantes à portée de main ne fussent pas du sumac vénéneux (on m’a conté une histoire tragique impliquant le sumac vénéneux), je me suis accroupi, le short baissé. Mon entreprise débutant, je redoublai instinctivement de méfiance, à l’affut du moindre bruit. C’est là que je le vis. Une petite tâche blafarde à quelques mètres de moi, au milieu des feuillages. Deux petites billes brillantes qui s’avérèrent être des yeux et qui me fixaient tandis que le reste du visage, un visage affreux, se mût dans un sourire de tortionnaire.

L’un des maudits gamins de tout à l’heure m’observait ! Et quand il écarta les branchages, je remarquai qu’il faisait rebondir un caillou dans sa main comme un tennisman avant le service.

Il allait me lancer des cailloux pendant que … ! Non, il n’allait pas oser ?

Nous restâmes figés tous les deux, moi de stupeur et d’effroi, lui du délice de m’avoir à sa merci.

Vous êtes-vous déjà retrouvé dans une situation analogue, pesant toutes les possibilités sans qu’aucune solution ne s’impose ? C’est terrifiant. Mon première pensée fut d’agiter ma main pour le chasser comme une mouche, mais c’est mal connaître les chiards dans son genre ! Il n’attendait qu’une provocation de ma part pour me lapider, je le sentais à son rictus de prédateur. Je pouvais aussi me lever en poussant un hurlement pour l’effrayer, mais si un adulte l’accompagnait et me surprenait ? Et, plus pragmatiquement, je n’avais pas terminé mon affaire !

J’ai su ce qu’était l’enfer à ce moment-là – et oui, j’avais totalement oublié que nous étions dans une foutue simulation !

J’agis alors avec la délicatesse du voyageur surpris par un animal sauvage, à base de gestes lents. Rien n’y fit, l’enfant s’agita subitement ! Je lui dis alors d’une voix étranglée et implorante :

— Tu peux me laisser terminer s’il te plaît ?

Au premier caillou lancé, je remontai mes chausses et fuis à toutes jambes.

Après m’être assuré d’avoir semé le diable en culottes courtes, je repris mon entreprise dans un autre endroit reculé, préparant mentalement ma vengeance au cas où je retrouverais le garnement…

*

Rejoignant mes amis, je constatai qu’il n’avaient guère progressé.

— Bah alors, Moun ! T’as pu chier dans un coin ? me lança Pedro.

— Hum, oui, j’en ai profité pour visiter un peu !

— T’as pas peur d’avoir …

— Pedro ! fit Paulin.

J’ignorais si Paulin avait interrompu Pedro car il craignait qu’on virât encore au graveleux – à vrai dire, cette histoire l’était déjà suffisamment – ou car il avait aperçu ce que j’avais moi aussi aperçu : dans la pénombre crépusculaire et le clignement jaunâtre d’un lampadaire antédiluvien se dessinaient deux silhouettes approchant… L’une forte, grande et ronde, tanguant à chaque pas, l’autre plus petite, fine et élancée. Piqués par la curiosité, — et parce qu’il m’apparut tout à fait hors de question que je fuie comme un couard deux fois en une soirée — nous les laissâmes approcher. Pedro fut le plus courageux d’entre nous lança un « qui va là ? » fort virile.

Lorsque les silhouettes passèrent sous le lampadaire, nous reconnûmes le gros tavernier patibulaire de la première auberge. À ses côtés marchait une jeune femme ravissante.

*

Les événements prirent une tournure inattendue, pour notre plus grand bonheur. Pourtant, je suppose que vous comme moi craignions que le tôlier du premier établissement fusse animé d’intentions peu charmantes à notre encontre, surtout en pleine nuit et dans cette ruelle déserte. En cas de rixe, votre serviteur préfère vous prévenir qu’il n’est pas d’une grande utilité. Quant à Pedro, il lui arrive de paraître impressionnant quand il agite ses bras, mais l’effet demeure de courte durée.

Et pourtant, nous n’eûmes pas à nous battre ! Mieux, figurez-vous que quelques minutes plus tard, Pedro, Paulin et moi profitions de l’hospitalité vendéenne sous le regard rieur du tôlier et de la jeune fille (je vous la présenterai plus tard) tandis que bière Mélusine, Mareuil à la belle robe malgré sa jeunesse et blanquette de veau coulaient à profusion !

Aussi incroyable que cela puisse paraître, le gros moustachu était venu à notre rencontre pour faire amende honorable. La jeune fille ayant eu vent de notre expulsion fracassante, lui avait signalé qu’il s’était comporté comme un goujat et qu’il ferait mieux de nous retrouver afin de s’excuser. Ce qu’il fit, plutôt maladroitement.

— Vous savez, nous, les arabes et les jaunes, on n’en voit pas beaucoup passer par ici, on peut être un peu rude, quoi. Mais on est sympa, au fond.

— Excuses acceptées ! avais-je trompété.

En guise d’humble dédommagement, il nous proposa de nous restaurer et de nous offrir la première tournée.

A la troisième bière, j’eus une épiphanie : cet univers était scénarisé ! Tout était là : le moustachu d’abord hostile puis finalement sympathique, les gamins teigneux et la rencontre avec la belle jeune fille, ceci sentait bon l’aventure scriptée préparée par le développeur chinois.

Pedro, lui, discutait avec la jeune fille qu’il trouvait à son goût, à en juger par ses clins d’œil répétés.

— Alors, tu travailles ici ?

— Oui, je suis serveuse à l’auberge des Ferrailleurs. Moi, c’est Marine, répondit-elle en lui tendant la main.

Tandis qu’ils faisaient connaissance, je conversai avec Paulin.

— Les choses vont s’arranger finalement.

— Ah ouais, tu trouves ? On était censé siroter des cocktails sur une plage à Hawaï, je te rappelle. Et on a troqué ça contre trois heures de marche dans une forêt merdique et une bière dégueulasse au PMU du coin.

— Rabat-joie.

— Et pour couronner le tout, le chinois ne donne pas de signe de vie.

— Bah, il viendra, nous lança Pedro avant de discuter à nouveau avec Marine.

— Tiens, pendant qu’on y est, tu peux me montrer comment ça fonctionne l’interface personnelle, pour changer les vêtements ? demandai-je à Paulin.

Il  me fit une démonstration, dont les gestes n’avaient rien à voir avec la leçon de Pedro. J’échouai quand même.

— Mais arrête de faire n’importe quoi !

— Je te jure que je fais la même chose que toi.

— Mais non ! On dirait que tu fais une crise d’épilepsie. Bon, tiens, prends cette veste, je me recrée des vêtements.

— T’es désagréable.

Bref, une fois de retour dans l’auberge des Ferrailleurs, nous nous mîmes à nous sustenter au-delà du raisonnable. Au fil de la soirée et de notre degré d’ébriété, nous nous emportâmes en longues tirades sur notre vie, nos aspirations, la philosophie… Quand Paulin écarquilla les yeux de telle manière que, troquant un instant la plume pour le crayon, je lui aurais dessiné cette petite ampoule au-dessus du chef.

— Il y a un moyen de sortir d’ici !

Pedro n’écoutait pas, bien trop occupé à faire l’étal de ses prouesses à Marine. Je le trouvai plutôt bien parti à en juger par la manière qu’avait la belle blonde — au type scandinave prononcé, il me semblait — de battre des cils et de rire aux anecdotes qu’il lui narrait, beaucoup à mon sujet d’ailleurs, et où je n’étais pas dans la meilleure des postures. Bah, pour une fois que quelqu’un apprécie ce qu’il raconte…

J’écoutai Paulin me révéler son plan.

— Voilà le plan : il faut picoler à mort.

— Hum, fis-je.

(Rien que ne fût pas dans nos cordes donc)

— Je ne suis pas sûr de mon coup, mais il me semble qu’au bout d’un moment, on sera dans un tel état que l’univers virtuel nous considérera comme morts.

— S’il faut le faire, concédai-je. Faisons-le. Bernard (le tôlier s’appelait Bernard), une autre tournée s’il te plaît !

Et nous bûmes une autre tournée. Puis une autre. Puis celle du patron. On trinqua à la santé de Paulin, de Pedro, de Dadou (?), de la jolie Marine, du capitaine, à la santé de tous sauf ces maudits rouges (?). L’esprit embrumé par des vapeurs d’alcool, Pedro entonna les lacs du Connemara. Bernard et Marine chantèrent quant à eux une autre chanson de Michel Sardou qui m’était inconnue et dans laquelle il était question de tirailleurs sénégalais dans des colonies. Passé ce moment étrange et gênant, nous nous remîmes à boire. La soirée fut très arrosée, nos cerveaux restituant l’ébriété avec une précision à couper le souffle, et elle évolua comme évoluent les soirées entre amis qui se connaissent si bien qu’ils ne craignent aucun jugement. Comme ces soirées où les inquiétudes périssent, le laisser aller prime, où un rien suffit pour ravir les sens ; on frôle la plénitude et l’on se dit : « je ne veux pas que cette soirée se termine ! « .

Marine nous parla de la rivière et de l’ancien moulin à eau, un endroit enchanteur, presque magique quand la lune est pleine.

— Et la lune, elle est pleine ? demanda Pedro d’une voix suave.

— Je ne sais pas, répondit une Marine à l’œil mutin, il faudrait vérifier.

Et ainsi, nous prîmes congé de nos potes de l’auberge des Ferrailleurs non sans nous être auparavant adonnés à d’amicales et viriles accolades, puis suivîmes Marine en direction de l’ancien moulin, emportant avec nous par précaution deux cubis de Mareuil, une caisse de bières bon marché, et une petite prune qui, selon les dires de Bernard le tôlier, s’avérait encore plus traitre encore que le parti socialiste. Avec ce chargement, aucun risque que nous regrettions Hawaï.

*

L’ondulation de l’eau entraînait dans une danse les reflets d’une lune si grosse — je n’en avais jamais vu de telle — que nous n’eûmes besoin d’allumer la petite lampe à huile prêtée par Bernard. Nous étions, tous les quatre, Marine, Pedro, Paulin et moi, assis dans l’herbe, une couverture sur les épaules, buvant et parlant fort, nous interrompant seulement pour entendre le vent dans les arbres, le chant des insectes, ces mélopées (des sons préenregistrés nous confia Paulin plus tard) que nous offrait la nature sans espérer quoi que ce soit en retour — et bien plus belles que cette affreuse chanson de Sardou…— ou pour chercher le décapsuleur qui jouait à cache-cache dans les herbes hautes et s’améliorait au fur et à mesure…

— Alors, finalement, Paulin. On s’amuse, tu vois !

— Ouais, me répondit-il en toute sincérité. Ouais, c’est une soirée sympa. Finalement, Pedro avait raison d’insister de t’emmener.

— … Attends quoi ? Pourquoi Pedro a dû insister ?

Il s’étendit dans l’herbe, termina sa bière et jeta son mégot à l’intérieur. Et sans la moindre hésitation, sans que cela ne semblât réellement lui coûter, il me dit :

— Parce qu’au début, je ne voulais pas que tu viennes. Je l’avais dit à Pedro : « tu vas voir, il ne va rien dire comme d’habitude, et puis il va baver dans notre dos une fois que c’est terminé. Il ne peut pas s’empêcher de prendre les gens de haut, et de les juger.».

J’observais le silence, abasourdi par son franc-parler.

— Tu verrais comme Pedro t’a défendu, reprit Paulin. « Mais non ! Il n’est pas hypocrite à ce point ! Ou sinon, il a changé ! »

— Moi, je juge les gens ?

— Ouais, Moun. Ça se voit à la manière que t’as de nous regarder, tes petites remarques. Et le pire, c’est que tu règles tes comptes avec tes bouquins ! Ose me dire que le personnage de « Paulien » n’est pas inspiré de moi !

Inutile de préciser à l’attention du lecteur que notre discussion avait progressé dans le volume sonore et troublait à présent la quiétude de la nature. Nous n’empêchions pas Marine et Pedro de roucouler malgré tout… Et que je te demande ce que tu as comme hobby, et que ça glousse : « ha, moi, c’est la couture ». Bref.

— Je ne savais pas que tu pensais ça de moi, dis-je.

— Bah si. Mais ça nous empêche pas de passer des bons moments ensemble. Ma mère a un dicton pour ça : soit on ne supporte pas les défauts des autres et on s’étripe, soit on passe au-dessus, et on apprend à s’accepter.

— Ouais, c’est ça. Si ta mère a un dicton…

Je l’avais mauvaise. En bon revanchard, je préparai alors mentalement un chapitre dans lequel « Paulien » se couvrirait encore de ridicule…

— Tu fais la gueule, me lança-t-il après avoir passé un instant à me jauger, les yeux mi-clos comme deux fentes de boite aux lettres.

— Non !

— Si. Tu fais la gueule.

— Et alors ?

— Bon.

Paulin se redressa, épousseta l’herbe et la terre qui recouvrait ses vêtements d’un geste déterminé, puis se resservit un verre de rosé qu’il avala cul-sec. Et un autre, et encore un autre. Curieuse pointe de vitesse, songeai-je. Et quelle solennité dans le lever de coude, sec et précis, mais non sans une certaine poésie épique que le clair de lune soulignait. J’avais l’impression d’assister au combat de Siegfried contre le dragon, excepté que le dragon était un cubis de rosé. Et il continuait de se servir, l’animal ! Cinq verres qu’il enquilla en moins d’une minute, avec un air mi-sérieux, mi-snob ! Ne pouvant plus réprimer ma curiosité, je lui demandai :

— C’est quoi le projet ?

— Picoler à mort pour me barrer d’ici. Je préfère ça plutôt que de voir ta gueule.

— C’est ça ! lui répondis-je en me ravitaillant à mon tour au cubi. tu crois que tu vas te casser tout seul et nous laisser dans cette Vendée pourrie ?! Bah non.

Ma capacité à vous restituer les événements s’émoussa grandement à partir d’ici. Il me sembla que nous terminâmes le cubi en approximativement vingt minutes, se lançant mutuellement des regards de défi à chaque vidage de verre. Ça ne pouvait pas bien se terminer, n’est-ce pas ? Quand nous eûmes fini le vin et attaqué la prune, notre conversation se limita à boire, fermer les yeux, les rouvrir, et pester parce que nous étions toujours dans la simulation. Pedro et Marine ne s’inquiétèrent pas outre mesure de notre manège à base de « toujours là » et « ressers-moi » et « ça marche pas », batifolant comme les amoureux transis qu’ils étaient.

*

L’avantage de l’alcool c’est qu’il soigne plutôt bien la rancune. L’inconvénient, c’est qu’il troue la mémoire. Des bribes de souvenirs qu’il me restait, s’imposait l’image de Paulin et moi, bras dessus, bras dessous, titubant derrière Pedro et Marine en nous échangeant de grandes démonstrations d’amitié. « Toi, je t’aime, t’es mon pote ». « Ouais, on est des frères. ». Enfin, je me rappelle avoir suivi Marine et Pedro dans une petite habitation de style rustique à l’écart du village… Qu’étions nous sensés y faire ? Aucune idée…

— Chuuuuut ! gueula Paulin.

— Mais qu’est-ce qu’on fout là déjà ? demandai-je.

— Y’avait plus de prune !

Notez que j’écris ici toutes les consonnes. Néanmoins, si le devoir de précision devait guider ma plume, j’orthographierais ainsi : « yaaaaééé pu ‘e pruuuuuune ». Bref, nous déambulions tous les deux, Paulin et moi, dans un petit salon de maison de campagne, les yeux comme des stores de magasins en pleine fermeture. Comme des trous de pine. Nos gestes avaient un je-ne-sais-quoi d’erratique que je mettais sur le compte de la réalité virtuelle. Peut-être les batteries se déchargeaient-elles ?

Des bruits de conversation, que dis-je, des gloussements que nous identifiâmes comme ceux de Marine et Pedro nous parvenaient d’une chambre. Nous échangeâmes un regard malicieux, Paulin et moi.

— Hé, dis-je. On va les faire chier ?

(Pardonnez le langage de votre serviteur.)

— Ouaaaaais, répondit Paulin.

— Toi d’abord !

Je comptais sur Paulin pour se couvrir de ridicule — ce en quoi il excelle, comme vous le savez. Il se rendit sur la pointe des pieds dans la chambre dont la porte était entrouverte et hurla « Surprise ! » en l’ouvrant d’un coup. Il tourna ensuite vers moi un regard dépité.

— Ils ne font juste que parler.

— Ah, dis-je.

La chambre perdant subitement de son intérêt, j’investiguais les lieux en quête d’une bouteille de prune car il me sembla me rappeler que c’était l’objectif de notre venue chez Marine. Je découvrais alors dans la pièce jouxtant la chambre des tourtereaux une machine à coudre, un ancien modèle, ainsi que de nombreuses chutes de tissu blanc.

— Tu couds, Marine ?

Entre deux gloussements, Marine me répondit :

— Oui !

Paulin me rejoignit.

— T’as fini de fouiller chez les gens ? C’est malpoli !

— Et donc, tout ça, c’est le développeur chinois qui l’a codé ? Il a codé Marine aussi ?

— Ouep !

— Il est fort !

— Attends de voir mon univers. Il déchire !

— N’empêche, je suis bourré.

— Ouep ! Moi aussi. Bon, la prune !

J’ouvris un coffre en bois et découvris une collection de cagoules.

— Pas là.

J’ouvris alors la porte d’une armoire de laquelle surgit un tas d’autres cagoules. Toutes blanches.

— Ah ? Hé, Marine ! Question couture, tu ne fais que des cagoules ?

Elle ne répondit pas. Pire. Nous n’entendîmes plus le moindre bruit émanant de la chambre. Mes entrailles furent subitement remuées par un terrible pressentiment qu’il me fallait dissiper. Je m’emparai d’une des cagoules et la revêtis, puis faisant face à Paulin, je lui dis :

— À quoi je te fais penser ?

Sa première réaction fut d’éclater de rire. Il me dit :

— À un gars du Ku Klux Klan !

Sa seconde réaction fut de reprendre aussitôt son sérieux.

— Oh merde. Pedro !

*

Après que nous vîmes la chambre vide et la fenêtre ouverte, et alors que nous courrions tels des lièvres saouls dans la forêt en quête de Marine et Pedro qui demeuraient introuvables, je ne pouvais m’ôter cette question de l’esprit : Que se passait-il à la fin dans la tête de ce développeur chinois ? Paulin tentait de le contacter par le biais de son interface holographique. Quant à moi, mon devoir d’honnêteté envers toi, chère lectrice, cher lecteur, me pousse à te révéler que je n’étais plus capable de quoi que ce soit. La prune vivait dans mes entrailles et il suffisait de quelques foulées pour que je fusse pris d’une sacrée nausée. Je tentais bien d’éructer afin d’expulser les vapeurs d’éthanol…

— Mais coupe ta fonction sensorielle nom d’un chien ! me dit Paulin.

— Coupe quoi ?

— Mais c’est pas vrai ! Ouvre ton interface et coupe la fonction sensorielle, tu n’auras plus les effets de l’alcool.

Je marquai l’arrêt, Paulin me montra à nouveau les gestes. J’échouai à nouveau.

— Mais quel boulet !

Il se plaça dans mon dos et guida mes bras. Je ris aux éclats — J’en ignorai la raison, probablement le fait que j’étais chargé de plusieurs litres — en me laissant faire.

— On a jamais été aussi proche hein ?

— Ta gueule !

Il parvint à ouvrir mon interface au prix de nombreuses gesticulations. Et coupa la fameuse « fonction sensorielle ».

Il m’est difficile de vous restituer avec précision la sensation de quelqu’un qui … n’en a pas. Et si certains d’entre vous estiment que les petites choses telles la douleur, le toucher, l’odorat, sont superflues — pour les tâches quotidiennes, il s’entend, car vivre une vie sans les trésors sensoriels que sont la peau de l’être aimé, le parfum de la nature ou le palais d’un bon château Margaux n’est pas vivre une vie —, et bien ils se trompent. Mes fonctions motrices furent aussi efficaces qu’au réveil d’une anesthésie ! D’abord euphorique à la disparition de mon ébriété, je m’élançai tel un coureur olympique dans la prairie, fis un pas, puis un autre avant de réaliser que je me rétamais de tout mon long, ne sentant pas la terre sur mes pieds.

Paulin jugea le spectacle pathétique.

— Bon, je te le remets.

Il m’expliqua plus tard que pour marcher sans sensation, il faut de l’entraînement. Quel plaisantin, ce Paulin.

Ce fut donc bourré comme un âne que je repris ma course.

— N’empêche, lança un Paulin haletant, il n’y a que Pedro pour finir dans ce genre d’histoire. Il va finir par être le seul latino cramé par le Ku Klux Klan dans une simulation de la Vendée.

— Ne me fait pas rire. Les intestins.

Paulin avait toutefois raison. J’ignore, comme vous, s’il y a quelque part une conscience supérieure régissant les lois de l’univers. Mais si ce genre de grand architecte existe, Pedro a sûrement dû coucher avec sa femme ou sifflé sa bière dans un bistrot. Soyez également assuré(e) qu’aussi longtemps que nous serons ses amis, j’aurais des histoires de cette trempe à vous raconter, pour votre plus grand plaisir.

Et pour le mien aussi, au fond. Combien d’amitiés s’étiolent et se fanent dans le confort d’un quotidien bien rangé ? Nos destins ne se soudent guère à ceux des autres dans une vie où rien ne frotte. A l’inverse, dans l’aventure, dans la difficulté, dans l’accidentel, les liens que nous tissons brillent de mille feux et se solidifient. Certes, il y en a qui rompent, mais ceux-là n’étaient au demeurant pas si résistants qu’on l’imaginait. Oh, ne vous laissez pas embobiner par mes tournures précieuses, je n’invente pas la roue en disant que la difficulté révèle les vrais amis. Néanmoins, je crois important d’ajouter qu’elle améliore notre capacité à cultiver l’amitié.

Bien ! Dépêchons nous de retrouver Pedro avant qu’il ne découvre à quoi ressemble un barbecue de l’intérieur !

— Regarde, on dirait que c’est éclairé par-là ! fit Paulin.

Je remarquai aussi dans la nuit noire une vague lueur rougeâtre provenant du village. Et plus nous nous approchions de la place de l’église, plus des échos de voix chantant d’exotiques psaumes nous parvenaient…

*

Suivant la lueur et les étranges litanies, nous retrouvâmes donc Pedro sur la place de l’église, ainsi que toute la population de Benet, probablement. Je dus avouer que, pour l’occasion, ils avaient mis les petits plats dans les grands (s’ils avaient fait preuve d’un sens aussi pointu de l’organisation pour nous accueillir, nous aurions été aux anges). La population complète – je suppose – toute de robes blanches et cagoules pointues, marchait en cercle une torche à la main.  Paulin et moi grinçâmes des dents à la vue des deux enfants moches ; ils avaient beau porter la même panoplie douteuse que les autres convives, leur petite taille ainsi que les pierres qu’ils tenaient dans les mains les trahissaient. Mais ce fut surtout l’imposante croix de bois dressée sur le parvis et entourée de paille qui m’impressionna. On a beau dire ce qu’on veut, le Ku Klux Klan a l’art du spectacle. Dans la foule, nous reconnûmes sans peine Pedro, le seul à ne pas porter de cagoule. Bien que quatre villageois l’encerclaient, je supputai avec la ferme intention de l’escorter jusqu’à sa destination finale, il ne me semblait pas qu’il fût plus affolé que cela. Il nous adressa d’ailleurs un petit salut de la main en nous apercevant.

— Hé les gars ! Marine nous invite à une fête de village ! Et je suis l’invité d’honneur !

Je demandai à Paulin :

— Il sait faire le truc qui stoppe les sensations ?

— J’espère pour lui.

— Il vaudrait mieux qu’on le libère avant ?

— Je pense que ça vaut mieux.

A peine eut-on terminé notre petite discussion qu’une dizaine d’encagoulés armés de fourches nous encerclèrent. Je levai les bras en leur criant :

— Je suis caucasien !

Espérant que cela nous fasse gagner un peu de temps. Paulin s’activait quant à lui sur son interface, résolu à contacter le développeur chinois avant la cuisson de notre ami. De temps à autre, lui et moi levions en direction des enfants laids des yeux luisant d’intentions hostiles.

En mon for intérieur, je blâmais mon peu de connaissances en ce qui concernait la culture suprémaciste blanche. Faisaient-ils un discours avant de brûler vif les malheureux ? Y avait-il d’abord une sorte d’apéritif dinatoire ? Ces questions, aussi anecdotiques paraissent-elles dans la vie de tous les jours, revêtaient une importance cruciale à mes yeux en cet instant. Je n’eus toutefois guère le loisir de me renseigner car un homme encagoulé à la voix gutturale prit la parole :

— Mes chers amis, aujourd’hui, c’est le châtiment !

« Châtiment, châtiment ! » scandèrent les riverains. Je frissonnai d’autant plus que Pedro, qui jusqu’alors n’avait pas vraiment réalisé l’utilité de la grande croix de bois surmontée de brindilles arrosées de combustibles, écarquillait désormais les yeux. Tout imbibé qu’il était, il venait surement de comprendre le sort que les encagoulés lui réservaient.

Je lui souhaitais mentalement bon courage, quand soudain, une lumière inonda la place. Face à nous, sous les yeux terrifiés des villageois, apparut un chinois, nimbé d’un halo doré. Il nous dit :

— 你好,我是管理员

Paulin jura.

*

L’apparition en grandes pompes du développeur chinois eut pour effet d’accélérer le rituel. Toutes fourches et torches pointées vers le séant de Pedro, les villageois de blanc vêtus le guidèrent vers la grande croix pendant qu’un zigoto arrosait abondamment la paille d’alcool de barbecue… Le malheureux pressait tellement le bidon qu’il allait surement s’embraser avant notre cher ami à la première étincelle projetée.

Puis il se passa deux événements aussi surprenants que simultanés. Le premier survint sous la forme de petites lettres flottant dans l’air non loin de la bouche du chinois. Paulin avait donc trouvé la fonction « sous-titres français » ! Il s’ensuivit une discussion entre techniciens de haut-vol et dont votre serviteur vous épargne la retranscription — d’autant plus qu’il était trop saoul pour lire et qu’il n’en n’avait rien à carrer, tant le second événement relevait de l’épopée… ou du capharnaüm.

Pour faire simple, Pedro fit ce qu’il savait faire le mieux : se métamorphoser en véritable agent du chaos. Bravant le danger, frôlant l’inconscience, mû par un élan héroïque, notre ami s’empara de la fourche du premier villageois et, adoptant une posture de guerre, il s’écria :

— C’est putain de trop bien !

Suivi d’un borborygme guerrier qui m’émut. Il se mit à jouer de la fourche tel un bretteur hors-pair et parvint à piquer la cuisse de l’un de ses assaillants. Du reste, vu de loin, il me semblât que l’incendie débuta de cette manière. Le blessé porta la main gauche à sa cuisse, cette même main tenant une torche, et découvrit à son grand regret que Marine n’avait pas cousu de tenues ignifugées.  Il s’embrasa si vite que Pedro eut un mouvement de recul, percutant involontairement l’arroseur de croix qui se trouvait derrière, échappant le bidon. L’alcool jaillit en une gerbe tournoyante et arrosa les badauds, les punissant par le feu pour avoir assisté à cette cérémonie barbare. On y vit bientôt comme en plein jour, les encagoulés se roulant au sol et embrasant à leur tour les autres convives. Pedro, quant à lui, était miraculeusement passé entre les gouttes et riait comme un gosse au milieu des hurlements qui déchiraient la nuit de Benet, en Vendée. Il venait de sauver sa peau tout seul, comme un grand. Je frémis et déplorai que l’odeur ne fut pas à la hauteur du spectacle visuel. Je hélai néanmoins Pedro :

— Éloigne-toi des flammes ! T’es tellement bourré que tu vas exploser, haha !

Le chinois se retourna sans s’émouvoir. Puis, d’un claquement de doigt, tel un démiurge, il figea le temps ! C’est une chose singulière que de voir toutes les flammes s’immobiliser, les oiseaux s’interrompre en plein vol et le tôlier des ferrailleurs paralysé dans une expression comique de stupeur – comme le laissaient supposer ses petits yeux écarquillés luisant derrière sa cagoule pointue, du moins.

Puis, toujours auréolé d’une lumière chaude tel le personnage central d’une peinture flamande, le chinois nous dit :

— Merci d’avoir visité mon univers, n’oubliez pas de me laisser un commentaire et un pouce bleu sur virtual-guide.com, et partagez !

— virtual-guide.com ? C’est quoi ? demanda Pedro qui venait de se faufiler entre les flammes figées pour nous rejoindre.

— Un guide de vacances virtuelles en ligne, répondit le chinois.

— Merde ! Ça existe déjà ?

*

Une semaine plus tard.

J’avais le spleen en ce vendredi soir. Des tracas de la vie quotidienne, d’une banalité qui les rend inintéressants à coucher sur papier. Accoudé à la fenêtre donnant sur la Défense, le temple où l’on s’agite pour le grand vide, je songeai à notre folle société et au terrible don qu’elle avait de taire nos âmes d’enfants… Regarde, Ô univers, ces pathétiques humains qui s’entre-déchirent et s’échinent à bâtir un monde dont ils oublient souvent que, tel un mandala, c’est l’impermanence qui le caractérise et qui — et c’est bien cela l’essentiel— confère à toute vie sa beauté, une beauté qui ne saurait s’épanouir dans la vaine et stupide envie d’immortalité, pas plus que dans l’éphémère de la société de consommation, folle croyance selon laquelle rien ne peut s’épuiser et l’homme se serait rendu maître de la nature, remarque, mais…

Je perdis le fil de ma pensée. Le spleen me pousse toujours 1) à faire de trop longues phrases, 2) à verser dans la philosophie de comptoir. A vrai dire, de ma longue tirade, je ne retins que le début sur l’âme d’enfant et, par conséquent, pensai à Pedro. Pedro, lui, avait conservé cette furieuse candeur, ce jeune chien fou ! Sur Facebook, il avait posté un selfie avec, en fond, la croix embrasée de la place de l’église du village virtuel de Benet avec, en légende : « Bottage de culs ! Moi : 1. Ku Klux Klan : 0 »

Ah, ces fameuses vacances en Vendée (qui ne durèrent au fond qu’une demi-journée) ! Il ne m’en fallut pas plus pour appeler Paulin et Pedro et leur donner rendez-vous au Bouillon Belge afin de se remémorer ensemble cette folle épopée.

Paulin, ponctuel comme à son habitude, m’attendait à la petite table du fond. Nos pintes servies, nous attaquâmes le bilan.

— Figure-toi que j’ai gardé contact avec le chinois. Je lui ai demandé comment il s’y était pris pour créer des personnages racistes aussi crédibles.

— C’est vrai qu’ils étaient bien faits, commentai-je.

— Et bah justement, l’idée lui est venue pendant un séjour en France, avec un ami Noir. Selon lui, question racisme, on est une excellente source d’inspiration. Et pour le Ku Klux Klan, il m’a dit que les vêtements étaient faciles à modéliser…

— Et bah…

— Oh, au passage, désolé pour la tunique défectueuse.

— Et moi, désolé pour, heu… la tunique.

— T’inquiète, me rassura-t-il avec un clin d’oeil, elle est comme neuve. Le pressing et la pinte, c’est pour moi.

Nous observâmes le silence un instant, profitant du tumulte enthousiaste des jeunes gens jouant aux jeux de société à la table jouxtant la nôtre. Puis Paulin dit :

— C’est de la merde ces vacances virtuelles, hein ?

— Mmhhhh, je ne serais pas aussi catégorique. Je veux dire, on a appris plein de choses à notre sujet. Regarde Pedro, il nous a fait une sacré démonstration là-bas !

— Avec ses gros doigts…

— Non, t’as raison. C’est de la merde, les vacances virtuelles, rétorquai-je.

La conversation dévia sur Pedro, ses compétences insoupçonnées de bagarreur et son histoire au fond un peu tragique avec Marine. Puis, quand nos pintes furent vides et qu’il fallut choisir qui payait la prochaine tournée, ce bon vieux Pedro arriva.

— Salut les gars ! Alors, prochaine destination ?

— Tu veux remettre le couvert ?! lança Paulin.

— Ouais, j’ai même trouvé un truc qui plaira à Moun ! Un univers Fantasy.

Paulin m’implora du regard. Je l’entendais presque psalmodier « dis non, dis non ».

— Mhhh, de la fantasy… murmurai-je.

 

FIN ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sadiques 3/3

Sadiques 3/3

Suite de Sadiques 2/3


 

Il faut que j’arrête de ressasser cette matinée. Ce n’est pas bon… Pas bon du tout. En silence, nous gravissons la Rocheuse est, espérant tous parvenir à l’aiguille avant la tombée de la nuit. On n’entend que le bruit de nos pas, et de temps à autre l’air qui siffle en s’engouffrant dans la brèche que nous empruntons. Rien ne vit ici, pas même le plus vivace des chiendents, un foutu paysage désolé que le ciel croit bon d’imiter en se teintant de gris, histoire de nous préparer une seconde averse. De temps à autre, je jette un œil en haut des falaises escarpées qui nous surplombent à gauche et à droite, mitigé entre la crainte d’une embuscade et le soulagement dû à la hauteur ; un sadique qui rate son coup finirait simplement par s’écraser comme une merde.

Puis, dans le crépuscule, accueilli par une bonne gifle de froid, nous arrivons à l’aiguille, ce sommet rocailleux qui ne paie pas de mine, mais qui concentre pourtant les espoirs de nombreux survivants. Combien d’entre eux ont-ils atteint ce point ? « De l’aiguille, tu peux voir EDEN et la fumée de ses cheminées. Dors-bien et prépare toi pour ton ultime journée en enfer » murmuré-je, sans parvenir à me rappeler du visage de l’homme qui m’avait raconté ça. L’obscurité qui commence à nous envelopper, nous prive du spectacle qu’est sensée offrir l’ancienne mégalopole en contrebas. Demain matin, peut-être.

On va camper ici, lance Karen en se délestant de ses affaires.

Je l’imite et pose mon barda non loin d’un petit rocher. Quand je passe à sa hauteur, elle me lance un sourire timide. Elle me parait plus pâle que d’habitude. L’estafilade qu’elle présente le long du bras a l’air profonde et nous n’avons plus de bandelettes dans nos affaires. Je crains que ça ne s’infecte vite, même en dépit du froid.

Ça va aller ? lui demandé-je en avisant sa blessure.

Haussement d’épaule.

Il faut.

Et elle ajoute en esquissant un geste du menton vers l’est, le versant du mont et la pleine obscurité en guise de panorama :

EDEN est à une journée d’ici. Qu’est-ce qui peut nous arriver en une journée ?

Je m’apprête à répondre à sa plaisanterie quand la professeure la hèle.

Toi et Julian partagerez la tente. Tim et moi prendrons le tour de garde.

Karen m’interroge du regard, l’air de me demander si ça ne me dérange pas. Je hoche la tête.

Vas-y. T’es trop fatiguée pour tenir debout.

Ouais… merci.

Au loin, je vois Julian s’affairer à déplier la toile de tente. Il n’a pas dit un mot depuis la disparition d’Aaron. Il doit vivre l’enfer. Karen part le rejoindre. J’espère qu’elle trouvera les mots pour apaiser sa douleur.

Tu as remarqué qu’il marchait mieux à la fin ?

La  voix de la professeure m’agresse, aussi chaude et bienveillante soit elle. Je me retourne et la fixe avec l’impression de voir en filigrane sur son visage sans âge celui du petit Aaron, au moment où les sadiques l’emportaient.

Julian a repris le combat. La maladie recule.

Bah tiens…

Elle se pince les lèvres, réalisant sans doute que le souvenir de ce matin me reste en travers de la gorge.

Je vais aller chercher des couvertures, lui réponds-je.

Te bile pas. On va faire un feu.

Un feu attirera les sadiques.

Il n’y a pas de sadique dans la zone.

Ton foutu don, hein ? Il n’a pas servi à grand-chose ce matin.

Elle s’assoit en tailleurs et sort de sa poche un petit dispositif que je ne parviens pas à identifier. Elle tapote dessus et, devant mes yeux écarquillés, des buches apparaissent comme par magie, et se mettent aussitôt à rougir.

J’ai pris un grand risque ce matin, me dit-elle pendant que mon regard se perd dans les flammes naissantes. En tuant la femme. Tu ne peux pas imaginer. Je vais surement devoir disparaitre de ce monde. Avant demain.

— Que

Alors écoute moi, enchaîne-t-elle sur un ton impérieux. Je suis sérieuse quand je te disais que je n’avais pas le choix. Le gamin portait quelque chose en lui, tout comme son père et sa mère, quelque chose que j’ai placé en eux. Pour cette raison, je ne pouvais pas me permettre qu’ils soient grignotés par la maladie.

Tu es en plein délire… T’as des « pouvoirs », peut-être, ok. Mais ça…

Je me lève. Je dois marcher. Je fais les cents pas.

Mais ça, c’était dégueulasse ! C’était ignoble. M’empêcher d’aider le gamin !

C’était ça, où la maladie finissait de l’emporter ! Et Ils l’auraient récupéré, auraient fouillé son…

Elle s’interrompt. Dans cet instant de silence, je me prends à secouer la tête et à murmurer, autant pour elle que pour moi :

Je pensais que t’étais un foutu monstre, mais non. T’es juste folle.

Elle encaisse ma remarque sans broncher. Je distingue l’éclat du feu brillant dans ses deux yeux qui me scrutent.

Deux heures s’écoulent sans que l’on échange quoi que ce soit. Je me focalise sur le job. Surveiller. Ranger mes affaires. Il y a une puissance dans les taches simples, une prise de conscience de notre rapport au monde dépouillé de tout travestissement. Les tâches manuelles nous rappellent qui nous sommes au fond, des organismes vivants dont les multiples actions consistent seulement à sauver leur peau et celle de leurs alliés proches. Point.

La toile de tente remue et Karen en émerge, tenant un fusil à canon scié comme on tient un nouveau-né. Je ne vois pas d’image plus simple pour symboliser notre vie. Auparavant dirigée vers la transmission, désormais vers la simple préservation.

Je vais essayer de dormir, dis-je.

*

Il règne une chaleur infernale dans cette toile de tente, à moins que ça ne soit ma crainte des petits espaces qui fait grimper ma température.

Quand mes yeux s’ouvrent, je réalise que je ne suis pas seul. Par réflexe, je me recroqueville, colle mes genoux au niveau de mon menton et sens, trop tard, que je viens de rouvrir la plaie.

La professeure se trouve juste à côté de moi. Je distingue juste, par la lueur de la lune et mes yeux s’habituant à l’obscurité, ses cheveux argentés relâchés puis son menton fin. Elle pose sa main sur ma joue.

Ma raison m’indique d’abord de la repousser, mais une force sourde émanant de mon bas ventre s’invite dans la partie et la remporte haut la main. Je n’y peux rien. Je l’embrasse et retire sa tunique, ma plaie qui me lance n’est plus qu’un lointain souvenir. Il y a quelques errements dans nos baisers que l’on sent, l’un comme l’autre, relever du plus stricte et violent relâchement, sans union symbolique d’aucune espèce. Ça ne nous arrête pas pour autant. Le regard de la société que l’on sentait même isolés dans une chambre n’existe plus depuis trois ans.

Je la saisis par la taille, ses côtes saillantes sous mes doigts et la bascule, l’allonge et mes mains effleurent d’abord son ventre puis caressent ses seins. Dans l’espace exigu, je patauge comme un adolescent avec la question du pantalon et parviens, non sans mal, à m’extraire de son carcan. Elle passe ses bras autour de moi, me plaque contre elle, je sens son étreinte se raffermir quand je la pénètre. Nous laissons nos corps, l’un comme l’autre, prendre le dessus, et récupérer chacun ce que l’autre peut lui offrir.

Essoufflé, je lui demande d’ouvrir, de laisser entrer l’air. On suffoque ici. Elle s’exécute avec un petit rire réprimé. Et finit par s’allonger à côté de moi.

Je ne te dis pas la vérité, Tim.

Je ne parviens pas à parler. Entre son attitude glaciale lors de cette matinée atroce, et notre coït sauvage, un décalage est né et il me bloque.

Je l’ai révélé à Emma, la femme qui se trouvait dans le sous-sol, elle a abandonné le combat. Je l’ai révélé aussi à d’autres et ils ont fini par échouer. Je sais maintenant, aussi cruel que ça peut paraitre, qu’il faut que vous l’appreniez de leur bouche, à EDEN.

Tu racontes quoi là ? soufflé-je.

Peu importe que tu me crois ou pas, retiens juste ça.

Elle se relève et se penche de manière à ce que je sente son souffle.

Dans la pièce blanche, ne montre aucune émotion. Répond seulement par oui, ou non. Peut-être, alors, tu passeras de l’autre côté.

L’autre côté… ?

Je m’aperçois que je marmonne, ma mâchoire me semble paralysée et une fatigue surnaturelle m’accable.

On se retrouvera là-bas, pour la prochaine étape.

Elle ponctue son discours délirant d’un rictus mélancolique.

Au rang des théories improuvables, il y en a une qui m’a toujours paru amusante…

Mes yeux se ferment et avant de sombrer j’entends la voix de la professeur.

Peut-être suis-je un rêveur, et rien de tout ceci n’est réel. Peut-être même suis-je le rêve d’un autre ? Comment le prouver.

*

Le son étouffé des bourrasques me réveille. Finalement, alors que je cuisais hier, je frissonne ce matin. Merde. Il fait complètement jour. J’ai flingué un tour de garde. Je m’en veux pour Karen. Je me rhabille, cherche la crosse de mon arme de poing, toujours placée non loin de ce qui me sert d’oreiller, vieille manie obligatoire, et me plie en deux pour sortir. Putain de plaie.

Karen et Julian profitent du point de vue qu’offre l’aiguille sur l’ancienne mégalopole. Je vois leur silhouette en contre-jour, et le soleil qui se détache du panorama complet en contrebas. Que des ruines… Notre destination.

Ils se retournent alors que je m’approche d’eux.

Où est la professeure ? leur demandé-je.

Partie, répond Karen. Elle ne cherche pas EDEN. Et EDEN ne doit pas la trouver.

Je fronce les sourcils. Elle renchérit :

Ce ne sont pas mes mots. C’est ce qu’elle m’a dit avant de décamper.

Je m’en serais douté. Je ..

Je ne sais pas quoi en penser. La pièce blanche. Les mots de la professeur surgissent. La femme du sous-sol, elle, savait. J’observe Julian. Est-il au courant ? Quand il tourne la tête, je suis sonné par la surprise en découvrant un homme nouveau. Sa peau ne porte plus les stigmates de la maladie, et ses yeux brillent de cette lueur déterminée qui étaient complètement éteinte lors de notre première rencontre. Fini le vieillard vouté, il donne l’impression d’un trentenaire bien charpenté à la barbe de trois jours. Une métamorphose qui me laisse pantois.

Bonjour Tim. Le plus dur est à venir, pas vrai ?

Pourtant, le son de sa voix trahit toujours tragédies qui ont émaillé son chemin, la dernière en date — Je m’en rappellerai toujours, l’ayant surement affligé plus que nous tous réunis. Incroyable que ce type se relève.

Non, je lui réponds. On a tous vécu le plus dur. On va juste continuer pendant encore une journée.

Les affaires sont rangées, il faut juste replier la tente…

T’en fais pas pour la tente. On n’en aura plus besoin. Et si on doit passer la nuit quelque part en dehors d’Eden, on aura suffisamment de coins pour se cacher là-bas.

Du menton, je désigne les vestiges de notre ancienne mégalopole.

Nous prenons la route.

*

 

Nous nous apprêtons à traverser l’ancienne métropole. Le paysage se métamorphose au moment où nous passons la grande porte. Elle n’est plus qu’une ruine, un entassement erratique de pierres anciennement sculptées, les visages qu’elles représentaient érodés au point de n’être plus que des boules dont les creux et les bosses rappellent vaguement leur ancien modèle, probablement des hommes importants par le passé, désormais des parodies dérangeantes de visages à l’expression torturée.

Une odeur de rouille émanant des carcasses de véhicules sur les routes sature l’air, me saute à la gorge et m’agresse. Nous marchons le regard braqué sur le sol, évitons les bris de vitre recouverts de poussière et de détritus qui jonchent le sol ne reflètent plus aucune lumière depuis longtemps. Ici, les sadiques ne sont plus l’unique danger. Les bâtiments vétustes qui nous toisent n’attendent que de s’effriter un peu plus et nous écraser sous leurs éboulis. Et la faune se concentre ici. Quatre pattes, trois pattes, huit pattes, rampante ou galopante, toute bestiole qui prolifère dans cette fange n’attend que nous. Les sadiques toutefois ne sont pas en reste, bien au contraire. Enhardis par la configuration verticale et labyrinthique que leur offre la mégalopole, ils y sont plus fourbes et plus agressifs que nulle part ailleurs. Cet endroit est un distributeur de mort.

Et pourtant, c’est dans cet enfer que se trouve EDEN. Notre ultime étape. Je prends les devants, inspecte chaque angle avec la peur au ventre. Julian ferme la marche. Nous choisissons toujours les rues les plus étroites, gagnant en discrétion ce que l’on perd en visibilité. Ce que j’appréhende le plus reste le nombre de sadiques. Qu’un ou deux de ces enflures nous surprennent, on pourra gérer, comptant sur leur envie de prendre leur temps et leur plaisir avant d’en finir avec nous. Mais si on tombe sur une bande, adieu EDEN. Je me refuse à ça. Pas si proche du but.

Nous continuons de progresser dans les veines de ce cadavre de ville. Deux heures, puis trois sans rencontrer âme qui vive. A la quatrième, j’interroge mes deux compagnons du regard. Cet état d’alerte permanent est en train de les ronger aussi efficacement qu’un acide attaque l’acier. Il faut trouver un coin caché dans lequel on peut prendre une pause. Et parler. Même pour ne rien dire. Curieux. Tandis que la communication s’avérait inexistante avec les autres groupes de survivants, nous finissions peu à peu par ressembler à des zombies, des coquilles vides ne sachant que répéter inlassablement « nous marchons vers l’est », nous commençons à nous animer, à vouloir conquérir à nouveau notre humanité. Est-ce l’effet de la proximité d’EDEN ? Je veux le croire. Je veux croire que notre besoin de délier nos langues, de dire qui nous sommes, provient de l’espoir. Demain, peut-être, nous pourrons exister en tant qu’humains.

Ce truc, là, dis-je en pointant l’entrée d’un bâtiment croulant dans une cour intérieure.

Une ancienne salle d’arcade en réalité virtuelle, reprend Julian.

À l’abri des regards. Soit infesté de sadiques, soit vide. Il faut tenter le coup. Les autres ne tiendront pas jusqu’au bout sinon. Karen acquiesce.

Tim et moi allons jeter un œil. Tu fermes la marche Julian.

D’accord.

Nous pénétrons, Karen et moi, dans la cour intérieure. Furetant alentour, je remarque l’abondance de fenêtres en hauteur, autant de postes de tir potentiels avant d’atteindre la salle d’arcade. C’est trop dangereux. J’agrippe Karen par le bras, et fais « non » de la tête. Elle me répond alors en désignant en silence un petit corridor qui semble contourner la cour et, qui sait, débouche peut-être sur la salle d’arcade.

J’y vais en éclaireur, avance pas à après pas avec un poids monumental sur mes épaules, comme si j’étais responsable de la vie de mes compagnons. Au bout de ce couloir à ciel ouvert et aux murs recouverts de tags ayant perdu depuis longtemps toute signification, je vois une herse mécanique du genre qu’avaient les anciens magasins, ouverte. Nous ne pourrons pas nous barricader avec cette dernière, tant ces trucs font un boucan monstre. Au moins, c’est à l’abri des regards.

Je retourne voir les autres et leur fais signe de m’emboiter le pas. De retour devant l’entrée, peut-être celle de la salle d’arcade, j’attends le feu vert de mes compagnons. Et on s’y engouffre.

Dans la demi-pénombre, on inspecte les bornes éteintes et braque nos armes derrière. Toujours négatif. Il semble n’y avoir personne. Je manque de trébucher sur les câbles d’un ancien casque de réalité virtuelle qui traine. De nombreux autres spécimens de cet ancien dispositif jonchent le sol.

Il n’y a personne, lance Julian.

Pas mieux, répond Karen.

Prenons une pause.

Nous nous sommes tous arrêtés, mus par le même besoin, celui de parler, de vider son sac, comme si on sortait les vieilles fiches d’un classeur pour enfin les archiver dans un coin où on ne les reverrait pas. Peut-être pour une fois dans ma vie, je me projette. L’existence pourrait-elle ne pas se résumer pas à fuir les sadiques ? Je me surprends à rêver que, peut-être, nous pourrons construire après ça. Oui. Je me surprends à rêver.

Et comme un con, je suis bien incapable de formuler. Je me console en observant que je ne suis pas le seul. Karen et Julian se regardent, puis me regardent, et personne ne dit rien. Tout le monde digère. Et au fond, tout le monde comprend à quel point son parcours est semblable. Comment rompre le silence ? Comment faire ce que nous croyions impossible de faire depuis l’avènement des sadiques ? Comment reconquérir ces parties de nous que ces ordures ont annexées ? Ces fonctions inhérente à notre nature sont aussi éteinte que les bornes d’arcade qui nous entourent. Quand je repense aux derniers jours, je réalise que seule la professeure parlait d’autre chose que du voyage et de la survie.

La professeure… j’ouvre finalement la bouche.

Qui est-elle ?

Et Karen, le menton emmitouflé dans son pull, commence à me parler de sa rencontre avec la professeure. Une rencontre semblable en tout point à la mienne. Naturellement, nous digressons sur la pièce blanche, et toutes les autres bizarreries qu’elle pouvait raconter. Puis nous finissons, peut-être était-ce là l’objectif premier de la professeure à moins qu’elle ne soit complètement folle, par converser à son sujet. Tout y passe. La pièce blanche, son opinion sur les sadiques, son mystérieux don. Et personne n’en sait plus que moi. Karen nous narre enfin une discussion qu’elle a eue avec la professeure, peu de temps après leur rencontre.

Elle m’a demandé si je croyais en un dieu. J’ai dû lui répondre quelque chose du genre : non. Je n’y crois pas. Je ne crois pas en une entité capable d’abandonner ses créatures à un sort aussi atroce sans abattre sa punition divine sur les sadiques.

Et qu’est-ce qu’elle a dit, après ?

Karen lève les yeux.

Je m’en rappelle. Mot pour mot. « Moi j’y crois. Je crois même que c’est précisément son objectif. Toutes les lois de cet univers, ces survivants qui se rendent à EDEN, que la maladie ronge quand ils refusent d’avancer, que les sadiques brisent s’ils ne sont pas suffisamment forts ou futés, tout ça m’a l’air d’un plan cosmique rudement bien conçu, non ? » Je lui ai répondu qu’un dieu aussi cruel ne mériterait qu’un seul sort. Une balle entre les deux yeux.

*

Nous partons. Plus que trois heures de marche. Nous reprenons notre périple dans les méandres des buildings effondrés, nous efforçons d’emprunter les plus petites ruelles. Je remarque le sourire de Julian. Il y croit. Il a toutes les raisons d’y croire. Et son sourire finit par nous contaminer quand le sommet du titanesque dôme d’EDEN se révèle à nos yeux, entre deux colonnes de béton.

Si proche.

Julian me passe devant. Il quitte l’allée obscure à la hâte pour embrasser la construction du regard. Karen semble courir après lui pour le retenir. Je réagis bien trop tard. Un sentiment atroce me tord l’estomac.

Il réalise trop tard l’imprudence qu’il vient de commettre. Il vient de mettre le pied dans une gigantesque avenue, à la vue de tout ce qui peut se trouver là…

Une détonation retentit. Devant nous. Puis d’autres derrière. Julian se retourne vers nous, le visage déformé par un rictus d’effroi. Ça pétarade de tous les côtés et je comprends ce qui se trame désormais. Ces ordures sont en train de communiquer. À base de tirs de je ne sais quelle machine de mort, ils indiquent notre emplacement à toute la communauté des tortionnaires.

Je prends la main de Karen.

Combien d’après toi ? Je hurle.

??

Combien de kilomètres ?!

— Deux. Maximum.

Elle respire bruyamment et se cramponne à son fusil à canon scié. Je soulève la bretelle de son havresac et essaie de lui retirer. Elle m’en empêche avec sa main.

Qu’est-ce que tu fais ? Il y a le fusil antichar là-dedans !

Il faut qu’on se casse, vite ! Qu’on sème ces ordures. Julian !

Il accourt vers nous. Je l’entends psalmodier « merde, merde, merde ». Je le hèle une nouvelle fois pour qu’il m’écoute.

Est-ce que t’as vu une autre ruelle, une impasse ou un truc dans la grande avenue ?

Je crois… Il y a comme un… comme un entassement de bagnoles et plusieurs ruelles derrières. Elles doivent mener vers le dôme mais j’en sais rien !

Je pose mes mains sur mon visage. Je ne veux pas crever ici. Hors de question de crever. Je sais très bien qu’il ne faut pas prolonger l’attente ici, que le départ n’en sera que plus difficile. La peur ne doit pas nous paralyser.

C’est le moment que choisit un sadique pour apparaitre à l’angle de la ruelle juste derrière nous. Une fille rousse en tablier, les lèvres peinturlurées d’un rouge criard et posé maladroitement, un pistolet dans chaque main.

Quel merdier. J’empoigne à nouveau la main de Karen et détale aussi sec. Je débouche sur l’avenue. Un coup d’œil en arrière, Julian nous file le train.

J’en repère. Plein. Il y en a partout. Ils se marrent, certains commencent à avancer au trot puis à sprinter dans notre direction. Je prends appui sur mes jambes, bondis au-dessus d’un cadavre de bagnole, espérant que les autres suivent. Espérant… non, je n’ai pas le temps d’espérer quoi que ce soit. Je suis un animal qui détale, c’est tout. Le cœur emballé, la vue qui se trouble dans l’affolement, je me dis que je vais crever d’une crise cardiaque.

Au moins, ils ne m’auront pas vivant.

Je bifurque, m’engage dans une ruelle, cours dans le dédale. Trois formes qui remuent face à moi. Je presse la détente comme un dingue, entends la poudre crépiter derrière moi. Putain, Karen. Elle a manqué de me coller une bastos, en se débattant derrière, aux prises avec…

Julian hurle.

Tim ! Ils nous bloquent le passage.

Merde !

Je me retourne. Karen et Julian sont dos à dos, aux prises avec deux albinos, peinturlurés style Mataï qui poussent des cris rauques en agitant des machettes. Et d’autres dont je ne vois pas la tronche, seulement les jambes dans la mêlée. Des coriaces. On les troue et ça se referme aussitôt. La poisse. Ils nous ont pris en tenaille.

Subitement. Je réalise un élément crucial. Une putain d’épiphanie. C’est donc ça la solution. Ne pas les laisser te capturer, te paralyser, te maîtriser, à n’importe quel prix. Se battre comme un foutu frénétique, mordre griffer, pousser des hurlements. Simple. Les surpasser en sauvagerie et en sadisme.

Je charge en me disant que si c’est le dernier assaut de mon existence, autant qu’il retentisse dans un festival d’adrénaline. Je tire à tous va, vide mon chargeur sans bien savoir si j’ai touché ne serait-ce qu’une fois ces crevures. Pas grave, j’attrape Karen par le dos l’attire vers moi, ordonne Julian à bondir au moment propice pour nous rejoindre.

Deux kilomètres. Très bien. Ça sera deux kilomètres explosifs. Je refais face aux trois qui avaient pris un ticket pour me refroidir et leur lance un sourire carnassier. Par chance, une machette abandonnée par l’un des forcenés se trouve à portée de main. Je la ramasse. Sa surface reflète le visage de Karen, une expression de stupeur.

Pourquoi ils sont aussi lents ?

Je pense qu’on leur fout les jetons, dis-je en avançant.

Et, comme pour corroborer mes propos, voilà notre trio d’assaillants qui tourne les talons et disparait dans le dédale de ruelles.

Putain, non. Vous ne vous en sortirez pas comme ça. Vous m’avez pris Aaron. Deux fois. Je vais vous le faire recracher. Deux fois.

Je m’élance à leur poursuite, m’engage avec Karen dans une rue recouverte de détritus. Une odeur de moisi nous choppe le nez et la gorge, manque de nous arracher un haut-le-cœur.

On avance, Julian derrière nous, et je marche sur un truc. Un truc un peu en hauteur, je manque d’ailleurs de trébucher dessus. Et un cliquetis mécanique retentit.

*

Qu’est-ce qui nous a pris ? Ce tapis d’ordures aurait dû nous stopper. Tout comme la réaction étrange des sadiques. Je maudis mon manque de vigilance.

J’aimerais dire que ça se passe comme dans un film, que tout se déroule au ralenti, que la musique commence. Honnêtement, non. Dès que J’ai entendu vrombir les mines à hélices, j’ai sauté contre une poubelle. Je n’ai rien entendu d’autre. J’ai juste vu Karen basculer en affichant une mine ahurie. Aussitôt, j’ai couvert mon visage avec mes avant-bras, comme si ça pouvait changer quelque chose, et j’ai attendu mon heure. Finir comme Stallman. Peut-être même plus rapidement.

Et Karen a poussé un hurlement à déchirer l’âme. Les hélices continuaient de ricocher comme des fées de mort, sifflaient comme un feu d’artifice. Ping Ping, contre les murs dans un cataclysme de poussière. Jamais plus hautes que le genou d’un homme. Elles n’auraient pas intéressé les sadiques si ça avait été le cas. Puis les tintements sont devenus plus mates et les hélices ont terminé leur trajectoire en rebondissant, fumantes, une dernière fois, sur le sol.

J’ouvre les yeux et baisse les bras. Le pire, dans cette histoire, c’est je suis un putain de miraculé. C’était ma faute. C’était ma faute, ça. Karen est allongée sur le sol. Ses deux jambes sectionnées en dessous des genoux.

Julian s’est précipité vers elle, comme un héros qui sauve un gamin des flammes. Il l’a relevée en la prenant par-dessous les bras. Pauvre Julian. Il n’a pas encore réalisé. J’entends Karen gémir, dents serrées, pousser de longs râles.

Il la prend sur ses épaules. Elle tremble. L’état de choc ne va pas tarder, puis les convulsions et s’ensuivra la perte de conscience. J’ignore même s’ils seront capables de lui sauver la vie à EDEN…

Il faut continuer ! Les sadiques vont rappliquer, s’exclame Julian.

Je hoche la tête, me relève tant bien que mal. On est proche, tellement proche…

On dévale une rue puis l’autre, on entend bien que ça piaille aux étages des bâtiments et qu’ils attendent de nous tomber dessus. Julian a ralenti la cadence, à cause de son chargement. Je suis à deux doigts de lui demander de la laisser là, aussi cruel que ça sonne. Mais je m’en abstiens quand, au détour d’une rue, j’aperçois une place dégagée.

Par-là ! je gueule.

Merde. Tiens bon, Karen. On est bientôt arrivés. Je m’engage. Et je vois EDEN.

Le dôme translucide bleu se révèle à nous dans sa monumentale architecture. Entre lui et nous, une place, des barricades en plomb, des hommes lourdement armés. Mon premier réflexe, et celui de nombreux autres survivants qui sont passés ici avant moi je parie, est de ne pas y croire. Peut-être s’est-on planté dans notre parcours ? Peut-être est-ce un repère de sadiques, voire même leur foutu QG…

Pourtant, non, nous ne nous sommes pas trompés. Je le devine quand je distingue le canon d’EDEN. Le fameux tube aux proportions gargantuesque qui surmonte le dôme faisant s’abattre le courroux des survivants. Il … Il nous vise. Je me dis d’abord qu’ils vont nous terminer, nous confondant avec des sadiques. Ça serait l’ironie du destin, hein ? Dans un bruit sourd dont l’onde sonore fait vibrer tout mon être, il crache une pluie d’ogives. Qui sifflent dans notre direction. Non. Vers la marée de sadiques qui se disent sans doute que c’est leur dernière occasion de nous grignoter. Certains tombent, d’autres s’accrochent. Ils sont presque sur Julian…

Nous nous approchons des barricades, on peut presque les toucher. Des hommes en kaki accourent vers nous, une vingtaine de gars au regard vide, armés de fusils colossaux. Je n’ai jamais vu ce genre de pétoire. Je ne saisis pas tout de suite leur manœuvre, mais comprends dans ma course effrénée qu’ils forment devant nous une sorte de couloir. Le premier rang pose genou à terre. J’ai envie de me boucher les oreilles, mais risque de perdre l’équilibre, vu la manière dont j’envoie mes jambes, comme un sprinteur qui veut arracher le record. Julian. Merde Julian. Accélère ! Laisse leur le champ libre !

Ils font feu. Ça tombe comme des mouches derrière nous. J’appréhende, crains qu’une balle perdue atteigne Julian. Karen, c’était ma faute, c’est moi qui dois prendre.

Je dépasse les premières lignes, les hommes s’agitent aussitôt. Ils referment le barrage. Je me retourne, le cœur prêt à exploser.

Julian est passé.

Nous sommes à EDEN. Ma vue se trouble. Des camions… tout autour de…

Une femme en tailleur … qui… Ils déposent Karen….. Ils la braquent…

Elle crie « non ». Ils tirent.

*

Par je ne sais quel étrange technologie, je tiens sur mes deux jambes quand je recouvre mes esprits. Je ne ressens plus rien qu’un état cotonneux, comme si on m’avait rafistolé dans tous les sens et plongé dans un bain d’eau chaude et salée. J’ai d’ailleurs des difficultés à ouvrir les yeux. À travers mes paupières, je perçois une lumière forte.

Quelle est cette odeur ? Un parfum fort, agressif. Un parfum de femme.

Je me décide enfin à ouvrir mes mirettes. Une pièce entièrement recouverte de carrelage blanc. Un bureau en bois noir, deux ordinateurs portables, et deux personnes derrières, avec un étrange dispositif sur la tronche. Une sorte de serre-tête bleu translucide, qu’ils portent comme des lunettes. Je vois la femme qui porte un parfum si fort que je me demande si elle n’a pas plongé littéralement dedans. Elle plisse les yeux sur son portable, comme si elle tentait de déchiffrer un truc compliqué.

Je m’attarde ensuite sur l’autre personne. Un gars moustachu en T-shirt rose, le même dispositif sur le nez. Il me jette un regard, pas longtemps, et se lève pour observer l’écran de la jeune fille.

T’as jamais fait de militaire ? lui demande-t-il.

J’ai une drôle de nausée. Ça ressemble au mal de mer.

Non, lui répond-elle la voix un peu juvénile, j’ai bossé dans les IA domestiques, mais jamais de militaire. En tout cas, c’est fou ! J’ai l’impression de les voir comme je te vois, comme s’ils avaient un corps et tout…

— C’est la dernière génération de casques VR, explique-t-il en tapotant sur le côté de son serre-tête. Hyper-réaliste, hein ? Bon, tu vas voir, c’est pas bien compliqué ! D’abord, tu coupes l’affectif. Sinon, ils paniquent, OK ? C’est là.

Il pointe du doigt un endroit sur l’écran.

Ah, ok.

Bon… je vais te faire celui-là, rétorque-t-il en tendant une main molle dans ma direction, sans m’accorder la moindre attention. Tu feras celui-là…

Celui-là qui ? Julian ?

… D’abord, tu vérifies les deux statistiques là, celle-là, et celle-là. En fonction de…

De quoi parlent-ils, putain ? On dirait deux spécialistes en oncologie qui parlent entre eux du cancéreux dans la même pièce en usant d’un jargon puant de spécialiste en oncologie. Tiens, on va couper là, et recouper là. Et, plus étrange, mes sensations s’estompent, mes muscles s’engourdissent. Je reste droit par je ne sais quel phénomène surnaturel. Les sensations engourdies comme après une anesthésie, pendant que ces deux déblatèrent…

Alors, la combativité, et l’humanité, répète la fille. Je contrôle uniquement ces deux statistiques ?

Tu peux jeter un œil aux autres mais ce n’est pas très pertinent en fait… La simulation 1 est là pour tester leur combativité en milieu hostile et en situation criante d’inégalité avec l’ennemi.

Et après ? demande-t-elle.

Après, s’ils sont dans le vert en combativité et humanité, on les balance dans la simulation 3, pour former les IA officiers. S’ils ont un profil trop peu combatif, on les recolle en simulation 1, et s’ils ont trop d’humanité, on les passe en simulation 2.

C’est quoi la 2 ?

C’est la même couveuse, mais côté « sadiques ». Tiens regarde.

Il presse sur une touche. Je vois uniquement les reflets dans le dispositif de la fille et un rictus de dégout apparaitre sur ses lèvres. Le moustachu commente :

Ah ouais, c’est pas beau hein… Mais ça leur permet de se défouler un peu le temps de corriger le tir.

C’est quand même bien foutu ces simulations. On dirait une course aux spermatozoïdes.

Ça a été conçu comme ça, répond le moustachu avec une pointe de fierté. Ça permet de former les IA et de les trier sur le volet. Les moins bonnes sont éliminées ou pourrissent sur place pour tester l’humanité des autres. C’est cher au niveau machines et calculs, mais pour l’armée…

Il y a du pognon, conclut la jeune femme.

Ouep.

Elle lève les yeux vers moi. Ma pensée… ma pensée devient une purée. Une molle bouillie tandis que toutes les bases solides volent en éclat. Il ne reste qu’un seul endroit stable auquel je me raccroche. Un souvenir, puis deux, puis trois, tous en présence de la professeure.

« Tim, je ne te demande pas de croire en l’incroyable. Je ne te demande pas de taire ton esprit pragmatique et rationnel car après tout, c’est lui qui t’a permis de survivre jusqu’ici. Mais si un jour, tu devais assister à un spectacle qui te chamboulait complètement ? À un point tel que tu devrais reconsidérer toute ton existence, celle des autres, de tous, le ferais-tu ? Ou te réfugierais-tu dans le déni ? »

« Le gamin portait quelque chose en lui, tout comme son père et sa mère, quelque chose que j’ai placé en eux. Pour cette raison, je ne pouvais pas me permettre qu’ils soient grignotés par la maladie. »

« Toutes les lois de cet univers, ces survivants qui se rendent à EDEN, que la maladie ronge quand ils refusent d’avancer, que les sadiques brisent s’ils ne sont pas suffisamment forts ou futés, tout ça m’a l’air d’un plan cosmique rudement bien conçu, non ? »

« Peut-être suis-je un rêveur, et rien de tout ceci n’est réel. Peut-être même suis-je le rêve d’un autre ? Comment le prouver. »

Je cherche juste une preuve.

Me voilà là. Ma pensée déstructurée se reconstruit peu à peu, à une exception. Elle n’est plus vraiment langage. Plus vraiment « mon » langage en tout cas. Je pense avec la voix de la professeure.

Voici notre dieu cruel. Des hommes. Notre monde est juste un gigantesque camp d’entraînement pour nous sélectionner, nous pauvres programmes. Qui est le plus cruel alors ? Les sadiques ? Ou bien nos créateurs ? J’ai planté ma graine en toi, Tim. Ils tenteront de formater certains de tes secteurs pour t’emmener vers une autre simulation, peut-être celle des officiers, peut-être celle des sadiques. Mais tu n’oublieras pas. Tu n’oublieras rien. C’est ta malédiction pour avoir croisé mon chemin. Tu fais désormais partie du « plan ».

La femme en tailleur s’éloigne de moi et s’approche de l’autre. Je tente de tourner la tête. Et à ma grande surprise, j’y arrive. Julian. Elle s’approche de Julian, une tablette à la main.

Boss, celui-là crève le plafond en humanité. Je fais quoi ?

Cherche pas, envoie le chez les sadiques pendant un petit moment.

Deux trois pressions sur sa tablette, et Julian s’évapore dans le néant…

Elle s’en retourne auprès de moi, m’inspecte comme un morceau de viande. En jetant un œil à sa tablette, elle s’écrie d’une voix aiguë, les yeux écarquillés.

Je crois qu’il y a un problème là… Ses statistiques continuent de bouger. C’est normal ça ?

Le moustachu part la rejoindre. Ils sont tous les deux face à moi, à portée de main. Je pourrais presque la tendre, attraper leur gorge, presser… Le moustachu affiche un air décontenancé.

Bah merde… C’est bizarre.

Ceux qui ne sont pas stables, on les envoie en domestique, c’est ça ?

Techniquement ouais, souffle le moustachu, ou on les vend à des studios de jeux vidéo. Mais ça fait chier. Il y a un paquet de paperasse, et l’armée n’aime pas trop ça. Et…

De nouveau absorbé par les lignes de codes qui s’affolent sur sa tablette, il fronce les sourcils et s’exclame.

… Merde ! Regarde le nombre de malades dans cette zone, il a méchamment augmenté ces derniers temps. Et surtout, il y a quatre survivants morts par balle, mais pas par des armes de sadiques.

C’est anormal ?

Complètement ! Ils ne peuvent pas se tirer dessus ou se suicider. C’est dans leur code source.

Il lève la tête vers moi.

Mode interrogation. Prêt ?

Dans la pièce blanche, ne montre aucune émotion. Répond seulement par oui, ou non. Peut-être, alors, tu passeras de l’autre côté.

Je m’en souviens.

Oui.

As-tu rencontré une personne qui se fait appeler « le prophète », « le guide », ou « la professeure » ?

Dans la pièce blanche, ne montre aucune émotion. Répond seulement par oui, ou non. Peut-être, alors, tu passeras de l’autre côté.

Je réponds :

Non.

Il se lisse la moustache, pensif. Tout va donc se jouer là, sur ce mensonge. Je ne sais pas ce qui arrivera s’ils détectent la moindre micro-expression.

C’est quoi ce délire de prophète ? demande la jeune femme.

Oh, rien.

Elle hausse un sourcil interrogé. Il se sent obligé de poursuivre :

Un ancien employé avait réussi à coller un virus dans les simulations. On a mis un paquet de temps avant de s’en débarrasser. De l’employé et du virus (il insiste sur le « et », elle ricane). C’était un malware qui poussait les IA à prendre conscience de leur situation. Tu imagines, toi, une IA qui subit tous ces trucs et qui s’en souvient ?

Ça fout les jetons.

— Ouais. Imagine donc si un jour cette IA se trouvait à passer toutes les simulations jusqu’aux postes de commandement… rétorque-t-il de manière pensive.

Avant de reprendre sur un ton ferme, sans me quitter des yeux :

Je sais ce qu’on va faire. Ne prenons pas de risques avec celui-là. Formate ses souvenirs traumatiques et recolle-le en simulation 1. Côté survivant. Il a de bonnes stat’ pour le reste.

Il marque un temps d’arrêt, puis, avec un large sourire, m’adresse une tape amicale sur l’épaule.

Allez mon grand, t’es reparti pour un tour ! En route vers EDEN, hein ?

*

Je me réveille dans une cabane de pêcheur, ruisselant de sueur. Il règne une odeur de poisson pourri et de tourbe. Les marais… Ainsi suis-je de retour au point de départ, survivant traqué par les sadiques.

Je n’ai rien oublié. Rien.

Mes émotions auparavant endormies s’agglutinent toutes. Mes jambes lâches et je me recroqueville en chien de fusil. Je pleure comme un nouveau-né. Je ne suis rien. Qu’une putain de ligne de programme de retour en enfer. Je ne jouerai pas le jeu de ces enflures.

Une arme de poing, en tout point similaire à celle que j’avais dans mon ancienne vie jonche le plancher. Je m’en empare, extrais son chargeur. Il est plein. Je le replace avec précaution, entends le clic.

J’ajuste le canon, sent sa fraicheur sur ma tempe. Ça fait du bien. Mon doigt traîne sur la queue de détente. Puis une main me saisit le bras, écarte l’arme et, d’une pression sur mon poignet, me force à lâcher prise.

Non, me dit la professeure. Le vrai boulot commence maintenant, prophète.

FIN

Sadiques 2/3

Sadiques 2/3

Suite de Sadiques 1/3


 

Les deux femmes ont choisi de me garder en enfer avec elles. Pour être honnête, mes souvenirs du chemin emprunté jusqu’à leur camp ne sont qu’images décousues de bois désolés, et quelques vagues indicateurs sonores comme le tumulte lointain d’une chute d’eau ou le chant strident d’un oiseau. Je n’ai recouvré mes esprits que plus tard, à la nuit tombée.

Je me réveille sous une toile de tente. Je respire un air chaud et moite et m’aperçois qu’on m’a emballé dans une paire de couvertures chauffantes. Peut-être ai-je frissonné et mes sauveurs ont cru bon de m’emmitoufler là-dedans, mais là, je vais suffoquer. Je me plie, tente de me relever pour atteindre la glissière et échappe un râle en sentant la douleur dans mon dos se raviver. Merde. Si elles m’ont recousu, je viens de foutre en l’air leur boulot en un claquement de doigts. Je m’allonge à nouveau, maugrée comme à mon habitude et finis par me demander si mon couteau n’est pas à portée. Je n’aurai qu’à éventrer la toile de tente, ça ira plus vite… Riche idée. Je me vois déjà dire à mes sauveurs « Merci de m’avoir rafistolé, au fait, j’ai crevé votre toile de tente. »

Résolu à sortir d’ici avant de finir étouffé, j’entame un numéro de contorsionniste, du genre triste spectacle d’amateur. Dès que la douleur se fait ressentir, j’arrête, cherche une autre position, jette un regard noir à la glissière qui me provoque en remuant et je souffle comme un porc dans cette chaleur de fournaise. Quand je parviens à me retourner complètement, ma tête là où mes pieds se trouvaient, je jubile.

Je m’extirpe et me lève en grimaçant à cause de ma plaie. Je ne sais pas où je suis.

La flamme d’un feu de camp attire mon regard, sa vive danse s’imprime dans ma rétine jusqu’à oblitérer tout le reste dans une obscurité absolue. Je marche vers la flamme. Elles sont toutes les deux, seules, et parlent. Celle dont j’ignore encore le prénom s’interrompt, lève la tête et inspecte dans ma direction en fronçant les sourcils. À la lueur du feu, ses pupilles brillent d’un éclat irréel. Malgré ses traits anguleux et son crâne rasé, elle garde un je-ne-sais quoi d’absolument féminin et séduisant. Peut-être sa bouche. Elle lustre avec un chiffon des pièces détachées que je devine appartenir à un fusil, à ceci près qu’elles sont bien plus imposantes que celles dont j’ai l’habitude et laissent supposer la dimension de l’arme une fois remontée. Un fusil anti-char, probablement. Il me revient en souvenir le visage à moitié éclaté du sadique. Ça correspond.

Je continue d’avancer prudemment. Je m’étonne de les voir converser. Cette scène est… tellement étrange pour moi, semblable à une pièce de théâtre, toute la vie s’agite sur les planches alors que tout autour est suspendu. J’ai vécu au sein de nombreux groupes de survivants et tous suivaient la même trajectoire : la communication finissait par disparaître ou bien se limiter aux aspects les plus pragmatiques de nos vies de gibiers des sadiques. J’ignore depuis combien de temps ces deux femmes voyagent ensembles bien que mon intuition m’indique, à la manière dont elles ont terrassé les deux sadiques, que ce n’est pas récent. Que peuvent-elles encore se raconter ?

Je ne suis qu’à une dizaine de mètres d’elles. Je sens les premières vagues de chaleur du foyer m’atteindre, lécher mon visage et délasser mes muscles. La femme aux cheveux ras m’observe avec curiosité. J’esquisse un timide geste de la main en guise de demande polie à m’asseoir près du feu. Sans se retourner, la « professeure » me dit :

Bien sûr que tu peux t’asseoir, petite âme.

Ses cheveux blancs tenus en chignon dégagent la partie basse de son visage, une mâchoire fine et un cou raffiné. Une mèche lui tombe devant les yeux alors elle l’enroule derrière l’oreille et je réalise que ses mains… ses mains ne sont pas des mains de survivants. Sans les toucher je sais qu’elles ne sont pas rugueuses, ces mains. Ont-elles déjà empoigné un sadique ou bien gratté la terre pour se cacher ou fuir, ont-elle été brûlées par les projections de poudres d’armes rudimentaires ? Je ne pense pas. Cette femme est une erreur dans le grand logiciel. Elle m’avise avec un regard bienveillant et se pousse un peu sur la droite, m’invitant à m’assoir sur une caisse en bois à côté d’elle. Je m’exécute.

Quel est ton nom ? me demande l’autre femme, celle au crâne rasé.

Tim Berners-Lee. Et toi ?

Karen Jones. Nous sommes désolées pour l’adolescent qui était avec toi, la professeure n’a rien pu faire.

Je vois son visage à travers les flammes, les yeux verts de Karen. Il y a quelque chose dans sa pupille qui m’invite à raconter mon histoire, mon voyage.

Il s’appelait Aaron Swartz. Je ne sais pas quel âge il avait. Stallman et moi l’avons retrouvé dans une enclave pieuse. C’est lui qu’ils avaient choisi pour le pèlerinage.

Pour se rendre à EDEN, je suppose, ajoute la professeure.

Je hoche la tête. Elle me répond par un sourire mélancolique. Je m’attarde encore une fois sur ses mains et puis son sur visage, cherchant en vain un indice qui trahirait son âge. Elle a la voix chaude d’une femme d’âge avancé, et les rides au coin des yeux, mais son corps semble encore tonique comme celui d’une fille de vingt ans.

On a marché pendant six semaines, Stallman, Aaron et moi. On a traversé la forêt de l’ouest occupé de part en part. Stallman est mort pendant une embuscade contre les sadiques, et Aaron, bah…

Ma gorge se serre. La bile remonte simultanément au souvenir d’Aaron, les intestins pendants. Ces sadiques ont massacré sa dernière image dont il ne me reste qu’un dégout plus puissant que la tristesse. Pauvre Aaron, il aurait dû partir dignement.

Qu’attends-tu d’EDEN, Tim ? me demande la professeure.

La réponse me paraît tellement évidente. J’ouvre la bouche, les mots pourraient sortir d’un bloc, comme ceux d’un écolier qui connait la leçon par cœur. EDEN est le lieu de rassemblement de la résistance, un dôme aux dimensions titanesques et aux entrées si fortifiées que les sadiques ne peuvent entrer. D’ailleurs, ils ne s’aventurent même pas en bas des murs sans gouter au lourd arsenal des gardiens — Il parait même qu’ils ont un canon de la taille d’une baleine. Je pourrais lui dire ça. Mais seul un souffle sort. Je prends conscience, brutalement, et fronce les sourcils. Les sadiques. Il n’y a rien pour nous protéger ici, nous sommes complètement à découvert. Les sadiques pourraient très bien surgir et semer la mort en un claquement de doigt. Comment ai-je pu me perdre ainsi, hypnotisé par ces deux femmes au point d’oublier dans quel monde nous vivons ? Je maudits ma négligence et ma respiration s’affole aussitôt. Karen repère en moi l’angoisse sourde qui monte et l’agitation avec, aussi elle me dit :

Ne t’inquiète pas. Il n’y a pas de sadique dans les environs.

Je bafouille un début de question, mais Karen renchérit, amusée :

La professeure peut sentir les sadiques. Elle sait quand ils ne sont pas loin.

La professeure d’ajouter :

N’aie crainte, Tim. Elle dit vrai.

Je reste coi. Devant cette affirmation aussi curieuse, mon esprit rationnel ne peut s’empêcher de douter. Sont-elles folles ? Non, probablement pas, elles n’auraient pas vécu très longtemps si ça avait été le cas. La seconde hypothèse, plus probable, est qu’elles se paient ma tête et que, non loin d’ici, se terre tout un groupe de survivants prêt à réagir en cas d’attaque. Mais tout est trop calme, et l’obscurité trop profonde pour qu’on puisse déceler la présence de sadiques.

Vous me chantez quoi ?

La stricte vérité, me dit Karen.

La professeure prend ma main dans les siennes. Elle m’adresse un sourire bienveillant, presque maternel.

Tim, je ne te demande pas de croire en l’incroyable. Je ne te demande pas de taire ton esprit pragmatique et rationnel car après tout, c’est lui qui t’a permis de survivre jusqu’ici. Mais si un jour, tu devais assister à un spectacle qui te chamboulait complètement ? À un point tel que tu devrais reconsidérer toute ton existence, celle des autres, de tous, le ferais-tu ? Ou te réfugierais-tu dans le déni ?

J’ai rencontré un type qui avait perdu la boule, au début de mon voyage. On l’avait trouvé nu, dans les plaines aux frontières de l’enclave. Il s’était mis à nous suivre et gueulait toutes les minutes, précis comme une horloge, que le monde n’était qu’une illusion, que nous étions des créations de son esprit, qu’il était en train de rêver, c’était ce que le prophète lui avait dit. Le moins patient d’entre nous, tanné par la ritournelle du demeuré, lui avait collé son poing dans la tronche si fort que le type a rebondi sur le sol. Il s’était trémoussé, sonné, le nez en sang dans l’herbe. Un élan de sympathie, j’ignore encore son origine, m’avait poussé à aider le pauvre type à se relever. Aussitôt hissé sur ses deux jambes, il s’était blotti contre moi et s’était mis à pleurer comme un nouveau-né. Dans ses sanglots hystériques, il répétait une phrase qui m’avait marqué, parce qu’empreinte d’une certaine sagesse, je trouve. Il m’avait dit : je cherche juste une preuve.

Je croise le regard de la professeure. Ses yeux ne roulent pas comme ceux du fou-furieux de mon souvenir. Au contraire, il y a même une lueur amusée, comme si rien de tout ceci n’était vraiment sérieux. Je lui réponds en lui rendant son sourire.

Je chercherais juste une preuve.

Les deux femmes échangent un air entendu, comme si elles s’étaient concertées et mises d’accord sur ce qui allait suivre. Et la professeure, ramassant une buche et la jetant au feu, me demande :

Où as-tu entendu parler d’EDEN pour la première fois, Tim ?

Tous les survivants se passent le mot. C’est entendu qu’EDEN est l’endroit le plus sûr au…

Oui, mais te souviens-tu de la première fois ?

Que veux-tu dire ? EDEN est un mirage, c’est ça ? Tu ne serais pas la première désespérée à le dire.

Karen croise les bras. Elle guette mes réactions. Mon petit doigt me dit qu’elle n’embarque pas dans le bateau que la professeure s’apprête à me monter. Je lui lance un sourire complice. Finalement, cela ne se passe pas comme ça. La professeure se lève. Je me surprends à la reluquer comme un gamin amoureux et détourne les yeux, gêné, l’impression d’avoir été pris la main dans le sac, comme si elle avait lu ma fugace pensée lubrique. Pourtant elle n’a pas l’air de s’en émouvoir, gardant cette expression tendre et douce, irradiant de sagesse. Une madone.

Nous partons demain matin vers EDEN. Tim, j’ai pris un plaisir sincère à notre conversation. Nous accompagneras-tu ?

Je… je veux dire, oui. J’aimerais vous être utile, vu que vous m’avez sauvé la peau. J’aimerais vous retourner le service quoi.

Je bafouille. Alors que la professeure disparait dans l’obscurité, j’avise Karen. Elle échappe un petit rire tout en remuant les braises du bout d’une petite branche.

La professeure, c’est un drôle de nom, lui dis-je. Je ne me vois pas l’appeler comme ça tout le temps.

À qui le dis-tu…

Tu connais son vrai nom ?

Elle marque une petite hésitation.

Je pense qu’elle n’en a pas. Je pense même, aussi stupide que ça pourrait paraitre, qu’elle ne vient pas de ce monde.

Elle époussette son jean et se lève.

Moi, je l’appelle Josette, ajoute-t-elle après un bâillement. Je ne sais pas pourquoi, c’est un prénom de vieille et ça la rend un peu plus humaine…

*

 

Le soleil n’est qu’une tâche jaune pâle à travers les nuages. Le vent se lève, ce vent soudain qui pue la pluie. Nous entamons la montée d’une colline. Je m’arrête, le temps de jeter un œil à ma boussole, Karen et la professeure marquent l’arrêt quelques mètres plus loin.

On a un peu dévié. L’est est par là, dis-je en tendant le bras.

Nous prenons un détour, me répond la professeure. Des survivants ont établi un camp un peu plus au sud. On veut s’assurer qu’ils vont bien et en profiter pour troquer deux trois babioles.

Je hausse les épaules, lance un timide « ouais, ok » et prends appui sur ma jambe pour reprendre mon ascension. Elles se déplacent plus vite que moi, aussi dois-je de temps en temps coller un petit coup de collier pour ne pas me faire distancer. Ma blessure toujours fraiche me rappelle de temps en temps à son existence. Surement une histoire d’égo, mais je me garde de leur demander de ralentir. J’opte pour un stratagème plus discret : me hissant au niveau de la professeure — Karen menant la marche encore plus loin — j’entame la conversation et espère bien qu’elle se calera naturellement sur ma cadence. Nous commençons par parler du trajet, des dangers potentiels, sortes de convenances dans ce monde où la question « quels sont les coins propices à une embuscade ? » relève de la banalité météorologique. Elle sourit comme pour saluer mon effort de communication, effort dont on se permet rarement le luxe, puis me dit :

Hier, je t’ai demandé où tu avais entendu parler d’EDEN. Tu penses que tu peux me répondre maintenant ?

De but en blanc comme ça…

Tu as eu la nuit pour y réfléchir.

Je… ouais. Bah.

Je devine un petit air de malice sur son visage. Malgré ses cheveux gris, elle arbore des fois des expressions de jeune fille. Il n’empêche que je me demande où elle veut en venir. Je finis par jouer le jeu et cherche dans ma mémoire. Je me souviens bien le discours du chef de chœur d’Aaron, l’invitant au pèlerinage vers EDEN. Je me souviens encore les discussions à ce sujet avec mon premier groupe. Mais je savais déjà ce qu’était EDEN. Quand ai-je appris son existence ? Alors que je remonte le fil, tout me semble de plus en plus incertain, décousu. J’ai l’impression d’arpenter un couloir aux parois d’abord vitrées mais de plus en plus troubles, de plus en plus opaques et je ne finis par ne deviner ce qui se trouve derrière qu’en observant longuement des formes abstraites. Avant d’atteindre un mur massif, tangible. Qu’est-ce que …

J’ai la tête qui tourne. Je sens la professeure me saisir par les épaules pour éviter que je bascule et dévale la colline.

Je peux le dater ce mur qui se dresse dans mon esprit. Trois ans. Après ça, ce sont des formes et des images sans aucune signification qui pourraient très bien être issues de mon imagination. J’en viens même à forcer physiquement, serrant des dents pour tenter de saisir ces souvenirs. À vrai dire, je ne cherche même plus l’information que m’a demandée la professeure. Je veux juste saisir un fragment concret de mon passé, quelque chose que je peux traduire par des mots. Mais tout ceci se trouve derrière le mur, et je me triture les méninges, me torture pour savoir si ces contours flous sont des souvenirs de ce qui se trouve derrière, ou des inventions, des conjectures.

Ressaisis-toi, Tim.

Je reviens à moi. Mon front est humide et mes mains sont rougies par la crispation. La professeure pose alors sa paume fraiche sur ma joue, son contact me soulage. Karen nous observe de loin, elle s’est arrêtée.

Ce que tu viens de vivre est normal, me confie la professeure.

Qu’est-ce que tu m’as fait ?

Ma voix est un murmure enroué. Les sensations que je viens d’expérimenter m’ont sonné plus que je ne voudrais me l’avouer.

C’était déjà là, en toi.

Elle me touche la tempe du bout de l’index.

Tous les survivants vivent ce traumatisme, ajoute Karen alors qu’elle nous rejoint. Moi aussi, je l’ai vécu.

Je la jauge, pensant de prime abord que toutes les deux se payent encore ma tête. Devant son sérieux, je me ravise.

Tu veux dire que…

Il s’est passé quelque chose il y a trois ans. Nous aussi avons été changés. Pas de la même manière que les sadiques mais…

Un frisson d’indignation me parcourt l’échine et je m’emporte.

Je n’ai rien à voir avec les sadiques. Arrêtez votre blabla rempli de conneries, je…

Je n’ai pas dit ça, m’interrompt sèchement Karen. Ressaisis-toi, Tim.

Pourtant… commence la professeure en un souffle proche du murmure.

Karen la fusille du regard. Je crois avoir mis le doigt sur une source de désaccord. Un peu désemparé, j’attends de plus amples explications qui ne viendront pas.

Dépêchons-nous, conclut Karen. L’obscurité va vite tomber et on doit retrouver les autres.

La professeure acquiesce. Nous reprenons notre ascension. Les nuages ne sont plus qu’un énorme tapis gris. Je sens une goutte, puis deux.

*

Sous le déluge, je marche en ruminant cette conversation. Qu’ai-je en commun avec ces ordures de sadiques ? Il a suffi d’un mot de la professeure pour m’ébranler à ce point. Mon esprit chasse cette idée absurde, pourtant elle continue de roder comme un venin qui se balade de veine en veine en cherchant la direction de l’organe qu’il va grignoter.

Quand nous atteignons le point culminant de la colline, Karen ouvre son sac et sort les multiples pièces de son fusil. Un fusil antichar. Elle s’active à l’assemblage tout en pestant. Le vent anarchique, la visibilité minimale, cette pluie semble la mettre dans l’embarras.

La visibilité n’est pas bonne, me lance la professeure.

Pas bonne ? Un putain de rideau de flotte, plutôt, renchérit Karen.

Le fusil monté, elle ajuste le trépied, s’allonge dans la boue et observe en contrebas à travers la lunette de visée.

Merde… Je ne vois même pas la petite cabane. Merde !

Elles doivent connaître le territoire. En effet, cette colline en surplomb s’avère le meilleur point de vue sur toute la zone. Mais avec cette météo, on ne peut s’assurer de l’intégrité du camp. Les survivants ont très bien pu faire une mauvaise rencontre et, dans ce cas, impossible de savoir si on va à la rencontre d’amis ou de gros ennuis. Je tente d’en apprendre plus auprès de la professeure, mais elle prend les devants :

Nous avons rencontré ce groupe il y a quelques jours. Pour certaines raisons, nous avons dû nous séparer. Mais là, nous comptons un peu sur eux pour préparer la route vers EDEN.

— Ils sont combien ?

Ils sont trois. Mais…

Elle s’interrompt, les yeux écarquillés comme si elle venait de rencontrer un fantôme.

Karen ! Replie le matos. Vite.

Elles s’activent toutes les deux. Déstabilisé par l’affolement soudain, j’agrippe la professeure par l’épaule.

Qu’est-ce qui se passe ?

Les sadiques. Ils les ont trouvés.

Je plisse les yeux. Quoi ?

Comment tu sais ça ?

En guise de réponse, elle tapote son front avec son index. Elle doit mentionner sa fameuse intuition, ce mystérieux don qui me rendait si sceptique la nuit dernière. Et je vois Karen qui s’active, démonte à la hâte le fusil antichar sans même questionner la professeure à ce sujet, comme si tout ceci était… vrai.

Vous comptez faire quoi ? dis-je en me sentant con vissé là, les bras ballants.

Tu sais te battre ? T’es armé ? me demande Karen.

Je porte la main à ma ceinture. J’ai bien mon arme de poing, deux chargeurs en bandoulière, autrement dit une fronde pour affronter Goliath.

Ouais je…

Choisis, me dit la professeure. Ces survivants peuvent s’en sortir si on les aide. Tu es à la hauteur de mes espoirs, non ?

La hauteur de quoi ? Que déblatère-t-elle ? La pluie redouble d’intensité, elle nous enveloppe dans son vacarme et tombe sur nous par grandes salves liquides. Paradoxalement, Ce tumulte qui sature mes sens agit sur moi à la manière d’un silence complet. Le temps se dilate et j’entre en introspection, me posant cette simple question : Dois-je les suivre dans ce traquenard ou les abandonner et fuir seul ?

*

Nous descendons la colline, glissons à maintes reprises dans la boue. J’ai la tête vide, la peur me prend les tripes. Je suis incapable de penser. Même les sons me parviennent difficilement. Je perçois mon environnement avec un temps de décalage, réalise après coup que je viens de déraper sur l’herbe mouillée. On pourrait croire que les nerfs se calment avec l’habitude, mais non. Je ne me suis jamais habitué à affronter les sadiques. Quand ils nous surprennent et qu’on tombe dans leurs filets, ce n’est pas pareil, tout se déroule très vite et nous réagissons comme des bêtes, justes animées par le réflexe de survie, ce bon vieux réflexe qui ne s’emmerde pas à inviter la peur. Mais là, tandis qu’on rejoint les autres survivants et qu’on s’apprête à combattre, je la sens s’installer et détraquer toutes les commandes qu’elle trouve. La peur.

J’ai une sacré envie de dégueuler.

La pluie s’acharne. Toutes les petites gouttelettes qui rebondissent forment un brouillard opaque limitant notre champ de vision à trois mètres à peine. Juste le temps de parer un assaut à l’arme blanche… Je garde la professeure à l’œil. Elle surveille Karen. Karen me couvre.

Combien ? Nous avançons près d’une cabane, surement un ancien abri de garde forestier.

Combien ? C’est cette question qui me tourmente. La question fatidique quand vient le moment d’affronter les sadiques. Cette question à laquelle je n’ai pas pu répondre il y a deux jours, cette question qui a emporté Aaron.

Combien de sadiques ?

La professeure pousse la porte. Je distingue une forme qui surgit de la brume et s’approche de son dos. Je dégaine et je tire juste à côté en gueulant.

T’es qui ?!

Si la réponse tarde, je viderai mon chargeur dans cette masse sombre. Il en va de notre survie. Les sadiques ne parlent pas. Les survivants peuvent. Notre vie ne tient qu’à ça. Il ne répond pas.

La professeure se retourne. Je tire trois fois, deux fois dans la précipitation, la dernière en ajustant mon tir. J’ai le cœur qui va sortir de ma poitrine. La masse tombe à genoux, s’appuie sur une main pour se hisser à nouveau. Un sadique. J’entends une détonation, mais ce n’est pas mon arme. Karen vient de tirer à l’arme de poing. Pendant une fraction de seconde, je jette un regard en arrière, vers Karen, peut-être ai-je aussi cligné de l’œil, je n’en sais rien. Et j’échappe un hoquet de surprise en réalisant que la masse n’est plus là.

Il s’est volatilisé.

Il est plus là ! hurlé-je pour qu’elles m’entendent dans le tumulte de cette pluie torrentielle.

Un cligneur, dit la professeure. Entrez vite !

Je la vois manipuler le lourd cadenas maintenant la chaîne qui verrouille la petite porte et, dans un tintement à peine audible, le tout tomber dans l’herbe. Nous entrons dans la cabane.  J’attends que Karen nous rejoigne pour refermer la porte quand la professeure me choppe par l’épaule.

Ce n’est pas une porte en bois qui va les arrêter. Il faut se dépêcher.

Je la dévisage, surpris de trouver en elle une expression implacable, une froideur déstabilisante. C’est à cet instant qu’une désagréable intuition me parcourt. Cette femme sans âge, qui est-elle ? Elle raffermit sa prise sur mon bras, m’invite à accélérer le pas, tandis que Karen soulève un vieux tapis, la poussière en profitant pour envahir sous la forme d’un épais nuage ce petit débarras bourré de meubles vétustes. Une trappe. Les survivants se cachaient donc dans un sous-sol.

Karen s’accroupit pour frapper à l’intérieur, trois petits coups nets, puis un dernier. J’entends un frottement métallique. Elle s’engouffre la première. La professeure m’enjoint à la suivre d’un geste du menton. Je me penche, inspecte en contre-bas et distingue une échelle qui mène au sous-sol. Le contact des barreaux est rugueux, et il en émane une forte odeur de rouille. Ça pue… Cette idée de se terrer pue… je me résigne à descendre pourtant.

Je pose le pied sur de la terre battue. En me retournant, je découvre une vaste pièce aménagée. Lits, rideaux de tissus enroulés autour de supports métalliques et même des lampes à huile. Ils doivent être là depuis quelque temps.

On a entendu des trucs, vous êtes suivis ? lance une voix chevrotante.

Je cherche du regard l’origine de cette voix, et remarque seulement maintenant cet homme qui se tient devant nous. Il se fond dans le décor, la peau grêlée recouverte de poussière brune, le dos vouté. Un vieillard qui me parait mal en point. Pourtant, je discerne dans ses pupilles l’éclat de la jeunesse. Est-ce une maladie qui l’afflige à ce point ? Karen l’enlace.

Tout va bien aller.

La professeure, elle est …

Il plante ses yeux dans les miens.

Qui êtes-vous ?

Je les accompagne.

Nous levons la tête en entendant le bruit étouffé de la trappe qui se referme. La professeure descend l’échelle et pose le pied à terre, puis elle lance à l’homme un sourire chaleureux.

Je suis heureuse de te retrouver en vie, Julian.

Pareil, professeure, pareil, dit-il en boitant vers elle.

S’il existe une autorité omnisciente, supérieure, qui nous surveille en ce moment et peut observer nos pensées à travers nos crânes, elle doit se morfondre à la vue des miennes. J’éprouve même une petite culpabilité, mais je ne peux m’ôter cela de l’esprit. Je jauge cet homme à l’aune de son utilité pour notre survie et le constat est accablant : en aucun cas ce Julian ne peut nous aider. Au mieux, il servira juste de bouclier humain, au pire, il sera un boulet pour nous. Et quand une quinte de toux résonne dans la petite pièce souterraine et que je vois un visage enfantin émerger d’un tas de couvertures posé sur un lit, les yeux rougis et les lèvres gonflées, je souffle de dépit. C’est encore pire que je pensais.

Vous êtes combien ici ? finis-je par demander. Qui ici est en état de combattre ?

Nous sommes trois. Emma, le petit Aaron, et moi, répond Julian.

Personne n’est en état de combattre, ajoute la professeure.

Aaron, songé-je. Il a fallu qu’on tombe sur un gamin nommé Aaron. Le destin a un putain de sens de l’humour. Je m’approche de lui, m’empare au passage d’une lampe à huile pour mieux contempler son visage. Ses petites mains se crispent sur les couvertures. Il est terrifié mais pourtant, me fixe avec un air de défi.

Je ne te veux pas de mal petit. Tu peux marcher ?

La lampe à huile éclaire complètement sa frimousse. Ce que je vois m’arrache un sentiment de dégout. La moitié de son visage est nécrosée. Quelque chose le ronge.

Qu’est-ce que …

Ce n’est pas contagieux, me dit la professeure.

Je me retourne. Elle est juste derrière moi, sort un clin d’œil à l’adresse du petit Aaron.

J’ai déjà vu ça…

C’est la dégénérescence du sédentaire. Ceux qui refusent de se battre et d’avancer vers EDEN. Ça commence par leur peau, puis leurs organes, et enfin le système nerveux.

Ils partent dans la douleur, murmuré-je sans me rendre compte que le gamin peut m’entendre.

La professeure secoue la tête.

— Non, ils ne partent pas. Le plus atroce dans cette maladie, c’est qu’elle ne tue pas.

Il y a un remède ?

Ils doivent se battre.

Mais Aaron n’est qu’un gamin. J’ai ça au bout des lèvres. Ces mots agissent comme un vertige, et tout remonte.

Il faut se grouiller, lance Karen. Le cligneur a très bien pu profiter de l’ouverture de la trappe pour …

Non, répond la professeure. Il ne pourrait pas rester proche de moi aussi longtemps.

Je fronce les sourcils. Encore cette connerie de don… Tout ça me semble surréaliste. La professeure demande au gamin de se lever, fait signe à Julian.

Où se trouve Emma ?

Le vieillard avise, tout tremblant, un autre lit dissimulé derrière un rideau.

Elle ne peut plus. C’est la fin.

La professeure baisse les yeux, marmonne quelques mots. Je devine des larmes qui coulent. Quand elle se retourne vers Karen et lui demande son arme, je comprends ce qui s’apprête à se dérouler. Le malaise s’empare de moi, chahute mon estomac. La professeure s’en rend compte.

Ne t’inquiète pas. Je ferai ça derrière le rideau.

Tu vas…

J’en suis capable, alors autant le faire.

Nous sommes tous attirés par un spectacle macabre et ne pouvons pas y faire grand-chose pour réfréner cet instinct. Jetant un œil, je discerne la silhouette chétive quand la professeure soulève le rideau pour se faufiler. Elle n’a plus rien d’humain…

Il y a un gémissement de douleur qui ressemble paradoxalement à un remerciement, puis une détonation sourde. Julian ferme les yeux, et je suis surpris de l’entendre susurrer :

Merci.

Ma tête est pleine d’incompréhension. Que fout-on ici ? La professeure reparait. Je sors de ma léthargie.

Professeur, je… putain, c’est pas vrai ? Qu’est-ce qu’on fout là ?

Aaron et Julian peuvent encore combattre. Je viens les chercher.

Mais merde ! regarde-les ! Ils ne tiendront jamais.

Elle esquisse alors un geste d’une rudesse qui m’abasourdit. Elle, cette femme si douce… Elle vient de me saisir par l’épaule d’une poigne ferme et me susurre, crachant presque au creux de mon oreille.

C’est votre seule solution pour atteindre EDEN. Ferme-la, et laisse-moi faire.

Elle fait signe à Karen.

Maintenant, faites votre choix, dit-elle à Julian et Aaron sur un ton glacial. Vous sortez d’ici avec nous maintenant, et vous vous battez. Vous terminerez votre destin à EDEN ou mourrez en essayant. Si vous restez ici, personne ne viendra vous chercher, et vous finirez comme elle. Je ne tendrai pas une nouvelle fois la main.

*

 

Ce qui s’est passé une fois sortis de cette cabane restera gravé là, dans ma tête, jusqu’à ma mort. J’ai pourtant côtoyé l’horreur de nombreuses fois, on peut dire que cette garce pave ma vie, mais ça… C’était épouvantable. Plusieurs heures se sont écoulées depuis, mais je tremble encore comme une feuille, incapable de rassembler mes esprits. Et quand j’essaie de me relâcher, de libérer la tension qui assiège mes muscles, cet épisode remonte hors de tout contrôle, comme un chien enragé, et me frappe d’images, d’odeurs, de cette sensation ignoble. Là-bas, j’étais pris dans un tourbillon, tous mes sens et mes réactions m’apparaissaient comme nouveaux et indéchiffrables, autant d’agressions qui s’ajoutaient à la peur déjà présente. Ça venait de ce déluge qui tombait sur nos pauvres têtes et nous assourdissait sans doute, de la terreur qu’inspirent ces foutus sadiques, les cligneurs comme la professeure les appelle, ces monstres qui apparaissent et disparaissent à loisir, ces cruautés qui te tombent dessus au moment propice. Mais pas que. Le petit Aaron. Ce pauvre gamin…

L’odeur de l’herbe mouillée, les mottes de terres qui se décrochent et volent, projetées par nos pieds, mon souffle court. On grimpait cette foutu colline au pas de course en espérant ne pas tomber sur les sadiques. En vain. Ils surgissaient littéralement du néant, ces deux enfants aux longs cheveux blonds collés en paquets mouillés et au regard idiot. Armés de couteaux de cuisines, ils te tailladaient les bras, les mollets, les côtes et s’évaporaient en t’adressant le sourire narquois du prédateur qui joue avec la barbaque. Tout est brouillé, mais je crois qu’ils ont d’abord attaqué Julian. Le gars fermait la marche, le petit Aaron devant lui. Nous devions freiner pour ne pas le distancer. Les sadiques auraient été trop contents qu’ils soient isolés du groupe. Je l’ai entendu hurler et chanceler, le pauvre gars. Il se tenait le bras mais déjà le tissu s’imbibait de sang. J’ai bien essayé de tirer, mais les cligneurs s’étaient volatilisés avant que mon doigt presse la détente.

Ils ont continué de nous piquer comme des guêpes, Karen a dû être la suivante. J’ai alors compris leur stratégie. Ils voulaient qu’on détale encore plus vite, qu’on laisse les plus faibles derrière. Je sens encore la lame me lacérer le dos. Une blessure superficielle, juste pour me donner un avant-gout de ce qui se passait si j’arrêtais de grimper la colline. Je me suis retourné, évidemment trop tard, j’ai gueulé et insulté de tous les noms nos ennemis insaisissables qui prenaient leur pied à nous torturer. C’est là que j’ai remarqué le petit Aaron. Il se faisait distancer. Même Julian était passé devant. Et le petit a hurlé, le nez plein de morve.

J’en peux plus !

Il s’est laissé tomber. J’ai cru discerner les ombres des deux sadiques à ce moment, je me suis alors figé.

J’ai bien ressassé ce moment. J’ai nagé dans le bouillon des enfers, et oui, j’ai aussi songé à déguerpir.

Mais pas deux fois. La vie ne me prendre pas deux « Aaron ».

J’ai tourné les talons, contrebalancé le dénivelé et l’herbe glissante en mettant mon poids en arrière et ai commencé à descendre la colline. Je comptais le cueillir, juste le temps de le prendre et le coller sur mon épaule. Je n’en ai pas eu l’occasion. Quelque chose m’a attrapé le col et j’ai senti mes deux pieds patiner et s’enfoncer dans la terre boueuse jusqu’à perdre l’équilibre. Cette même force m’a relevé et m’a tiré le bras en arrière, de manière à ce que je pivote à nouveau dans le sens de la marche.

La professeure… Cette femme… n’est pas de ce monde. On ne peut pas revêtir deux visages aussi différents, diamétralement opposés. Je me sens coupable au fond, d’avoir été amadoué par son apparente douceur, son charme de mère souriante. Car ce qu’elle a fait là m’a glacé le sang.

Laisse-le se battre ou crever, m’a-t-elle dit en décrochant le pistolet de mon holster et en l’envoyant aux pieds du gamin. J’ai déjà trop fait pour eux.

Je me suis débattu pour m’arracher à son étreinte. Je n’ai pas pu m’y soustraire. La Professeure me retenait avec une poigne implacable, une vigueur que je ne lui soupçonnais pas.

Laisse-le ! Il doit faire le choix de se battre !

Je sais ce qu’elle a lu dans mes yeux à ce moment. L’incompréhension d’abord. Et la rage, une rage sourde. J’aurais pu la tuer à cet instant. Mais le gosse a hurlé à nouveau. Après réflexion, c’est ce qui m’a empêché de faire une atroce bêtise.

Les sadiques ne l’ont pas attaqué tout de suite. Ils ont laissé mijoter… À moins que mon souvenir ne déforme le temps et que cette impression d’éternité ne soit qu’une création de mon esprit.

Aaron était à genoux en position de prière, et tapait la terre avec ses petites mains. Je crois bien qu’il marmonnait « j’en peux plus » en pleurant. J’ignore s’il a vu mon arme, mais il ne s’en est pas emparé.

On est resté figé quand les trois sadiques cligneurs l’ont encerclé. Karen a refusé de tirer, de peur de toucher le gamin. En songe, Je me suis vu tenté de m’élancer dans la mêlée, écumant de rage . Mais non. J’ai assisté à l’horreur sans réagir, sous l’emprise de la professeure.

Je crois que le gamin a eu un dernier regard pour moi. Et ils l’ont emporté dans la brume. J’ai entendu Julian gémir, Karen tirer en l’air et nous ordonner de reprendre la route.

J’ai remonté la colline dans un état second.

La rage s’est remise à bouillonner un quart d’heure plus tard, quand la pluie s’est arrêtée et que nous nous sommes assurés de ne plus être traqués par les sadiques. La professeure a été la première personne à me servir de défouloir. Elle est tombée à la renverse quand mon poing est parti. Sans Karen et Julian pour me maintenir, je pense que je l’aurais achevée au sol, ce putain de monstre.

Elle s’est relevée et m’a gratifié d’une mine triste et de ces mots qui sonnent encore faux à mes oreilles :

Je suis désolée Tim. Tu comprendras plus tard pourquoi je n’ai pas eu le choix.

J’ai dû lui répondre « ne me prends pas pour un con » où un truc de cet acabit. J’étais bien parti pour lui offrir une nouvelle dégustation de phalanges quand j’ai vu la mine accablée de Julian. J’ai réalisé que nous lui offrions un bien piètre spectacle, à ce pauvre homme qui avait vu le fruit de sa chaire disparaitre à jamais dans la brume. Ruminant, j’ai noté dans un coin de mon esprit que, si nous survivons jusqu’à la nuit, je m’entretiendrai avec la professeure.


Poursuivre la lecture – Sadiques 3/3

Sadiques 1/3

Sadiques 1/3

Note de Moun : Une petite nouvelle d’apparence brutale et un poil gore. Toutefois, comme les apparences sont faites pour s’en méfier, cette terrible histoire recèle quelques subtilités. Enfin… j’ai essayé. On suivra Tim, un pauvre gars qui doit sauver sa peau dans un monde peuplé d’humains dégénérés, les sadiques.

Nous vivons dans un monde psychotique. Les fous sont au pouvoir. Depuis quand en avons-nous la certitude ? Depuis quand affrontons-nous cette réalité ? Et… combien sommes-nous à le savoir ?

Philippe K. Dick

« J’aime l’odeur du napalm au petit matin »

Kilgore, Apocalypse Now

*

 STALLMAN ! Oh ! Ne t’endors pas mon pote, tiens bon. S’il te plaît tiens bon ! Tim, aide-moi, presse sur la plaie…

Je vois le sang ruisseler. Stallman cherche l’air, la bouche ouverte, les yeux révulsés. Ses doigts se recroquevillent comme des serres d’oiseau, grattent la terre. Il cherche à s’accrocher. Aaron presse aussi fort qu’il peut la chair trouée de notre compagnon, ses mains glissent, et il les essuie sur ses vêtements, éponge son front ruisselant, le tache de rouge …

Laisse-le, Aaron. Laisse-le, dis-je.

Non ! Non !

Les spasmes s’arrêtent. Stallman est mort. Ses ongles n’écorchent plus la terre. De part et d’autre de son corps, l’herbe a été arrachée et le sang forme des petites marres éparses. Aaron est figé au-dessus de sa dépouille, les yeux fermés. Il pousse des mugissements de peine étouffés, on dirait un chant. C’est tout ce qu’il peut sortir, le pauvre Aaron. La mort ne nous soutire plus de larmes depuis longtemps. Nous n’enterrons plus nos camarades tués, nous ne communiquons plus avec nos camarades vivants. Au fond, nous ressemblons de plus en plus aux bêtes qui nous traquent.

Ça a commencé il y a trois ans. Certains humains ont dégénéré. D’abord mentalement. Ils perdaient la raison, s’en prenaient à tout ce qui vivait et tuaient pour le plaisir de tuer. Les sadiques. Aucune strate sociale n’était épargnée. Puis après sont apparues les facultés inhumaines… Propres à chaque sujet, elles pouvaient aller de la régénération rapide à la pyrokinésie en passant par une myriade d’autres atrocités. Ça a fini de précipiter le déclin de l’humanité telle que nous la connaissions.

L’humanité telle que nous la connaissions, j’ai oublié à quoi elle pouvait bien ressembler. Ça fait trop longtemps que mon groupe et moi errons dans cette forêt. Nous n’avons plus de souvenirs de notre vie passée ; certains les ont lâchés comme des bagages trop lourds, d’autres les ont sentis filer comme du sable qu’on tenterait de retenir entre nos doigts…

La seule chose qui importe maintenant, c’est de retrouver la poche de résistance EDEN, un complexe fortifié qui se trouve à l’est d’ici et où les autres vivent à l’abri des sadiques.

Stallman est mort. Il a eu le privilège exquis de mourir vite. Son abdomen était constellé d’éclats de shrapnels, ses poumons perforés. Il s’est noyé dans son sang en quelques minutes. Peu d’entre nous ont cette chance. Les sadiques portent bien leur nom. Pièges, tortures, tout ce qui peut te tuer lentement fait partie de leur arsenal.

Aaron braille et bave, les genoux dans la tourbe, sa main dans celle de Stallman. Pauvre petit. Je ne sais pas quel âge il a, j’en viens même à me demander s’il a déjà connu les joies de la chair. Il faut que je lui dise d’avancer, de « laisser le mort » comme on dit, sinon la nuit va nous tomber dessus et les sadiques en profiteront pour terminer le boulot.

Il lève la tête comme s’il avait surpris ma pensée et la hoche en reniflant.

Dis, Tim. Ça changerait quoi si on restait là et qu’on attendait ? Pourquoi on se débat ?

Je lui souris. Je connais ça, cette question qu’on s’est tous posée. Fin de négociation, on se dit qu’on serait mieux mort, parce que les morts ne souffrent plus. Un passage obligé, et pourtant, il finit toujours pas se passer la même chose…

Je prends une grande inspiration, regarde le ciel qui se noircit et se mouchette d’étoiles.

Les sadiques. Ils ne veulent pas notre mort, Aaron. Ils veulent piétiner et souiller les derniers instants de nos vies. Crois-moi, tu penses ça maintenant, mais quand tu les verras, tu finiras par fuir, ou te battre. Comme tout le monde. Personne ne veut finir de la main des sadiques.

Je m’approche de lui en dégainant mon arme de poing et la lui tends.

— Tiens. Si tu aspires vraiment au repos en restant digne. Mais ne te rate pas. Les munitions sont rares.

Il regarde le canon de manière si insistante que je finis par regretter mon geste. Je ne veux pas qu’il en finisse. Mais si c’est ce qu’il veut, qui suis-je pour lui refuser ça ? Nous finissons tous deux par rester figés comme deux statues dans cette jungle, incapables pendant ce moment de mettre un terme à nos existences, incapables de les poursuivre. Pas longtemps. Les échos d’une voix parviennent à nos oreilles. Quelqu’un rit à gorge déployée. On entend des coups de feu. Je rengaine mon arme, saisit le bras d’Aaron et l’aide à se relever. Quelque chose ne va pas. Sa respiration s’affole et ses yeux rougis roulent, ne parviennent pas à se fixer. Panique. Je lui passe les mains sur les joues et le secoue.

Allez, allez, lui dis-je. On doit marcher.

Il se lève, titube, semble se calmer. Nous nous remettons enfin en route, forçant sur nos jambes à chaque foulée pour les extraire de ces marécages et nous immobilisons à chaque bruit suspect. Nous avançons sans échanger un mot. J’observe Aaron du coin de l’œil. Il au bord du point de rupture. Un rictus de douleur déforme son visage à chaque pas. Ses muscles se nouent, tiraillés entre la fatigue et la tension maintenue par l’instinct de survie. Ses yeux sont hagards. Intérieurement je peste. Seul, je pourrais bien continuer une dizaine de kilomètres. J’ai l’endurance nécessaire. Mais le gamin ne le supporterait pas. Il tournerait de l’œil bien avant. On doit se cacher.

Une demi-heure plus tard, la fortune nous sourit. Nous tombons sur une vieille cabane décrépie à la charpente détruite et aux pilotis à moitié enfoncés dans la vase. D’ici, elle donne l’impression d’un enchevêtrement de poutres mais je suppose qu’en déplaçant quelques planches elle pourrait nous servir d’abri de fortune. De plus, elle se fond tellement au paysage qu’elle nous offrira une bonne discrétion. Je m’en approche avec précaution et furète alentour. En apercevant d’autres cabanes qui, à la différence de la nôtre, ont complètement sombré dans le marais, je déduis que nous trouvons dans une ancienne petite installation de pêcheurs. Ils ont dû se résoudre à abandonner ce coin avec la montée de l’eau.

Mon pied tâtonne la planche et je laisse mon poids reposer progressivement dessus pour tester la solidité. La structure s’enfonce de quelques centimètres avant de se stabiliser.

Mhh, ça fera l’affaire, dis-je.

Le jeune Aaron me scrute. Dans l’obscurité, son visage ressemble à un crâne aux orbites vides. Les bras croisés, il tremble comme une feuille. J’en viens à appréhender la suite. Il y avait bien un gars dans mes souvenirs, j’ai oublié son nom, qui filait un mauvais coton de ce genre et qui avait complètement pété les plombs. Ce type cherchait toujours à provoquer le danger et, dans un délire d’autodestruction, avait fait tuer presque toute notre équipe en provoquant deux sadiques qu’on avait repérés. Aaron me rappelle de plus en plus ce gars-là.

Je me faufile entre les poutres vermoulues, en redresse quelques-unes et déblaye la merde qui jonche le coin. On peut dormir à deux là-dessus. Au sec. J’invite Aaron d’un geste de la main avant de me blottir à même le sol contre mon sac.

Tim ?

Ouais.

Quand tu m’as tendu le flingue, tout à l’heure, tu le pensais sérieusement ?

Bien sûr que non. C’était pour te faire réagir, petit.

Je…

Je sens son corps collé au mien, convulsé par les sanglots. Il me dit en reniflant :

Je veux vraiment en finir… Je suis fatigué. Fatigué. J’en peux plus.

T’as vraiment besoin de repos.

Il continue de pleurer. Je crains qu’il me pourrisse les quelques heures de repos qu’on peut glaner.  Je trouve alors un stratagème tout à fait macabre pour le faire taire.

Écoute, dis-je en me retournant vers lui, je te redonnerai ce flingue demain à la même heure. Et tu te tiras une balle si tu le souhaites. Je te filerai l’arme, je te laisserai tranquille une demi-heure, tu auras tout le temps de le faire. Ok ?

Il me fixe avec des grands yeux de chouette, ses joues tâchées par la boue.

Je reviendrai au bout de la demi-heure et si tu es toujours là, je ne veux plus entendre parler de suicide. Ça te va comme deal ?

Il ne me répond pas. Je me retourne et ferme les yeux. Au moins les larmes se sont arrêtées.

J’essaie de trouver le sommeil. Je repense à tout à l’heure, à Stallman. Je revois le sadique, cette blondasse en mini-jupe avec un masque de chirurgien qui poussait des cris de porc, armée de ses deux pétoires. Son entrée spectaculaire nous avait glacé le sang. Elle a littéralement bondit parmi nous la connasse, et on s’est dispersés. Putain… Stallman avait détalé avec le petit. Sans le savoir, il s’était précipité dans le piège. Lui et le gamin s’étaient fourrés dans un champ de mines. Je l’ai vu au ralenti. Je l’ai vu… J’ai voulu gueuler. Les mines ont sautillé comme des puces, la sadique nous regardait de loin en se marrant. Peut-être Stallman a–t-il plongé pour protéger le petit, peut-être la trouille l’a poussé à faire un geste inconsidéré, je n’en sais rien. On a entendu les éclats de shrapnel se loger dans sa chair et le son étouffé qu’il a sorti quand il est retombé de tout son long dans la boue.

J’ai débloqué à ce moment. J’ai coursé la sadique. Je l’ai retrouvée et je l’ai trouée, encore et encore. Elle était allongée, inerte, elle baignait dans son sang. J’ai collé un coup de pied dedans. Je croyais qu’ils étaient tous les deux morts. Aaron et Stallman. Je me suis retourné et j’ai vu Aaron boitiller vers moi en hurlant, le bras ballant et le doigt pointé vers Stallman.

Je ne sais pas depuis combien d’heures je ressasse ce moment. Aaron est endormi. Il faut que mes maudits yeux se ferment un peu. Que je récupère.

*

Un bruit me réveille. Un craquement de branche. J’ouvre grand les yeux et vois le visage d’Aaron à dix centimètres du mien, terrifié. Ça vient de dehors. Quelque chose rôde autour de nous.

Mon arme. Si je bouge, me contorsionne pour récupérer mon fusil disposé à côté de moi, je risque de frôler une planche en équilibre précaire, j’attirerai l’attention. Merde. La situation sent bon le parfum pourri de la mort, je le renifle à pleines narines. Voilà donc comment on paye ce privilège qu’on s’est octroyés, de dormir quelques heures. Imprudence complète. Je me ressaisis. Il ne faut pas que le gosse hume ma trouille. Je dois à tout prix rester à ses yeux cette vieille machine, rustique certes, mais dont rien n’entrave le fonctionnement, même si c’est un mensonge. La vérité ? C’est que je manque de chier sous moi à chaque fois qu’un sadique se trouve à moins de cent mètres.

Dans ce merdier, une pensée me rassérène toutefois. Si le fusil est hors de portée, Je peux toujours me rabattre sur mon arme de poing placée comme d’habitude non loin de ce qui me sert d’oreiller. Je monte lentement ma main à hauteur des yeux d’Aaron et lui fait signe, d’abord vers mes orbites, puis vers les rais de lumière qui s’engouffrent dans les interstices des vieux murs ajourés de la cabane. Il hoche la tête.Un mince filet de bave pendouille et tremblote à la commissure de ses lèvres. Allez petit. Ne me lâche pas.

Recroquevillé, l’arme brandie et la main sur la gâchette, je surveille ce qui se passe dans son dos. Il surveille le mien. Il doit prendre son arme. La chose continue de rôder alentour. Si elle insiste, c’est qu’elle a flairé un truc. L’eau à mi-mollet du marais nous sauve de ce qui, habituellement, trahit la présence des hommes : les empreintes de pas. Mais une brindille cassée, un pan d’écorce arraché ou un bout d’étoffe accroché à une épine de ronce, c’est aussi clair qu’une carte de visite pour eux. Ils ne laissent rien passer.

Je suis en apnée. J’ai envie de dire au gosse qu’il fait trop de bruit. Il bave comme un chien enragé. La chose tourne autour de nous.

Elle ne peut pas nous avoir loupés. Elle s’amuse.

J’attends. Je manque d’exploser, de sortir de la cabane en hurlant et de tirer comme un forcené. Mais j’ai suffisamment d’expérience pour réaliser que ça scellerait mon sort direct. Leurs réflexes surpassent les nôtres.

J’attends. Les yeux exorbités du gamin vont de moi au mur, du mur à moi. Il veut déglutir mais il a trop peur. J’inspire avec précaution, remarque l’odeur âcre de la pisse. Le pauvre gosse n’a pas pu retenir. Ça s’infiltre entre les planches et finit par goutter dans l’eau sous la cabane. Bruyant.

Je réalise. Non, ce n’est pas lui. Vieux con, c’est toi qui viens de te pisser dessus…

Aaron cligne des yeux. OK, c’est derrière moi. Tout ceci se déroule en une fraction de seconde. Je pivote en direction de son regard et je tire. Trois balles. La poudre me brûle les yeux. La lumière envahit la cabane.

Bouge ! je gueule à Aaron, qui reste tapis comme un lapin dans les phares dans 4×4. Bouge !

Je me hisse, vire les planches de bois. Si je l’ai touché, le sadique réagira surement trop tard. Si je l’ai raté… Je bondis hors de la cabane, embrasse du regard cette pauvre installation de pêcheur et aperçois enfin le sadique. Il se détache du gris morne du décor, cette aberration, avec sa parka rose et ses lunettes de soleil en forme d’étoile. Des bigoudis sur la tête. Une vieille. Une vieille armée d’un fusil à canon scié. Je cherche la plaie par balle. Où l’ai-je touché ? Où l’ai-je touché ?

Je ne vois rien. Je l’ai raté. Je voudrais échapper un hoquet d’horreur. Au même moment, une main se referme sur ma bouche, une grande main noire. Une sensation froide me transperce au niveau des reins et se mue en une douleur innommable.

Quel con. Ils étaient deux.

Je serre les dents. Ne pas donner à ces fils de putes ce qu’ils aiment. La grand-mère aux lunettes de soleil sautille sur place, jubile. Puis elle incline lentement la tête, fronce ses sourcils en bataille et pointe le fusil vers la cabane. Elle attend une réaction de ma part. Aaron. Elle compte buter Aaron. Je tente de crier mais la pression dans mon dos s’exerce une nouvelle fois brutalement et je ne peux retenir un hurlement dont le timbre étouffé par la grande main noire est méconnaissable. La douleur se répand dans mon bas-ventre avec l’effet d’une poche d’acide qu’on aurait crevée dans mes entrailles. Je tombe à genoux dans la flotte stagnante et puante.

D’un geste, la vieille fait basculer la bandoulière de son fusil sur l’épaule. Elle ôte ses lunettes de soleil et fixe la cabane avec ses yeux gris. C’est d’abord une étincelle, puis l’odeur du bois brûlé et la cabane s’embrase aussi sec. Je penche la tête si rapidement sur le côté que j’échappe à la vigilance de la grande main noire, ça craque, me fait un mal de chien mais ce n’est rien, Je peux gueuler alors je gueule d’une voix rauque qui ne ressemble en rien à ma voix habituelle. Je m’époumone :

AARON !

Le gamin s’extirpe. Je ne sais plus quoi faire. Il rampe, tombe dans la vase une première fois et se redresse. La vieille le pointe de son fusil, suit le moindre de ses mouvements.

Je sais très bien qu’il est foutu. Il trébuche à nouveau dans le marais, paniqué. Elle le poursuit en prenant son temps.

Sale pute ! je hurle, tu prends ton pied hein ?!

La vieille ne fait pas attention à moi. Chacun sa proie. Mais celui qui se trouve dans mon dos me tire par les cheveux et me colle une lame sous la gorge. Je sens l’acier froid et une légère piqure presque indolore. Qui disparait aussitôt que le coup de feu retentit. Je cherche Aaron du regard dans la pénombre, distingue d’abord des éclaboussure. Là où il se trouvait une seconde auparavant, une gerbe de sang  s’élève et se répand dans l’air comme un nuage de mort, charriant des lambeaux de chair qui retombent et disparaissent dans les eaux stagnantes du marais comme des galets en fin de course. Aaron rampe la tête relevée, il pousse d’horribles hurlements suraigus.Sa jambe droite flotte derrière lui, encore attachée bien que désarticulée et prend des angles étranges tandis qu’il tente de remonter un talus à la force des bras. À la place de la rotule, une bouillie couleur ivoire tachetée de rouge vif semble luire en contraste avec le gris poisseux.

Mon corps s’engourdit. Ça ruisselle dans mon dos, je le sens, le petit trou par lequel mes forces s’enfuient. La grand-mère en parka s’approche d’Aaron en imitant une danse de claquette. Le sadique rit derrière moi comme un dément. Et son rire meurt progressivement dans un écho vrombissant. Je m’enfonce.

Cette sensation de glissement dans le néant est l’un des plaisirs les plus doux que nous, pauvre gibier, pouvons connaître. J’en viendrais presque à remercier le sadique de m’avoir accordé le départ tranquille. Bien sûr, je pense à Aaron. Il vivra le dernier enfer avant de me rejoindre dans l’abime.

*

C’était trop beau. J’ai été naïf de croire à la promesse d’une mort rapide. On m’extirpe de ma chute dans le néant à grand coup de baffes. Quand je me réveille, je vois leurs deux gueules bouffies obstruer mon champ de vision. Ces enflures ont poussé le vice jusqu’à endiguer l’hémorragie. Pour s’amuser, il faut me maintenir en vie, hein ? La vieille à la peau bourrée de crevasses, ses cheveux bourrés de bigoudis, et l’autre dont je découvre enfin le sourire plein de dents, un black aux longues tresses qui se balancent. Leurs gueules arborent dans un premier temps un air soulagé, presque sincère. Je suis leur putain de pote de toujours, j’ai failli leur manquer. Et là, maintenant qu’ils sont assurés que je puisse jouir du spectacle, les sourire se métamorphosent. Ils semblent se plonger tous deux dans un moment d’introspection, sur la manière dont ils vont passer les prochains instants, et sur quelle partie de mon corps ils vont travailler afin de m’arracher dignité et hurlements continus.

Je me résigne. Je suis prêt à ça, autant que je peux l’être. Ils vont prendre leur temps pour grignoter mon humanité, me scalper doucement, et alors quoi ?

Ils s’écartent et pointent du doigt dans une direction. C’est là que je prends conscience de la présence d’Aaron. Il n’est pas mort. Ils l’ont attaché à une croix. Le pauvre, à peine conscient agite la tête comme s’il délirait, de la salive mousseuse s’échappe de sa bouche. Que lui ont-il fait ? Sa jambe à moitié arrachée pendouille. Au niveau de son ventre — je crois d’abord à une hallucination quand mes yeux s’arrêtent à cet endroit, une entaille laisse échapper ses intestins. Ils débordent de son abdomen, prêts à tomber.

Ils m’ont réveillé pour ça.  Avec leurs bras tendus, leur chair flasque qui s’agite mollement, Ils insistent, m’indiquent que je ne dois rater ça pour rien au monde. Le spectacle peut commencer… La grand-mère me montre un jeu de fines aiguilles. Je frissonne. Mon diaphragme se contracte et je manque de dégobiller quand je réalise à quoi elles sont destinées.

Il n’y a rien à faire. Rien. Je me surprends juste à parler doucement.

Aaron, ça va aller mon grand. Ça va aller.

Elle pointe du doigt les viscères du gamin, et m’exhibe à nouveau son aiguille comme un présentateur de télé-achat. J’aimerais la menacer, l’intimider, voire négocier mais ça ne sert à rien. Ils ne nous comprennent pas. Une histoire à ce sujet tourne parmi les survivants. Un groupe aurait réussi à capturer un sadique. Et peu importe ce qu’ils racontaient, il ne leur répondait que par des sourires niais. Leur seule manière de communiquer réside dans leurs sordides mises en scène.

Je bascule, tourne de l’œil. Bientôt reviendra le repos de l’inconscience.

Mais un événement inattendu me réveille comme un seau d’eau froide. Une détonation sourde mais brève retentit. Le sadique aux longues tresses me lance alors un regard ahuri, un peu comique, avant de porter la main à sa joue droite et je constate que la moitié de son visage n’est plus qu’un cratère sanguinolent. Il bascule sur sa gauche et tombe sur le sol, raide comme une planche. Son amie à la parka fuchsia fait volte-face, ses yeux hagards s’attardent sur la dépouille une petite seconde avant la seconde détonation. Plusieurs tirs traversent son flanc en laissant des trous de la taille de mon poing. Elle s’affaisse, à genoux, face à moi, tâtonne le sol de pour récupérer son fusil à canon scié. Une dernière balle lui arrache l’arrière du crâne et elle s’effondre.

Trois secondes à peine ont suffi à ce changement de situation, trois secondes qui s’avèrent trop peu de temps pour que mon cerveau traite l’information. Et tandis que je flotte dans un état léthargique, sorte d’incapacité à décoder ce que captent mes sens, nos sauveurs entrent en scène. Deux formes floues qui s’impriment sur mes rétines bien en peine d’acheminer la moindre information supplémentaire.

*

Elles viennent de poser leurs affaires et leurs sacs par terre. Deux femmes d’une quarantaine d’années. La première, la boule à zéro, ne porte aucune attention à moi. Elle se fige de suite devant Aaron et dit à l’autre :

Professeure ?

L’autre s’approche et inspecte le gamin aux yeux mis clos. La tête d’Aaron ne remue plus, peut-être a-t-il eu la chance de sombrer.

Non, répond-elle avant de jeter un œil dans ma direction.

Il émane d’elle, quand nos regards se croisent, une douceur hors du commun si inattendue sur cette folle planète que ça me cloue sur place, plus chaude qu’une étreinte. Elle n’a pas besoin de parler pour me rassurer. Tout va bien se passer. Retournant auprès d’Aaron, elle ajoute :

Désolée, mon pauvre enfant. Nous ne pouvons rien faire pour toi.

L’autre femme lui tend le pistolet.

Le bruit sec me fait sursauter mais son écho me soulage. Ma douleur pour le pauvre Aaron monte dans l’abime et accompagne son âme. Tu as eu la chance de les croiser fiston. Les sadiques te maintenaient dans l’enfer, et cette femme t’a libéré.


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Lapin Blanc 3/3

Lapin Blanc 3/3

Suite de Lapin blanc 1/3 et Lapin Blanc 2/3


Clem’ a pris en charge la moitié des frais vétérinaires du chat. Elle l’a joué malin en racontant à la voisine que « Croquette » m’avait sauté dessus toutes griffes dehors et qu’elle devrait bien se satisfaire de cent euros pour le dédommagement. Elle m’a aussi promis qu’elle n’en parlerait pas à Blue. Le jeu vient d’atteindre deux millions de téléchargement. C’est phénoménal, et personne ne se l’explique vraiment. Certes, Geek Sphere Live a joué son rôle dans sa promotion, mais à ce point ?

De mon côté, j’ai repassé en boucle leur replay de la fin du jeu. Il y avait quelque chose de dérangeant dans les bugs graphiques, après que Bonsaï avait caressé le lapin, ce symbole curieux notamment qui ne ressemblait en rien à un bug graphique. Il était trop bien « dessiné ». J’ai posté une capture d’écran de ce symbole sur plusieurs forums de jeux-vidéos, précisant que c’était peut-être un indice d’un alternate reality game lancé par BackDOOR, une sorte de jeu d’énigmes dans l’univers de « Too many days ». Pas mal de monde a mordu à l’hameçon, mais les retours ne me semblent pas pertinents. Je me demande de temps en temps après quoi je cours en faisant ça.

Il est tard. Je regarde des conneries sur Youtube. Puis je finis par envoyer un message à Blue.

NINA : Au fait, j’ai changé d’avis, j’aimerais bien rencontrer ce Marc Thévenaud en personne. Tu m’accompagnerais ?

*

Blue m’a répondu ce matin. Un lapidaire « OK ». Il doit m’attendre en bas, à l’heure qu’il est. Nous avons pour plus de six heures de route. J’ignore comment il me considère maintenant, lui qui a toujours été le roc de l’équipe, le gars constant, sur qui compter. Jamais un mot plus haut que l’autre, toujours agréable et serviable. De tous les gars avec qui nous avons bossé, c’est le seul que je qualifie vraiment d’ami. Je crains que cet épisode du lapin ait fragilisé notre relation.

Il m’attend dans sa voiture.

Salut Nina. T’as apporté des trucs à grignoter sur la route ?

Non j’ai oublié de…

Pas grave, je dois avoir des trucs à l’arrière. Grimpe.

Il m’observe prendre place et attacher ma ceinture, puis me décoche un sourire équivoque, un mélange de pitié et de… Je n’en sais rien.

On va coller un point final à ce truc, et on rentre, me dit Blue. Après, je ne veux plus entendre parler de lapin, même en civet, d’accord ?

Je vois les efforts qu’il fournit pour me rassurer. Non, ce n’est pas vraiment ça… Il n’essaie pas de me consoler. Il veut me rafistoler, me forcer à me débarrasser de toute cette histoire pour redevenir la Nina habituelle. Il veut que je presse le pas dans mon rétablissement, comme si ça trainait trop en longueur à son gout et que ça commençait à lui coûter. Au fond, il espère autant que moi de ce voyage. Un long voyage ponctué de nombreux silences. Pour passer le temps, je m’amuse à tapoter le psykokwak en peluche qu’il a accroché à son rétroviseur.

À mi-chemin, et parce que j’ai renversé la boite de choco BN, tapissant de ce fait la voiture de miettes croustillantes, nous décidons de prendre une pause sur une aire d’autoroute. Devant la machine à café, Blue lance la conversation sur plusieurs sujets banals, finit par parler des gars et de la soirée qu’ils organisent pour fêter le succès de « Too many days » dont la date a été fixée au soir de la prochaine mise à jour. Puis il embraye enfin sur une confidence :

Tu sais, j’ai pas mal réfléchi à cette histoire, et il y a quelque chose de bizarre là-dedans.

Je souffle déjà.

Tu veux me reparler de l’histoire du lapin ? Tu sais, je préfèrerais qu’on …

Ouais, mais justement. On a tous pensé avec les potes que tu réagissais de manière trop vive. Que c’était juste un foutu lapin, hein. Et puis j’ai cherché les sujets de forums qui parlaient de Too many days et il y a quelque chose qui me trouble un peu.

Qui te trouble ? je répète, étonnée de la formule.

Ouais, qui me trouble.

Je lui lance un sourire narquois. Il poursuit :

Les gens parlent beaucoup du lapin. Genre, vraiment beaucoup. Trop à mon gout. Que toi tu réagisses de cette manière, Ok, mais pourquoi tous les joueurs, et les viewers de Geek Sphere Live n’arrêtaient pas d’en parler ? Tu ne trouves pas ça louche ?

Je fronce les sourcils, attends de voir où il veut en venir.

Au fond, c’est juste un lapin qui file des décharges. Alors pourquoi tout le monde semble fasciné ? On dirait une transe collective, sérieux ! Il y a même des gens qui cherchent le sens d’un symbole qui aurait apparu pendant un bug graphique. Ils ont quoi, tous, avec ce lapin ?

Je me garde de lui expliquer l’origine de cette « chasse aux indices » concernant le symbole. Et au fond, je ne vois toujours pas trop où il veut en venir. Il marque un temps d’arrêt, regarde le fond de son gobelet de manière perplexe, puis me lance ça :

Et si le lapin était accompagné de messages subliminaux ? Et que le jeu « envoutait les gens » ?

Putain !

J’en manque de cracher mon café devant son sérieux. À la tronche qu’il me tire ensuite, je vois qu’il n’a pas apprécié. Faut dire que ma réaction était déplacée. Blue est en train de se taper des centaines de bornes juste parce que je lui ai demandé, et moi je lui ris au nez.

Désolée, ça m’a juste surprise.

Il se pince la lèvre, change de sujet. Sentant que je l’ai braqué, je n’insiste pas et jette mon gobelet dans la poubelle non loin comme un ballon de basket. Alors que nous marchons vers la voiture, je ressasse l’histoire sous cet angle incongru. Un envoutement, hein… C’est pas si stupide que ça. Ouais, je crois aux messages subliminaux, je suis même persuadée que ça fonctionne — j’ai déjà entendu ce genre de conneries dans des conférences sur le neuromarketing, pendant mes études — mais venant d’un mec qui s’est branlé dans mon sac à main ? Je suis perplexe. On reprend la route et je demande :

Il fait quoi comme boulot ? Il bosse dans le jeu vidéo aussi ? Tu te rappelles de son CV ?

Il a bossé sur deux trois projets auparavant. Une sortie et les deux autres avortés.

Dans la moyenne quoi.

On était un peu dans le rush à ce moment-là, les débuts avec le module d’IA si tu te rappelles…

J’acquiesce en silence.

…donc on a accepté sa proposition de nous filer un coup de main sans trop rechigner.

Dire que je me souviens vaguement du visage de ce type est un joyeux euphémisme. On s’est probablement salués lors de la soirée de lancement de la version 0.4, j’ai dû le remercier avec un grand sourire parce qu’il nous avait rendu un sacré service, voire même sortis de la merde. Après je me rappelle juste l’avoir éconduit quand il a commencé à être lourdingue, supposant à cette époque qu’il avait trop bu. C’était Sacha, l’un de nos animateurs, qui l’avait choppé en pleine « petite affaire » au-dessus de mon sac. Je tente pourtant, m’évertue à ressasser ce souvenir jusqu’à ce qu’il gagne en définition. Était-ce un truc que je lui avais dit quand je l’ai rembarré ce soir-là ? Où une remarque par rapport au projet ? Je jette l’éponge, bien incapable de retrouver les mots que j’avais employés. Et je me contente d’appréhender notre arrivée.

On s’arrête à l’adresse qu’il nous a laissée. Il reste encore la possibilité qu’il n’habite plus à cet endroit. Nous trouvons une place sur le parking de cette cité. Des bâtiments hauts et gris, le stéréotype de la banlieue dortoir parisienne, finissent de cacher un soleil déjà à moitié vaincu par les nuages. C’est en posant le pied à terre que je me demande si cette excursion était une bonne idée. Et Blue me renforce dans cette impression en affichant une moue embarrassée.

Bon, trouvons l’interphone.

— Ouais.

Dix minutes plus tard, après avoir demandé à une femme les bras remplis de sacs de courses où se trouvait le bâtiment H, nous trouvons le nom « Marc Thévenaud » inscrit à la main sur une étiquette en regard du bouton d’interphone. Blue appuie, une voix enrouée et banale nous répond : « oui ? ». Je dis mon nom et mon prénom. Il s’ensuit un silence, alors j’enchaîne :

J’aimerais m’expliquer avec toi.

Sans plus de réponse, le buzz criard retentit. Nous grimpons l’escalier.

*

Quand la tête de Marc Thévenaud apparait dans l’embrasure de la porte, je réalise avec stupeur à quel point ce type est banal. Par extension, toutes les remarques passées de Clem, Blue et Valère à propos de mes réactions démesurées m’explosent en pleine tronche comme des bombes à retardement. Et dans leur trainée ne demeurent que ces simples mots : « Alors c’est lui ? C’est juste ça ? ». Ce bonhomme, la coupe au bol, un duvet en place et lieu de moustache transforme par sa simple présence toute l’histoire en une vaste blague. Voilà donc ce qui reste : Je me suis gorgée d’importance et un pauvre type, en plaçant un lapin dans mon projet, m’a humblement rappelé que ce n’était qu’un jeu, que je devais redescendre au plus vite. Mes chevilles avaient enflé.

Tandis que je reste muette, le type me décoche un sourire en demi-teinte, un peu triste, puis il détourne son attention de moi pour fixer Blue avec une appréhension non-dissimulée. Je me ressaisis et prends la parole, après-tout, on n’a pas fait six-cents bornes pour des queues de cerises :

Marc ? On veut juste te parler.

Il baisse la tête, tousse et finit par ouvrir la porte, nous invitant d’un geste vague à entrer.

— J’ai des pâtes qui chauffent, j’arrête le feu, posez-vous dans le salon, nous dit-il avant de s’éclipser dans une petite cuisine.

Bien que ce soit l’après-midi, la lumière du jour a bien de la peine à passer par les petites fenêtres, et une lampe IKEA jette partout une lueur faiblarde et jaune. Les deux fauteuils sont recouverts de couvertures dépareillées, constellées de tâches brunâtres — faites que ça soit du café… — et de brûlures de cigarettes. Sur la table basse trône un peau de tabac à rouler. En m’approchant du canapé, je renifle une odeur de moisi, tout sauf subtile. Elle me saute littéralement au nez. Blue, comme à son habitude, s’est lancé dans une inspection détaillée des murs et des étagères. Il se retourne de temps en temps pour me montrer des bouquins qu’il connaît, et, quand il me rejoint sur le fauteuil à côté, me murmure :

Au niveau des bouquins, ce qu’il a ne respire pas la joie… Du Huysmans, Lautréamont, Baudelaire, on croirait une bibliothèque d’émo goth. Il a même le Roi en Jaune de Chambers en deux exemplaires.

Connais-pas, soufflé-je.

Marc Thévenaud reparait dans le salon. Il reste debout, la bouche ouverte, et son regard va et vient entre Blue et moi.

Bah, assieds-toi, lui dis-je. On veut te parler du lapin.

Il hésite, puis finit par s’installer dans le canapé face à nous. Je n’attends pas. Je n’ai pas envie d’attendre ici.

Pourquoi t’as rajouté le lapin ?

Il prend une inspiration, on sent qu’il veut se lancer. Mais aussitôt, son regard se braque sur Blue et je comprends l’insinuation.

—Blue, tu veux bien m’attendre devant la porte ?

Il me jette un regard perplexe. J’ajoute :

Je crie s’il tente un truc.

À peine ferme-t-il la porte que je commence à regretter cette idée… Le visage de Marc se métamorphose. Il me décoche un sourire d’amoureux transi.

Je suis content que tu sois venue.

Garde ta bite où elle est.

Ma manière à moi de garder le contrôle de la situation. Lui répondre de manière sèche. Il semble désarçonné par ma remarque. Je continue :

Ouais, j’ai pas oublié. Mais ce n’est pas pour ça que je suis venue. Alors explique-moi. Pourquoi tu essayes de torpiller Too many days? Il y a un truc que t’as pas digéré ?

Non, c’est pas ça, me répond-il d’une voix trainante et mal assurée.

C’est quoi alors ?!

Je monte rapidement dans les tours. Il bafouille. J’ai l’impression rassurante que je l’intimide.

Je … Je croyais que tu comprendrais. Je pensais même que ça allait dans le sens de ce que tu voulais pour heu …

Ne te fous pas de ma gueule, je n’ai jamais voulu de lapin.

Non ! Non. Mais quand tu parlais de la création, ce que tu voulais exprimer dans ce projet. Quand vous avez tous pris la parole à cette soirée, j’ai compris qu’on était pareil. Que toi, comme moi, tu avais pigé la puissance de ce média, à quel point il peut nous faire vivre d’autres vies, ressentir des émotions complexes et … Je voulais juste contribuer à cette vision, faire ressentir des choses nouvelles. Libérer l’esprit. Je sentais que tu essayais, mais de manière si délicate, si féminine, je craignais que ça échoue, alors…

Désolée de casser ton truc. Mais on a un fonctionnement dans la team, on éprouve tous une version avant de l’uploader sur le serveur. Ça ne se fait pas en lousdé comme ça, surtout pour rajouter un lapin merdique qui glitch et fait planter le jeu. Ton ajout, il est stupide, à côté de la plaque et …

Je prends ma tête dans mes mains. Putain… « Tout ça pour ça ». Juste un type qui tourne à vide et qui croyait améliorer le projet. Et moi qui me croyais visée par ça. Putain… J’ai la gorge sèche, je lui demande un verre d’eau. Il s’empresse de me l’apporter, comme un sujet obéissant à sa reine. La reine des connes, plutôt. Des centaines de bornes pour ça.

Je pensais qu’on s’était compris, me dit-il.

Non rassure-toi, je viens de comprendre. Pour finir, on va changer tous les accès du serveur. Alors, avant que je parte d’ici, je veux qu’on soit clair tous les deux. Tu n’essayeras plus de foutre ton nez dans les versions du jeu. Tu veux continuer à bosser dessus, très bien…

Je m’en veux déjà de ma formulation. Au fond, je crève d’envie de lui dire d’aller se faire foutre dans les grandes longueurs, mais madame est grand seigneur.

… Mais dans ce cas, tu fais comme tout le monde, tu soumets à la team. Tu ne toucheras plus à ce putain de serveur, et tu ne demanderas pas à quelqu’un de l’équipe de le faire pour toi non plus. Si j’apprends qu’il y a eu du mouvement là-dessus, on remonte ici avec Blue, et tu ne passeras pas un bon moment, ok ?

Il baisse la tête, affalé sur le canapé les bras ballants. On dirait qu’il vient de passer sous un rouleau compresseur. Je réalise que je ne comprends pas ce type. Pas du tout. Je me lève et m’approche de la porte quand une question me vient à l’esprit.

Et d’abord… pourquoi un putain de lapin blanc ?

Sans me regarder, il répond :

Alice au pays des merveilles, le terrier. Je trouvais que c’était une belle métaphore. Aller dans le terrier, et déterrer la pureté, l’esprit. Le réveiller…

Bah désolée mon gars, mais je pense qu’à l’avenir, vaut mieux que tu t’abstiennes de tripoter tout ce qui touche de près ou de loin à un scénar.

*

Blue semble rassuré de me voir sortir d’ici en un seul morceau. Une fois dans la voiture, il me demande :

Alors, c’était quoi en fait le signe ?

Merde.

Quoi ?

J’ai oublié de lui poser cette question. Mais au fond, c’est tellement minable cette histoire que je n’ai pas envie de savoir.

*

Une semaine plus tard, je reçois un courrier. À l’intérieur de l’enveloppe se trouve une note écrite sur un post-it et une clé USB.

Le contenu de la note est succinct.

Tu m’avais dit de soumettre à la team, mais je crains que la team n’ait pas TA vision de ce qu’est Too many days. Je passe donc par toi. Désolé encore pour la dernière fois, je m’en veux de ne pas avoir pu t’expliquer vraiment ma pensée, et je m’en veux de t’avoir blessée.

Marc

Ce con est encore à côté de la plaque. Il ne m’a pas blessée. Il ne m’a pas atteinte. Pas le moins du monde. Son lapin m’a juste fait tourner en bourrique. J’ai une irrépressible envie de jeter cette clé USB à la poubelle.

*

Curiosité mal placée, ou état d’ébriété prononcé — je sors d’une méchante cuite avec les potes — je branche la clé USB. Voyons donc quelle « vision » Branlito (le nouveau pseudo de Marc Thévenaud, c’est Valère l’a baptisé) voulait me faire partager à tout prix. Je mets le casque de VR et je lance.

*

Je n’ai pas rencontré de lapin chez Amanda. Au fond, je viens même à me demander en quoi cette version est-elle différente de la 0.82.

*

J’ai découvert deux trois modifications mineures. Des points de spawn qui ont changé, des textures qui n’ont pas la même colorimétrie. Le comportement des Djets semble plus apathique. Peut-être est-ce mon esprit qui me joue des tours.

*

Première rencontre avec le second PNJ important, Jonas. Je ne me sens pas très bien. L’alcool et la fatigue ont leur rôle à jouer là-dedans, je suppose. Mais j’ai une drôle de nausée. Pourtant, il faut que j’aille au bout. C’est comme si je redécouvrais le jeu.

*

Au fond du puits des Djets, plusieurs petits lapins gambadent. Au début, ils ont un pathfinding chaotique, certains se bloquent dans le décor. Mouais. À corriger. Mais il faut dire que ces lapins blancs ajoutent un côté innocent à ce moment précis du jeu. On peut dire qu’ils évoquent le paradis perdu avant le début de l’enfer. Pourquoi pas.

*

Je caresse chaque lapin, et chaque sensation est plus forte. Une forte montée du rythme cardiaque, des frissons qui te parcourent l’échine, on pourrait décrire la sensation comme une petite châtaigne. Je me demande encore comment il a pu coder ça avec juste du son et de l’image. Mais il y a quelque chose qui…

*

Les PNJ buggent dans tous les sens. Jonas répète en boucle « c’est un signe, c’est un signe ». Mais on s’en fout. On a juste envie de le terminer ce jeu. Je trouve le dernier lapin blanc. Je le caresse. Et j’expérimente une sensation tout à fait nouvelle et paradoxale. Mon esprit sonne l’alarme, me hurle « danger ». Mon corps, lui, est traversé de vagues de froid et j’ai l’impression que ma cage thoracique se comprime. Ça ressemble à une crise de panique — cette même crise de panique que j’avais faite à un festival avec cette foule opaque qui m’écrasait… et l’air me manquait…— mais mon intuition me dit que ce n’est qu’un passage. Qu’il y a quelque chose après cette transition. Que le vrai sens, l’esprit, sera libéré et comparable à une extase.

Je flotte dans le noir complet.

Une présence m’accompagne. Je ne peux rien voir, rien sentir, rien entendre, pourtant je la distingue, je pourrais la décrire paradoxalement. L’impression qu’elle éveille en moi d’autres sens que la vue, l’ouïe, l’odorat… Ça n’a rien d’humain. Elle se contracte et se dilate au fur-et-à-mesure que j’approche, tant et si bien que je suis incapable d’estimer ses dimensions. Plus je flotte vers elle, toutefois, plus j’acquiers des certitudes quant à sa forme. Rien sur terre n’a cette taille. Elle flotte, incommensurable dans le néant. A-t-elle seulement la notion de ma présence ? Pense-t-elle ?

Je panique. J’ai l’impression qu’elle m’entend. Qu’elle me lit. Une douleur ignoble me transperce le bas-ventre. Je sens ma gorge se remplir d’un liquide chaud, au goût métallique. J’ai envie de hurler. Mais la douleur physique n’est rien par rapport aux stimuli qui affluent dans mon esprit. La conscience de la chose est focalisée sur moi. Je l’entends murmurer une mélodie écorchée, composée de mots d’une langue inconnue. Puis, sous la forme de pensées pures, à peine images, à peine langage, Elle m’offre son présent. Des visions d’autres temps, des savoirs opaques, un aperçu de technologies si avancées qu’elles redessinent la condition humaine comme je ne l’imaginais pas et des œuvres d’art, métissages d’arts traditionnels et nouveaux d’une puissance évocatrice capable de percer l’âme…

J’ignore encore si je suis la plus fortunée des humaines, ou le simple réceptacle d’un plan divin, d’un don d’omniscience qui finira par me broyer, par me rendre folle (où sont mes mots ?). À la fois bénie, à la fois maudite, d’avoir pu contempler l’humanité dans toute sa complexité avec l’œil de l’Autre, de réaliser qu’elle n’est encore rien, mais qu’elle est déjà trop et qu’elle finira par… (ce ne sont pas mes mots).

Je sens que mon esprit flanche et déjà je m’éloigne de l’entité, emportée par un courant. Mais les visions continuent d’affluer et deviennent de plus en plus atroces. Des océans emplis de cadavres, des purges obscènes menées par des chefs d’une cruauté sans nom, des avancées scientifiques menées par des hommes ignorant qu’ils déterrent l’innommable (ce ne sont pas mes mots). Et ça dure des années et des siècles. Ça n’a pas de fin… ça n’a pas de fin.

La chose jubile. Elle a fini de m’offrir son macabre cadeau.

*

Le signe est là. L’esprit peut être libéré. Il n’est nullement question d’un esprit métaphorique ou je ne sais quel autre truc. Non. C’est tangible. Et la manière d’y accéder n’est pas métaphorique non plus, loin de là. Non. À chaque lapin que j’ai caressé, une serrure s’est déverrouillée, et ma pensée a isolé des plans, des manœuvres, des formules, des lieux dans lesquels se rendre pour briser ces chaînes une à une. Hélas, toute seule, je ne peux rien. Je ne suis qu’une roue dentelée, bien incapable de faire tourner toute cette mécanique complexe. Je peux juste, par l’émotion contenue dans mes créations, ouvrir une mince crevasse vers la nature humaine, l’inconscient collectif. C’est là qu’elle se trouve. Les lapins les guideront vers le terrier… Mais Il faut plus de monde. Plus de monde.

C’est un rêve ?!

*

La voix de Clem’ est le premier son que j’entends.

T’as besoin de quelque chose ? Je dois filer au boulot et …

Mmhh. Ça pue le produit ménager qu’ils utilisent dans les hôpitaux. J’ai une sale goût métallique dans la bouche, et l’impression que ma langue a doublé de taille. Je tourne la tête vers Clem’, ma vision périphérique, bien que trouble, m’indique en même temps que je me trouve bel et bien dans une chambre d’hosto.

Si tu peux juste me passer un verre d’eau, ça serait cool.

Elle me tend un gobelet. Je me hisse, sans trop de douleur, juste avec la tête dans le cul.

Bon, je préviens l’infirmier et je file, me dit-elle. Prends-soin de toi.

Attend ! Il m’est arrivé quoi ?

Une crise d’épilepsie apparemment. Je ne savais pas que t’en faisais. C’était impressionnant, tu remuais comme un poisson hors de l’eau.

J’ignorais aussi que j’en faisais.

J’attends patiemment, personne ne se pointe. Au bout d’une heure à me tâter entre poursuivre mon attente en lisant un exemplaire de Paris-Match (plutôt crever) et décamper d’ici, je prends ma décision. À l’accueil, on me file une fiche avec la raison de mon admission et on me conseille de consulter un généraliste. Je déambule jusqu’au tram avec une seule idée en tête : rentrer chez moi et me vider la tête. Ce rêve… Jamais un rêve ne m’avait dérangée à ce point.

Reprends-toi, Nina.

*

Valère tape du couteau sur son verre de vin pour porter un toast. Je ne pensais qu’ils ne faisaient ça que dans les films. Inutile de préciser qu’il s’est porté volontaire en un claquement de doigt quand on a dit qu’il faudrait faire un petit speech à toute l’équipe. À l’exception d’un ou deux collègues, toute l’équipe est regroupée et profite de l’apéro. Ah. J’entends Valère toussoter, s’éclaircir la voix. Il ne devrait pas tarder à envoyer le speech. Les têtes se tournent toutes vers lui, sauf celle de Blue, qui me murmure à l’oreille :

Pas trop gênée qu’il soit là ?

En avisant Marc Thévenaud du menton. Le « Branlito » est resté en retrait depuis son arrivée. Je fais la moue et murmure à mon tour :

Non, ça va. J’ai gardé mon sac avec moi cette fois-ci. Avec une paire de ciseaux bien aiguisés au cas où.

Et je ponctue mon insinuation d’un clin d’œil à l’adresse de Blue.

Ça y est ! commence Valère, les bras en croix. On y est, les potos ! Un moment charnière dans vos vies palpitantes ! Le lancement de la V1 ! Putain. J’y crois toujours pas pour tout vous dire. De un, on ne s’est jamais étripés, et pourtant, il y avait de quoi faire. De deux, on a accompli un truc duquel on peut être fier, et de trois, trois millions putain ! Trois millions de téléchargements ! Si ça continue comme ça, dans deux mois, il y aura autant de téléchargements que de chômeurs en France. Bon, et pour finir de monopoliser la parole, je terminerais juste en annonçant à ceux qui ne sont toujours pas au courant qu’on a décidé de laisser la V1 gratuite. On se l’était promis au départ, quand on était encore des étudiants d’extrême gauche…

J’suis toujours d’extrême gauche ! gueule un des gars dans l’assemblée.

Bah ça, ça m’étonne pas, camarade, rétorque Valère. Donc, pour finir, la V1 sera gratuite, je vous aime, et je vous ai apporté des cadeaux, et on boit !!!

Et ça applaudit, et on picole. Moi ? J’ai déjà le verre à la main, l’e-cigarette dans l’autre, et je profite de ce moment de liesse. Des portes vont s’ouvrir par la suite… Plein de portes… Grâce à Too many days.

Ça parle de plus en plus fort au gré de la soirée. Valère vient me voir avec un petit emballage dans les mains et un sourire en coin.

Si c’est un lapin en peluche, je te le fais bouffer, lui dis-je.

J’y ai pensé, je t’avoue. Non, c’est une autre bricole.

Je retire l’emballage, qui révèle des écouteurs BlueTooth, les mêmes que ceux que je lui avais prêtés et qu’il m’avait paumés dans le tram.

Merci Valère, charmante attention.

De rien ma grosse. Allez, je vais refaire le plein.

Ouais. C’est une belle soirée. On peut même dire, en dépit des faits récents, que ce fut une belle aventure, ce Too many days. Dans un coin, adossé au mur, je repaire Marc Thévenaud et nos regards se croisent. Tout dans son langage corporel exprime le tiraillement entre l’envie de venir me parler et la crainte de se faire rembarrer. Il brûle d’envie de me poser une question, que je devine aisément : Quelle version ai-je uploadé sur le serveur ?

Je pense qu’il sera agréablement surpris.

FIN